I. Soliri

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Soliri sentait l'herbe du pâturage lui chatouiller les jambes jusqu'aux genoux, et tremper ses souliers tout troués. C'était une sensation plutôt désagréable, toutes ces gouttes de rosée qui lui donnaient un peu froid et mettraient du temps à sécher dans le vent frais du soir montagnard. Mais elle ne s'arrêtait pas de courir en riant aux éclats, sous le soleil revêtant lentement son habit de bronze. Il en pleuvait d'ailleurs des feuilles rousses, ou jaunes, ou pourpres, qui choyaient par vague et dansaient dans l'air selon les humeurs de Wym'att, la saison qui dénudait les arbres.

Foucault, lui, courait plus vite car il voulait rattraper les moutons. Ces derniers formaient un tourbillon de dos blancs sautillant et tintant bruyamment. Le garçon s'était fabriqué un lasso avec de la vieille corde volée dans le grenier de Monsieur Roué, d'ailleurs il en restait assez pour en fabriquer un à Diavan – quand la cheville de ce dernier serait remise et qu'il sortirait de nouveau. Même si Soliri avait fait un caprice pour en obtenir aussi, il avait convenu qu'elle était trop petite pour manier un tel outil.

Plus loin en amont, Arkad – le plus grand – courait dans le sens inverse de Soliri et Foucault pour tendre un piège au troupeau, qui l'apercevant déjà commençait à se rabattre, encerclé.

Ils étaient quatre pâtres assignés aux champs des hauteurs.

Arkad avait fêté son quinzième cycle trois jours auparavant, et à cette occasion toute la ferme avait eu droit à une part de tarte aux myrtilles. Foucault avait douze cycles, son frère Diavan en avait un de moins, et Soliri, la plus petite, n'en avait que neuf.

Il y avait au total treize enfants employés par le tenancier, Monsieur Roué, chargés de garder les troupeaux, soigner et guider les bêtes. Ils avaient tous été adoptés, ramassés dans la rue ou sortis d'un orphelinat trop bondé, parfois achetés à des parents qui ne les désiraient pas, et se chargeaient à présent de faire vivre la ferme et remplir les poches de Monsieur Roué.

Mais depuis les saisons chaudes (bien que celles-ci fussent bientôt terminées), les petits pâtres de l'alpage épuisaient leurs fins de journées à s'amuser, à poursuivre les bêtes, les attraper, leur lier les pattes ou les monter.

Tout là-haut dans la montagne à l'abri des grandes haies de hêtres qui formaient les bocages, personne ne les voyait, à part peut-être Élison, Nox et Malice, la bande qui s'occupait des chèvres un peu plus bas.

- Soli ! Vas chercher Bergère !

La fillette regarda Arkad de ses yeux rieurs.

- Je sais pas où elle est ! cria-t-elle d'une voix claire et aiguë en retour.

- C'est Nox qui l'a ! Dépêche-toi, va la chercher ! s'exclama-t-il sans s'arrêter de courir.

La petite se précipita en contrebas, gambadant à en perdre haleine vers le troupeau de chèvres, criant le prénom de Nox. Ce dernier était occupé à manger un crouton rassis ; la fin de son repas de midi qu'il avait gardé en réserve pour un goûter tardif, alors que les deux autres pâtres se promenaient.

Il était un jeune homme svelte de dix-sept cycles, presque maigre, avec des longs cheveux noirs et une tête toujours ailleurs, à rêver et à penser. Il était doux et silencieux, toujours gentil et toujours un peu triste. À voir la petite aux tresses verdoyantes qui s'époumonait il eût envie de sourire, surtout lorsqu'elle trébucha et s'étala de tout son long dans les hautes herbes.

- Ça va ? lui lança-t-il. Elle était encore bien loin en amont, il n'entendait pas ce qu'elle disait.

- On a besoin de Bergère pour les moutons ! Répétait-elle.

Il comprit seulement le nom de Bergère et appela donc Élison pour qu'elle envoie la chienne à Soliri. Bergère, immense, soyeuse, toute noire, s'élança en jappant joyeusement vers la fillette aux cheveux verts qui s'épuisa à tout remonter jusqu'aux moutons en sa compagnie.

- Tu arrives trop tard ! râla Arkad. Tu cours vraiment trop lentement, à cause de toi il faut recommencer !

Mais à ce moment Foucault poussa un cri de victoire, plus loin.

- On a l'agneau ! S'écriait il, se débattant avec l'animal quelques mètres plus haut.

Arkad se précipita dans sa direction, la petite sur les talons qui le suppliait de l'attendre.

Foucault retenait avec ferveur la pauvre bête, entourant sa tête de ses deux bras, maintenant son dos entre ses jambes.

- Il a été semé par le troupeau, et j'ai été plus rapide que lui. On en fait quoi ? Demanda t-il fièrement.

- On joue aux chasseurs ! On l'attache par les pattes à une branche ! S'exclama Soliri, enchantée.

- Non, on monte dessus, c'est plus drôle ! Rétorqua Foucault.

- T'es fou, il est trop petit ça va l'écraser, dit Arkad en secouant la tête. Et si on le faisait nager, plutôt ? On n'a qu'à le porter jusqu'à l'abreuvoir et le mettre dedans... proposa t-il.

Les deux autres trouvèrent l'idée excellente, et aussitôt dit aussitôt fait, l'agneau se retrouva barbotant dans l'eau.

Bergère voulut s'amuser aussi et plongea à son tour, ce qui eu pour effet de terroriser la pauvre bête. L'agneau se mit à agiter les pattes dans tous les sens, paniqué, ce qui excita d'autant plus la chienne qui sauta joyeusement en provoquant des remous et des éclaboussures. Soudain, alors que Bergère s'approchait, le petit mouton cessa complètement de bouger, comme pétrifié sur place par l'effroi. Immobile, il demeurait le museau sous l'eau...

- Regardez, regardez ! Il plonge la tête ! S'écria Foucault en l'observant de plus près.

- Chut, je crois plutôt qu'il est juste trop bête pour se rendre compte qu'il va se noyer, répliqua Arkad en s'approchant aussi. C'est bizarre, il devrait se débattre, essayer de sortir...

Les trois enfants scrutèrent avec des yeux intrigués l'agneau, alors que Bergère, déjà désintéressée par son jouet qui ne bougeait plus, était sortie patauger dans la tourbe tout autour.

- Mais il va mourir ! S'alarma Soliri. Elle voulut attraper le mouton mais étant trop petite, ses mains ne pouvaient l'atteindre et elle se fit repousser aussitôt par Foucault.

- C'est un mouton nageur, s'émerveillait-t-il, alors qu'Arkad touchait la tête de la bête pour voir s'il elle réagissait.

Mais l'agneau semblait s'être changé en statue de pierre.

- Ça suffit maintenant, il va crever, pousse-toi Foucault.

- N'importe quoi, tu vois bien qu'il respire ! Des bulles sortent de son nez !

Arkad soupira bruyemment et écarta les deux plus jeunes. Il souleva l'animal de l'eau pour le poser au sol, mais celui-ci s'effondra comme si ses pattes ne le soutenaient plus. Il resta là, inerte par terre comme un tas de chiffons.

- Il veut retourner dans l'eau ! Tu vois bien qu'il était mieux avant !

S'écria Foucault.

- Tais-toi, imbécile, dit sèchement Arkad. Il est mort.

À ce moment la petite Soliri fondit en larmes, ce qui acheva d'énerver le garçon.

- Ferme-la ! Hé, Soli, ferme-la j'te dis ! T'as intérêt à sécher tout ça avant que le vieux sonne, tu m'entends ? Qu'est-ce qu'on dira sinon, hein ? Tu veux savoir combien de coups de fouets M'sieur Roué nous donnera si jamais il apprend ?

Comme pour illustrer ces propos, la trompe de la ferme résonna jusqu'à eux de son souffle strident. C'était le signal qu'il était l'heure, pour tout le monde, de rentrer pour les corvées du soir et pour le dîner.

À ce moment-là Foucault laissa lui aussi échapper un sanglot. Sa figure pleine de tâches de son était toute déconfite, il semblait près de craquer. Arkad soupira nerveusement et tambourina sur le ventre du petit blond.

- Hé, Foucault, regarde-moi un peu ! S'exclama t-il en relevant son menton. T'es un homme ou t'es une mauviette ? Réponds ! Un homme ou une mauviette ?

- J'suis un... j'suis un homme, fit le garçon au bout d'un moment dans un filet de voix.

- Et les hommes ça chouine ou ça chouine pas ? Hein, dis !

- Ça... ça chouine pas, renifla t-il.

- Bon, très bien, déclara Arkad en se redressant. Donc vous allez m'aider tous les deux, on va cacher cette carcasse pourrie dans le pierrier. Allez vite, bougez vos culs ! S'alarma t-il, s'élançant déjà.

Le temps de porter la bête jusqu'à la barrière rocheuse, de l'y jeter, de redescendre, de faire rentrer les moutons dans leur grange avec les chèvres et de prendre le chemin de la ferme, l'heure était déjà bien dépassée.

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