Chapitre 10 : leçons de thé et de diplomatie - partie deux

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Je hoche la tête, les yeux brillants de curiosité. Elle glousse, puis poursuit :

  • Je connais Forlwey depuis sa naissance. J'étais déjà une grande amie du comte d’Abyssombre premier du nom, son grand-père. En revanche, je m’entendais moins bien avec Donoval, le fils de ce dernier. . . Il était d'une sévérité inouïe envers ses enfants, que j’affectionnais de mon côté. C'est lui qui a appris à ton mari que tout s’obtenait par la force, surtout la puissance et le pouvoir. Face à la sévérité de leur père et à la négligence de leur belle-mère, ces pauvres petits n’avaient que moi pour leur offrir tendresse et affection. . .
  • Qu’en est-il de leur mère ? Ils ne l'ont jamais connue ?
  • Aucun des fils de Donoval n’avait la même mère que ses frères et aucun n’a jamais connu la sienne. . .
  • Oh. . . lâché-je, ressentant soudainement de la peine pour eux.
  • Donoval pensait que l’affection d’une mère les rendrait faibles, poursuit la vampire, alors il a fait exécuter toutes ces servantes une fois qu'elles ont accouché de ses fils.

Je lâche un hoquet horrifié, tandis que mes yeux s'écarquillent sous l'effet du choc.

  • Pardon, j'aurais dû te ménager, s'excuse Élisabelle.
  • C. . . Comment pouvait-il penser une chose pareille ? ! m'indigné-je. Tout enfant a besoin de l'amour de sa maman pour s'épanouir. C'est leur affection et leur soutien qui nous rendent plus forts : ils nous donnent la volonté de faire de notre mieux pour les rendre fières. J’en sais quelque chose. . . finis-je d'une voix tremblante, les larmes aux yeux.
  • Tu feras une bonne mère, me complimente la jolie rousse avec un sourire attendri.
  • Oh. . . Merci, dis-je en le lui rendant. D'ailleurs. . . Ai-je bien entendu ? Les mères de Forlwey et de ses frères étaient. . . des servilis ?
  • En effet. La comtesse de l’époque était infertile. Donoval s'est donc tourné vers les plus jolies de ses esclaves. . . Trois garçons sont nés, chacun d'une domestique différente, en premier lieu desquels Forlwey, ton époux. Comme sa génitrice était morte dans les minutes suivant sa naissance et que la comtesse d’Abyssombre, ne reconnaissant pas cet enfant comme le sien, à juste titre, refusait d'avoir quoique ce soit affaire avec lui, je suis devenue sa figure maternelle. Je le berçais, lorsqu'il n'était encore qu’un bébé, pour calmer ses pleurs et l’endormir, et le couvrais de cadeaux. Donoval avait beau me reprocher de le ramollir avec ma “tendresse débordante”, je refusais de l’ecouter. Comme toi, je pensais et suis toujours persuadée, que l'amour d'une mère leur était indispensable, car, bien sûr, quand Kayne et Jondaris, ses frères, sont venus au monde, je leur ai aussi offert toute l'affection dont on voulait les priver. Hélas, leur père n'avait pas dit son dernier mot. . . ajoute-t-elle avec une mine assombrie.
  • Que s'est-il passé ?
  • Ce jour-là, je suis revenue au château d’Abyssombre afin de célébrer le septième anniversaire de Forlwey. En m’entendant arriver, il est descendu pour me saluer, mais j'ai senti que quelque chose était different. . . Il s’est arrêté à quelques pas de moi et m’a souhaité le bonjour, en me demandant comment j’allais, au lieu de venir directement dans mes bras, comme il en avait l'habitude depuis des années. . . Et quand je me suis approchée de lui, les bras tendus, pour l’embrasser, il a reculé prestement, en me demandant de ne plus jamais le serrer dans mes bras, car il était temps pour lui de devenir un homme puissant. . . J'ai tenté de lui faire comprendre que mes câlins ne l'empêcheraient pas de devenir le plus fort des nosferatus, que je lui offrirais mon soutien pour qu'il puisse atteindre cet objectif, mais il était déjà trop tard. Donoval avait ancré cette idée absurde dans la tête de ses fils pendant mon absence. Forlwey m’a répondu que si je voulais vraiment le soutenir dans ce projet, je devais cesser de le serrer dans mes bras et me montrer un peu plus dure envers lui. J’avais entendu dire, ce jour-là, qu'il pleuvait à la Surface. Eh, bien, la pluie s'est aussi mise à tomber dans mon coeur. . . avoue-t-elle d'une voix triste en détournant la tête.

Mon cœur se serre. Forlwey n’est définitivement pas un monstre, mais un enfant qu'on a voulu priver d'amour et d'affection, en lui inculquant que seules la force et la violence pourraient l'aider à obtenir tout ce qu’il veut. Il a eu, sans même s'en rendre compte, une enfance monstrueusement difficile et il n'est pas le seul à avoir souffert de cette mauvaise éducation : Élisabelle aussi en a eu du chagrin. Le lien qu'elle entretenait avec Forlwey et ses frères a été partiellement brisé. Heureusement que leur confiance mutuelle semble avoir perduré malgré tout. . . D’ailleurs. . .Je serre les mains de la baronne de Véresbaba, qui entourent sa tasse, dans les miennes, afin de lui apporter soutien et réconfort. Elle me gratifie d'un sourire reconnaissant et j'en profite pour lui demander :

  • Qu'est-il advenu des frères de l’actuel comte d’Abyssombre ? Maintenant que je connais leur existence, je suis surprise de ne les avoir encore jamais rencontrés.
  • Et tu ne les rencontreras probablement jamais. Kayne a trahi notre patrie en grossissant les rangs de Dracula l’Usurpateur et Jondaris a désobéi à Sa Majesté en mettant en péril le commerce des esclaves. Notre reine, dans son immense grâce, lui a donné une chance de se racheter, mais il ne l'a pas saisie. Son insolence méritait la peine capitale et, pourtant, par égard pour ses services rendus, notre bonne reine s'est contentée de l’emprisonner. Voilà plus de deux-cents ans qu'il s'obstine à refuser de demander la grâce de Némésis, totalement insensible à ce qui l’entoure, s'enlisant dans son humiliante situation par lui-même, lâche-t-elle avec un soupir. Je suis, depuis, la seule famille qu’il reste à ce cher Forlwey. C'est moi qu'il vient voir lorsqu'il a besoin de se confier et, ce, depuis qu'il sait parler. Pourtant, il n'écoute que rarement mes recommandations, se lamente-t-elle en soupirant.

Je souris en prenant une nouvelle gorgée, attendrie par l'affection que j'entends dans sa voix lorsqu'elle parle de son ami. Quand c'est elle qui le décrit, il a l’air d'un adolescent un peu rebelle, conséquence de l’éducation de son paternel, mais inoffensif et attachant.

  • Enfin, il reste que je le connais mieux que personne et que je suis donc la plus à même de le raisonner, ajoute-t-elle avec un sourire complice. J'ai réussi à le convaincre de te laisser descendre pour le dîner de demain. Tu n’auras plus à rester enfermée dans ta chambre à partir de ce moment-là. Profites-en pour lui présenter tes excuses. . .
  • C'est hors-de-question ! refusé-je en croisant les bras. Je n'ai rien fait de mal, je n'ai pas à m'excuser pour être allée sauver des vies !
  • Enfin, Aïna. . . Tu avais conclu un accord avec ton époux. Tu lui avais promis de ne pas descendre dans les mines en échange qu'il envoie des secours aux mineurs coincés sous les décombres et tu ne lui as même pas laissé le temps de rassembler une garde que tu es déjà partie par toi-même aider ces malheureux.
  • Je ne pouvais pas attendre plus longtemps. . . Qui sait combien encore auraient perdu la vie ?
  • Je comprends. Ton altruisme est tout à fait louable, mais il n'empêche que tu as rompu ta parole alors que lui avait l'intention de la tenir. Tu lui dois donc au moins des excuses pour ça. Il appréciera énormément et les choses s’arrangeront entre vous.
  • Je crois qu'il est préférable que je ne descende pas dîner avec lui, surtout si c'est pour remettre le sujet sur la table. Nous allons encore nous disputer. . .
  • Bien. Tu n'es pas obligée de lui présenter tes excuses si tu n'en as vraiment pas envie, mais dîne au moins avec nous, s'il te plaît. J’ai dit tout-à-l’heure que j'étais la seule famille qu'il lui restait depuis la trahison de ses frères, mais ce n'est plus le cas depuis votre mariage : en l’épousant, tu es entrée dans la famille et les membres d'une famille se doivent d’être là les uns pour les autres. Ils ne doivent pas laisser de simples disputes les diviser.

Je croise son regard et constate qu'elle bat des cils pour m'amadouer, me rappelant Pomme. J'éclate donc de rire et accepte :

  • Bon, d'accord, mais c'est uniquement pour te faire plaisir, Élisabelle.

*


Assise sur le divan, face à la fenêtre, je contemple le jardin en repensant au dîner de la veille. Bien que le comte et moi ne nous sommes pas disputés, nous contentant de nous ignorer superbement, je devine aux regards découragés que nous lançait la baronne de Véresbaba que ce fut un échec. Elle faisait de son mieux pour tenter d’engager une conversation cordiale avec nous deux, mais elle s'est finalement retrouvée à mener deux conversations différentes. Je ne répondais que vaguement à ses questions et ne lui en posais pas en retour, distraite par l’irrespect et, au mieux, l’indifférence, que Forlwey réservait, comme à son habitude, aux esclaves. Comment peut-il traiter de la sorte ceux qui partagent la condition de sa défunte mère et, surtout, son sang ? Est-il seulement au courant de ses origines de servilis ? Peut-être que le précédent comte d’Abyssombre les lui a cachées afin de ne pas entraver sa fameuse quête de puissance, mais, quand Élisabelle m'en a parlé, elle ne m’a pas précisé que c'était une chose à dissimuler. Elle n'a même pas fait mine de le murmurer pour que personne ne l’entende. . . Quoiqu'il en soit, aussitôt mon assiette finie, j'ai demandé à la vampire si je pouvais remonter dans mes appartements et, suite à un bref regard en direction de son ami, elle m’a autorisée à partir en me souhaitant une bonne nuit. Bien que l'interdiction du maître des lieux ait été levée, je n’ai plus quitté mes appartements depuis, craignant de le rencontrer si je mettais ne serait-ce qu'un pied dans le couloir.

  • Forlwey aussi aime contempler ce jardin. Il en est fier.

Je me retourne en sursaut pour constater que la baronne de Véresbaba est assise à côté de moi sur le divan, dos à la fenêtre. Elle tourne la tête dans ma direction avec un sourire :

  • Et si nous allions nous y promener ? Un peu d'air frais te ferait du bien.
  • Merci, mais je ne souhaite pas prendre le risque de le croiser. . . refusé-je poliment avec une petite moue.
  • Je te promets que nous ne le verrons pas. Il est occupé dans son bureau, à gérer les affaires dont tu devrais normalement t’occuper. . .
  • Je lui ai déjà dit que je ne souhaitais pas me prêter à cette ridicule mascarade !

Élisabelle pousse un profond soupir, puis insiste, en me tendant la main :

  • Viens. Allons nous promener. J'ai quelque chose à te dire.

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