III. Maesh

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Alors que Foucault entrait tête basse dans la salle à manger, suivi par Arkad qui dirigeait Soliri par les épaules, toute la ferme était attablée dans un raffut chaleureux.

La table, très grande et très longue, avait donc à contenir dix-huit personnes en comptant le tenancier, ses deux filles et ses deux fils, et les treize enfants âgés de neuf à dix-sept cycles.

Monsieur Roué avait perdu sa femme longtemps auparavant, de maladie d'après le peu qu'il en parlait, et depuis, les rumeurs couraient qu'il couchait avec sa fille aînée, Œnone. Cette dernière était grande, un peu grosse mais très douce avec tout le monde, elle avait le don de rendre son père - et amant - moins rude avec les enfants.

La table de bois brut occupait donc tout l'espace qu'offrait la pièce, qui était sans doute la plus grande de la maison. Elle ne laissait de place que pour trois grandes lanternes gravées, suspendues au plafond, un panier à cuillers et un coffre à pain, posé sur un guéridon contre le mur. Le reste ; bols et carafes, était rangé dans la cuisine juste à côté.

Quatre filles au bout de la grande table piaillaient joyeusement en attendant que la soupe soit servie. Elles se ressemblaient tant et s'entendaient si bien qu'on aurait pu les prendre pour des sœurs. Malice et Élison, les filles des chèvres, associées à Dampsone et Maesh, les filles des vaches, formaient un quatuor terrible. Les deux premières avaient treize cycles, les deux seconde en avaient treize et demi. Elles avaient toutes la peau mate, le visage fin et farceur, encadré par des cheveux noirs coupés au carré. La particularité de Maesh était qu'elle avait perdu cette belle couleur profonde contre un blanc-gris tout à fait repoussant, jurant avec son teint​ plus foncé. Elle en était très complexée, et observait souvent avec jalousie le joli minois de Malice, si charmant avec ses deux yeux verts pétillants, ou encore les reflets roux d'Élison, faisant luir sa chevelure comme une auréole au soleil.

Il n'y avait que Dampsone que Maesh trouvait plus laide qu'elle, et cela lui remontait parfois le moral.

Mais bon, de toute façon elle se laissait convaincre pour se rassurer que plus tard elle serait une grande dame, qu'elle épouserait un fils de dragon bien que ce soit interdit, et que les atours, les coiffures et le maquillage la rendrait plus belle que toutes. Elle n'avait jamais vu d'Hybride mais d'après Malice, c'était les plus belles créatures du monde, et les mâles étaient plus aimables que n'importe quel garçon humain. Après tout c'était forcément vrai puisqu'ils étaient demi-dieux !

- Maesh ! Balance ton bol ! Fit Malice, assise près d'Œnone qui attendait devant la marmite avec sa louche de soupe à la main.

Maesh saisit le récipient en terre cuite et fit mine de vouloir le lancer avec force en direction de son amie.

- T'es folle ! Pas comme ça !

- Ben faudrait savoir, tu m'as dis "balance", répliqua Maesh.

Les deux autres pouffèrent à cette blague déjà faite et refaite avant de passer le bol en question. Il revînt à sa place empli d'un épais fumet, sans doute très nourrissant, mais dont le goût dépourvu d'harmonie révélait que les légumes avaient été broyés ensembles au hasard selon ce qu'il y avait.

- Beuârk, ponctua Foucault qui venait de s'assoir à côté d'elle.

Les enfants se penchèrent sur leur soupe, commençant à manger sans retenir des grimaces de dégoût. Manifestement, cette fois, le mélange était de rutabagas, de carottes et de courges. Œnone avait eût la bonne idée d'y ajouter le jus de betteraves de la veille et quelques clous de girofle.

- Je ne vois pas Arkad. Il ne mange pas avec nous ? questionna Élison en observant la table.

Dampsone et Maesh échangèrent un regard taquin.

- C'est que tu fais attention à lui on dirait, commença l'une.

- Tu pense souvent à lui, comme ça ? termina l'autre d'un air moqueur.

Alors que la jeune fille allait protester, Foucault coupa :

- Il est allé préparer un bain pour Sol. Mais d'toute façon Arkad il est pas amoureux d'vous, hein, cherchez pas.

Malice, qui était restée silencieuse jusque là, sembla un peu abattue en plongeant sa cuillère dans sa soupe, mais personne ne le remarqua.

- Il aime qui alors ? demanda Élison d'un air innocent.

- Il compte se marier avec Soliri ! Pouffa le garçon, se fichant ouvertement des quatres filles.

- Pff, n'importe quoi, fit Maesh en levant les yeux au ciel avant de lui tourner le dos, posant le coude gauche sur la table.

- Mais qu'est ce que vous lui trouvez, en fait, à Arkad ? Il est musclé mais il est même pas beau, se plaignit alors Dampsone. Ce n'était pas la première fois qu'elle posait la question. À croire que la même conversation animait les quatre filles tous les jours.

- Ah, si ! reprit aussitôt Élison. Tu as vu ses yeux gris ? Et son nez tout droit ? Il est super grand en plus !

- Il est courageux, aussi, intervint Malice dans un soupir.

- T'es folle, Lise, on dirait que c'est la première fois que tu le vois. De toute façon il est tout le temps méchant, à parler mal à tout le monde, murmura Maesh. C'est pour ça que je préfère Nox.

- Nox ? Mais lui il parle jamais ! On dirait un mur ! s'exclama Dampsone.

- Oui bah toi t'aimes personne, il doit y avoir que Jhod qui te plaît, répliqua Élison d'un ton narquois.

Les filles éclatèrent toutes de rire, car Jhod était de loin celui qu'elle trouvaient le plus moche, avec sa bouche pincée et ses sourcils sans arrêt froncés par l'inquiétude. En plus, il ne comprenait jamais rien et se pliait naïvement à tout ce qu'on lui demandait de faire. Pour couronner le tout, il était roux !

L'arrivée d'Arkad qui s'assit en face d'elles arrêta net leur fou rire, et le fait que Monsieur Roué leur demande de se taire pour manger mit définitivement fin à leur passionnant débat.

Une fois la soupe terminée, une pomme pour deux fût distribuée, que le quatuor chercha à voler aux voisins pour en avoir plus.

- Sales pestes, cracha Foucault alors que Maesh venait de lui arracher sa moitié pour croquer dedans.

Aussitôt Diavan, qui se trouvait de l'autre côté, vengea son frère en volant celui de Malice. Malice demanda à Élison de lui redonner un morceau - ce qu'elle refusa bien évidemment - et profita d'un instant d'inattention de son amie pour lui dérober à son tour. Élison voulut s'attaquer à Dampsone, qui elle même était occupée à prendre des mains le morceau que Maesh avait raflé à Foucault pour en profiter aussi. Bref, il en fallut peu pour que l'ensemble tourne au vinaigre, les enfants s'armant de leurs cuillères pour se défendre les uns des autres, hurlant lorsque l'un des morceaux de pomme tombait par terre dans la mêlée, jouant des pieds, des coudes, renversant l'eau et les reste de soupe.

- Assez ! Hurla Monsieur Roué en se levant, postillonnant ainsi plus loin que s'il était resté assis.

Zada s'était aussi jetée dans la bataille des pommes, ravie de pouvoir envoyer du potage sur les quatres filles dont elle était jalouse. En effet, elle n'avait jamais pu avoir sa place dans leur bande, bien qu'elle s'entendait assez bien avec Dampsone et Maesh, quand elles étaient aux vaches. Mais une fois à la ferme, la fillette de dix cycles ne manquait pas une occasion de nuire aux quatre filles.

Maesh, voyant son unique bandeau à cheveux tâché de manière immonde, fut prise d'un excès de rage. On osait lui faire ça ? On osait salir le seul ornement qui rendaient beaux ses cheveux ? C'était sûrement fait exprès, d'ailleurs, pour se moquer d'elle et de ses mèches blanches.

La jeune fille envoya sa chaise valdinguer derrière elle et se précipita vers Zada, la cause de cette humiliation. Elle lui sauta au cou et se mit à lui griffer le visage autant que possible.

Nox et Arkad se levèrent d'un bond pour saisir chacun l'une, mais elle se débattaient comme des furies en criant. Au bout d'une courte lutte ils parvinrent à les séparer et à les maintenir en place, après quoi le silence retomba lourdement sur toute la tablée sous un ultime "Assez !" du maître de maison.

Maesh et Zada sanglotaient en silence, et seule Soliri les dévisageaient amèrement, les doigts dans la bouche, une tâche de soupe sur sa robe de chambre. Tout le reste avait le regard bas, sous celui, terrible, de Monsieur Roué.

Il n'eût même pas à dire un mot pour que la table soit vite débarrassée en silence, et les deux turbulentes prises pour responsable de tout le bazar. Elles furent privées de fruit pour le restant de la saison et reçurent chacune dix coups de fouet. On les entendit crier dans toute la ferme, jusque dans le dortoire où tous les enfants se lavaient le visage sans un mot, à la queue-leu-leu devant l'unique bassine d'eau. Arkad, à la cuisine avec Foucault et Soliri pour faire la vaisselle, prit comme à son habitude le soin de boucher les oreilles de la petite.

Cette punition était loin d'être la première pour Maesh. Au contraire, elle devait être, avec Arkad, celle qui en recevait le plus. Souvent c'était pour des bagarres, car elle était impulsive, capricieuse et rancunière. Arkad, lui, répondait tout le temps aux adultes, s'entêtait ou bien désobéissait ouvertement quand l'envie lui prenait. Mais contrairement à elle, il n'hurlait pas quand le fouet marquait son dos. Il serrait les dents, les poings, et laissait seulement quelques larmes de douleur se mêler à la poussière du plancher crasseux.

Maesh ramassa sa tunique et la remit. Le tissu colla à sa peau qui saignait abondamment ; les croûtes de la dernière fois avaient dû être arrachées. Pour se réconforter elle pensait aux nombreuses punitions de l'orphelinat qu'elle avait connu avant d'arriver ici. Une fois, pour avoir renversé un sac de farine blanche, elle avait passé une saison entière enfermée dans le pénitencier, une sorte de cellule où on ne tenait que plié en quatre, dans le noir et dans ses propres excréments. On en sortait seulement la nuit, pour aller se prosterner en récitant les Celescrits au pied du dragon qui gardait la ville, cela pendant plusieurs heures. Si la prière était récitée sans oubli et avec assez de ferveur, on avait le droit le matin à un crouton et à deux verres d'eau.

Maesh n'avait que sept cycles à l'époque, et c'était après cette punition que ses cheveux, année après année, avaient lentement décoloré. Jamais elle n'oublierait combien elle avait prié, prié même dans le pénitencier, prié les dragons jours et nuits après sa libération pour qu'un miracle la sorte de ce pétrin qu'était l'orphelinat. Et ce miracle avait été Monsieur Roué.

Alors pour quelques coups de fouets, elle n'allait quand même pas se plaindre.

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