L'Hésitation
Je sais que je vais accepter.
En descendant à pied les quatre étages après l’entretien, tout est limpide. La lumière filtre à travers les vitraux de la cage d’escalier, j’ai le pas léger, presque sautillant. Je transpire légèrement, mais je suis soulagé, comme si j’avais déposé un poids dans le hall du quatrième étage. Et ce sentiment que ma vie d’adulte démarre aujourd’hui, que mes années à Paris n’auront été que la parenthèse festive d’une jeunesse que je suis prêt à laisser derrière moi.
Dehors, en marchant vers la plage, l’air un peu humide, ma tête bourdonne. Il me faut démissionner, ma chef est contente de moi et me voit évoluer. J’ai des fourmis dans les jambes, elles ne me portent presque plus. Je dois en parler autour de moi, mais pas trop tôt. Même Étienne sera surpris, je n’ai jamais évoqué une envie de quitter Paris.
Reste à mettre en scène mon hésitation.
Je réfléchis, j’échafaude mes scénarios en marchant. Enfin la vue dégagée après les ruelles de la vieille ville. Je m’assois sur la plage face à la mer, je retire mes chaussures et mes chaussettes, je desserre le col de ma chemise. Je n’entends rien des conversations des groupes qui m’entourent, à peine le bruit des vagues. Je sors mon téléphone. Une photo du paysage que je reprends plusieurs fois pour que l’horizon soit bien aligné avec le bord de l’écran avant de faire une photo de mes pieds nus sur les galets que j’envoie à Étienne.
« Qu’est ce que tu fous à Nice ? »
Je réponds par une selfie, cravate, chemise blanche, barbe impeccablement taillée et lèvres pincées, derrière moi, la façade floue de l’opéra.
« T’as passé un entretien ? »
Il est fort Étienne.
Je me rechausse, il est temps de décoller. Je ne suis resté que quatre heures à Nice mais je pars sans regret, je reviendrai bientôt.
Dans le tramway, je décide d’attendre d’être à l’aéroport pour appeler ma mère, ça sera la bonne heure, pendant la pub après la météo, juste avant le film.
Elle a grandi ici, elle comprendra.
Je passe la sécurité très vite, pas de bagages, une bonne tête j’imagine. Je me pose dans un fauteuil au calme, l’embarquement est dans quarante-cinq minutes.
— Comment ça un entretien ? Pour du travail ? À Nice ?
Je confirme. Je glisse les avantages du poste, le salaire, la vie au bord de la mer. Elle écoute.
— Mais t’es pas bien à Paris ? Tu sais, moi, je m’ennuyais à Nice quand j’étais jeune, surtout l’hiver. Et ton appartement ? Tu viens d’acheter…
— Ça n’a rien à voir avec Paris, c’est juste une opportunité, c’est normal que j’y réfléchisse. Rien n’est fait encore.
— Je te connais Jean. Si tu nous en parles c’est que tu as déjà choisi. Je te passe ton père.
Le pragmatisme mon père. Le CDI, le salaire et les responsabilités le convainquent. Et puis Nice, on connait, il fait beau toute l’année, mes cousins ne sont pas loin. Pour me loger ? On a encore des relations, il appellera s’il faut. Et puis…
— Pour les gens comme toi, ça va Nice ?
Mon père.
J’ai une place près du hublot. Après le décollage, les lumières dessinent la côte, on distingue le cap d’Antibes, et la baie de Cannes et juste après, le grand noir.
Je m’endors.
Aéroport Charles de Gaulle, terminal 2F, vingt-deux heures trente. « En raison d’un incident d’exploitation, le trafic est interrompu sur la ligne B du RER, entre Paris Gare du Nord et Aulnay-sous-Bois, dans les deux sens de circulation, jusqu’à fin de service. Un service de bus de substitution est mis en place. Veuillez nous excuser pour la gêne occasionnée. »
Il commence à pleuvoir. J’aurais dû être excédé, je suis indifférent. Déjà moins parisien.
Je m’assois sur un banc un peu à l’écart de la file des taxis que je mesure à une bonne heure d’attente. Hors de question que je prenne le bus. J’appelle Étienne.
— Je suis tanqué à Roissy, le RER est en rade. Tu fais quoi ?
— On s’en fout, t’as vu qui à Nice ?
Je lui raconte ma journée, Cristina et Herman, les projets, le salaire…
— Ouais t’as décidé en gros. Putain, tu vas me planter à Paris comme un con. C’est moi qui devais partir en province en premier.
Je réalise qu’Étienne est ma seule vraie attache à Paris, beaucoup plus qu’un camarade de promo. Sans doute trop. Une amitié pleine d’ambiguïtés scellée sur les bancs de l’amphi de notre école d’architecture.
— Étienne, dramatise pas. Je remonterai souvent et puis on s’appellera tous les jours.
— Demande au taxi de te déposer chez moi, j’ai envie de te voir.

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