Bionic Heart

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 Une brume épaisse nous envahit et recouvre tout, tombant comme les cendres d'un volcan déchaîné. Je ne vois plus mes pieds, je ne distingue même plus la forme de mes jambes. Une foule d'Hommes grouille comme une fourmilière, criant, pleurant, cherchant leurs proches. Il y a des décombres partout, les tours de cristal ont volé en éclats, tranchants et lacérant les bras et les joues de ces êtres au sang chaud. Le grésillement des écrans géants a cessé et les ondes s’atténuent ; je ne les distingue presque plus.


 Et il y a ce signal incessant qui me vrille les tympans. D'ailleurs, en ai-je, des tympans ? Cette voix au son Vocaloïd qui jaillit de mon corps en mode replay répète malgré les bugs une phrase qui m'effraie : « Mechanical soul spilling out, legs broken, thorax opened, your Bionic Heart is going to stop beating ». Pour autant, je ne pleure pas. Je ne peux pas. Je n'ai jamais pu.


 Mes vérins s'actionnent, je tente de me tenir debout, comme on me l'a appris, mais les connexions endommagées de la partie basse de mon tronc ne permettent plus le passage des signaux électriques. Autour, c'est toujours la panique. On entend les sirènes hurlantes des vaisseaux de sauvetage et d'intervention ciblée. Des hélicoptères passent au-dessus de la zone sinistrée. Oui, ces fameux véhicules volants motorisés non utilisés depuis l'an 2103 quadrillent la zone, non pour aider quiconque en aurait besoin, mais pour envoyer des clichés aux nouvelles stations spatiales.


 Un humain approche, que faire ? Il se penche, me regarde et fait un geste du bras pour appeler d'autres Hommes. Ils sont 4, comme le nombre de doigts qu'il me reste à chaque main. Et encore cette phrase : « Mechanical soul spilling out, legs broken, thorax opened, your Bionic Heart is going to stop beating ». Ils me portent, comme si j'étais le dernier de mon espèce à être en fonction. Je capte enfin une radio ; c'est un séisme planétaire qui a fait s'effondrer le monde et l'humanité.


 Ma carte mémoire s'efface lentement ; les humains se vident de leur sang, moi, je me vide de mes données. Les étincelles entre certains de mes files me perturbent et mes caméras faciales ne tournent plus. On me pose sur un tas de cadavres calciné, déchirés ou partiellement broyés, et on prie pour ma survie. « Mechanical soul spilling out, legs broken, thorax opened, your Bionic Heart is going to stop beating ».


 C'est la fin, le Off, comme ils le disent. Tous ceux qui me ressemblent ont été créés pour survivre à cette catastrophe prévue depuis longtemps. Nous avons été créés pour subvenir aux besoins de l'Homme, nous devions les aider et aujourd'hui, ce sont eux qui m'aident. Mais ils ne peuvent pourtant rien faire.


 Nous sommes en 2193, je suis en marche depuis maintenant 157 années terriennes, et je suis donc trop vieux pour que l'on puisse me réparer. Les matériaux composites dont je suis fait commencent à fondre et les humains flambent comme des torches alors même que rien ne brûle autour. L'air est ardent, toxique. Des mares de mousse sanglante et des lambeaux de peau s’étalent et coulent en cascades ; les humains sont dans la phase finale, la décomposition par l'air et l'incinération purificatrice des vents. Une tour de verre vient s'écraser au milieu de ce qu'il restait d'une place publique et moi, j'écoute encore cette phrase : « Mechanical soul spilling out, legs broken, thorax opened, your Bionic Heart is going to stop beating ».


 Puis enfin, un silence. Fort et apaisant. Alors que sonne le signal de mon Off les Hommes ont totalement disparu de la surface du globe et de l'univers tout entier. Les stations spatiales suivent toujours leur orbite, seules, sans l'aide d'aucun humain pour les guider depuis la Terre.


 « Mechanica_a_al soul spilli_li_ling out, legs broken, thorax o_opened, your Bionic Heart is going to ing to stop beating ». Voilà, nous sommes dans la phase terminale du renouvellement terrien. Ma conception était envisagée pour continuer de vivre après l'extinction de l'Homme, c'est une réussite. Mon but était de survivre à cet événement, il s'avère que c'est un échec. Je vais m'éteindre, là, parmi eux, parmi ce qui reste des Hommes.


 « Off date : 30 seconds ». Je vous dis adieu, humains, animaux, et plantes terriennes.
Merci de m'avoir montré ce à quoi ressemblait la vie. Merci d'avoir fait de moi ce que je suis devenu. Je ne suis plus une simple machine, un vulgaire robot. Je suis devenu un être vivant, à travers vous et grâce à vous. Merci.


 « Off date : 5 seconds ». Il est tant pour moi de couper la connexion. «4...3 » Au revoir… « 2...1 » et encore merci.


 « Off mode activated, data deletion, it's Bionic Heart death ! »


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