II. Soliri

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sLa grande maison de pierre, bâtie sur une falaise à mi hauteur de la montagne, avait la vue sur tout ce qu'il se trouvait en bas. Le plateau, marécageux, était envahi par des tentacules de ville qui noircissait le paysage. Des milliers de bicoques paysannes misérables, faites de boue, de pierre et de bois, étaient entassées, empilées sous les demeures des Seigneurs et des Maîtres qui s'élevaient haut sur leurs pilotis, comme pour toucher le ciel avec leurs tours de marbre noir.

Et au centre de tout cela, l'immense carcasse d'Au'ros, épave déchue, vénérée, monstrueuse, d'un dragon échoué depuis des millions d'années. La capitale était construite suc et dans son crâne blanc aux cornes encores magnifiques et intactes, bien que l'une ait été cassée par le temps. Les habitations se concentraient encore sous les côtes, immenses pics recourbés formant comme une cage d'Ivoire​, puis se dispersaient en branches autour du reste, entre fiefs et tenures.

Rares étaient les fermes qui vivaient aussi excentrées que celle de Monsieur Roué, et dont le Seigneur était peu puissant, peu influent et peu actif. Les enfants ne savaient rien de la vie en ville, et quasiment rien du reste...

Perchés dans la montagne loin de la civilisation, ils étaient croyants mais très mal, et ne pratiquaient pas, contrairement à n'importe quel paysan d'Au'ros.

À la ferme, ce qui comptait c'était produire ; la laine, le lait, la viande, la peau, le fromage, pour que quand les filles de Monsieur Roué reviennent des marchés d'Au'ros, l'argent soit suffisant pour faire vivre tout ce beau monde. Rien n'était plus important, d'après le tenancier.

Si on observait bien le panorama, en plissant les yeux au coeur des grandes villes ou des villages importants, on pouvait voir les dragons. Ils bougeaient de temps en temps, agitaient leurs ailes, hurlaient parfois des mugissements rauques qui semblaient faire trembler la terre autour d'eux. Ils étaient tous montés sur d'immenses colonnes de marbre, dominant la ville à laquelle ils étaient liés, la représentant et censés la protéger.

- Ne les regarde pas, Soliri ! s'était un jour écrié Jhod en arrivant derrière elle alors que la petite tentait de compter combien elle en voyait de loin, émerveillée. Jhod faisait partie de ceux qui gardaient les chevaux, tout près de la maison. Il avait le même âge que Nox et était un grand gaillard à l'air craintif sous sa tignasse rousse, toujours effrayé et alarmé par à peu près tout.

- Pourquoi ? Ils ont l'air si beau... pourquoi on n'en a pas, nous, au dessus de la maison ? avait-elle demandé calmement.

- Parce que le village auquel la ferme appartient n'est pas assez riche. Et notre Seigneur n'est pas encore mort, avait fermement répondu le jeune homme en lui attrapant le bras pour l'éloigner du bord de la falaise. Il faut que tu arrêtes de traîner ici le matin, au lieu de faire la lessive avec tout le monde, avait-il ajouté d'un air faussement furieux pour la gronder.

- Mais ! s'était écriée la fillette. Trop de questions, pour elle, restaient sans réponse.

- Allez, arrête, promet-moi que tu ne les regarderas plus.

- Mais pourquoi ? insista Soliri.

- Parceque tu n'es pas digne d'eux, enfin ! Soliri, tu as vu ce que tu es ? Tu as vu ce qu'ils sont ? Les dragons sont des dieux. Le Supradragon, Au'ros, leur roi, est mort pour nous insuffler la vie ! Alors baisse les yeux, et si jamais un jour tu les vois de plus près, incline toi. Tout comme il ne faut jamais regarder les yeux des Seigneurs et des Maîtres, car ils sont les fils des dragons. C'est la loi. Si tu es assez sage, peut-être qu'après ta vie d'humaine tu deviendras l'un d'eux.

Après cette révélation, Soliri avait froncé les sourcils, perplexe, et à force de se les répéter pour tenter de comprendre, ces paroles l'avaient marquée à vie. Jamais on ne lui avait parlé de la religion, et les prières qu'elle répétait le soir avec les autres avant de dormir n'avaient pour elle jusqu'ici pas grand sens.

Plus tard, en faisant la lessive, Soliri était occupée à regarder fixement le tatouage que Jhod arborait fièrement. Elle observait souvent les tatouages qu'elle était une des seules à ne pas posséder ; une suite de chiffres et de lettres au dessus du sourcil droit. Tout le monde en avait un différent, enfants comme adultes. Cette fois, elle se demandait si ces drôles de marques avaient un lien avec les révélations de Jhod, et ce dernier, justement, profita de l'interrogation silencieuse de la fillette pour lui glisser un nouveau secret.

- Personne ne parle de ça non plus, hein ? Tu croyais qu'on naissait avec ? Eh bien, pas du tout : ça s'appelle une Ciselure. C'est mon identité, ça veut dire que j'existe et qu'un jour, j'aurais ma place parmi les fils des dragons, après ma mort, à ma réincarnation, avait-il chuchoté.

Si les autres l'avaient entendu, ils se seraient bien moqués de lui. Ils se fichaient de tout ça, ils pensaient être nés avec la ciselure, et tout comme la prière, ils pensaient que ce n'était qu'une formalité pour chasser mauvaises pensées et fantômes.

- Moi aussi j'en veux une ! Moi aussi je veux devenir un dragon ! s'était écrié la petite en lâchant le drap qu'elle était en train de frotter.

- Chut ! Tu en auras une... si jamais un jour tu vas en ville, j'imagine. J'en sais rien, c'est étrange que toi, Nox et Arkad par exemple, n'en ayez pas une. Normalement ça se fait faire par un Maître, le jour de la naissance.

Il y avait eu un long silence durant lequel la fillette s'était remise à frotter.

- Comment tu sais tout ça ? avait-elle soudainement demandé, au bout d'un moment.

Comme s'il attendait cette question, il répondit immédiatement, ravi d'attiser la curiosité de la petite.

- Eh bien, c'est à l'orphelinat qu'on nous apprenait ça. Trois fois par jour il y avait des longues messes, des chants, des offrandes... Mais toi tu ne te souviens que d'ici, n'est-ce-pas ? Tu étais trop jeune encore pour te rappeler comment c'était en ville. Ici la religion n'a pas la place qu'elle devrait avoir, avait-il confié, le ton mystérieux et fier de pouvoir révéler encore ce qu'il savait. Rarement il pouvait attirer l'attention de cette façon, et il était heureux, à ce moment d'en savoir plus que les autres.

Le soir même il avait demandé à Monsieur Roué d'emprunter le livre contenant les Celescrits, textes sacrés que chaque maison se devait de posséder et d'apprendre, mais le tenancier avait lâché en grondant que cette "fichue ordure" avait servi à allumer le feu pendant de longues années, et que c'était la seule façon dont on pouvait s'en servir intelligemment.

Soliri n'en sut donc jamais plus, car de toute la ferme Jhod devait être le seul à détenir ces étranges vérités, à y penser et à y croire. Il n'en parla plus, craignant des moqueries ou d'autre représailles.

Et la fillette, chaque matin et chaque soir en scrutant le paysage, pensait à tout cela. Elle n'avait pas cessé de regarder les dragons, loin de là, car elle les observait depuis ce jour avec encore plus de fascination. Elle avait parfois l'impression que l'un d'eux regardait dans sa direction, et elle pouvait alors imaginer cet échange de regards durant de longues minutes, immobile au bord du vide. Au fond de son coeur elle avait l'impression d'être liée aux dragons, de leur appartenir, d'être infiniment bête et petite devant eux. Elle rêvait aussi d'Au'ros, ce grand squelette, volant dans le ciel en faisant cliqueter ses os, apportant tour à tour avec ses ailes la pluie et le soleil, le vent et la neige.

Mais ce soir là en rentrant à la ferme, passant devant la vue, Soliri ne regarda pas du tout. Elle, Foucault et Arkad ne voyaient que l'ombre de Monsieur Roué, poings sur les hanches, se découpant dans l'encadrement de la porte.

- Incapables ! Ici, et vite !

Les trois enfants coururent jusque devant la porte où ils s'arrêtèrent en petit tas serré, essoufflé et tremblant de peur.

- Qu'est ce que vous foutiez encore ? éructa-t-il alors que son visage, à contre jour devant la lampe du cellier demeurait en silhouette d'ombre.

- On est dans le champ le plus loin de la maison, M'sieur... tenta alors Arkad.

- Je m'en fous ! Cette excuse marche plus, vous êtes sensés courir et arriver en même temps que tout le monde, c'est compris ? Vous entendez le signal aussi bien que les autres, alors arrivez à l'heure.

- Oui Monsieur Roué, firent Arkad et Foucault comme un seul homme, le regard droit au sol.

- Soliri, je t'ai pas entendue. T'as compris ce que j'ai dis ? gronda-t-il en abaissant son regard mécontent sur elle.

- Ou... oui Monsieur Roué, trembla t-elle avec une toute petite voix. Ses joues de fillette étaient crasseuses, et ses tresses vertes toutes défaites et emmêlées.

- Arkad, fais-lui son bain et ensuite tu iras à table. Vous avez raté le ménage avec les autres, alors vous ferez toute la vaisselle tout seuls, ce soir. Entrez, dépêchez-vous, finit-il en se radoucissant, avant de s'écarter pour les faire passer.

Ce soir il devait être de bonne humeur, et de plus il ne semblait pas avoir bu ; la soirée n'allait pas être trop pénible.

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