IV. Galind

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Le lendemain était un jour spécial : comme à chaque fin de cycle lunaire - c'est à dire tous les 350 jours, le moment était venu de fêter le début du nouveau cycle. C'était jour de jeûne, et la tradition voulait que les gens récoltent le miel au petit matin pour réaliser durant la journée toutes sortes de friandises et de pâtisseries. Ces dernières devaient être échangées entre les voisins, les amis, la famille, avant d'être dégustées à minuit dehors sous le ciel.
Généralement cette fête ravissait les enfants qui n'attendaient durant toute la journée que de pouvoir se gaver de ces délices jusqu'à pas d'heure. Galind savait que son père appréciait également cette coutume spéciale, c'est pourquoi ce devait être une des seules qu'il perpétuait au sein de sa ferme.
Le jeune homme était lui aussi très enthousiaste : il aimait ce genre de répit où ils cessaient tous de se surmener pour passer un joyeux moment ensemble, presque comme une grande famille.

Galind était un adulte de vingt-et-un cycles, vigoureux, bon vivant et rieur. Il adorait les enfants, il lui arrivait même parfois d'aller jouer avec eux en fin d'après midi dans les champs. C'est pourquoi ce matin là, ce matin de fête, il alla tous les réveiller avec un grand sourire. Il ouvrit la porte de leur chambre, tira en grand les rideaux puis se plaça au centre de la pièce, droit comme un piquet, pour brandir sa corne et souffler dedans à pleins poumons. La note aiguë claironna en rebondissant allègrement sur les murs, avant de s'arrêter après avoir correctement cassé les oreilles de tout le monde.
La vermine s'extirpa de dessous les couvertures avec plus ou moins d'excitation, et chacun sauta dans ses vieux vêtements et ses sabots.
Les plus jeunes furent les plus rapide et déjà, on les entendait dévaler dans les escalier et riant aux éclats. Galind mit ses poings sur ses hanches, un sourire amusé accroché aux lèvres. Puis il sortit du dortoire en agitant sa main sous son nez. Ça sentait le fauve, là-dedans !
En bas, comme prévu, petit déjeuner interdit. Seul était autorisé un verre d'eau ou de vin pour les plus grand, avant d'aller nourrir les bêtes. Aujourd'hui on ne les menait pas aux pâturages, alors il fallait leur fournir de l'eau fraîche et du foin dans les abris où elles passaient la nuit.

- Ça fera plus de purin ! S'extasiait Arnol, fourche au poing.
On le voyait rarement d'aussi bonne humeur, et cela ne fit que renforcer la bonne ambiance entre tous.
Chaque groupe d'enfant se rendit donc à son troupeau, tandis qu'Ozée et Galind se chargeaient de vider les ruches de leurs rayons de miel. Pendant ce temps, Alisène, Œnone et Arnol préparaient la table de travail avec les ustensiles de cuisine. On se donnait rendez-vous dans une bonne heure pour le début des réjouissance.

- Je déteste ce jour du cycle, se plaint Ozée alors qu'ils enfilaient des gants en allant vers les quatre ruches non loin du potager.
Galind haussa les épaules, nouant sur sa tête un foulard pour protéger sa tête.
- Mets ton fichu, sinon les abeilles vont se cacher dans tes cheveux, dit-il pour détourner le sujet et tenter d'éviter de l'entendre râler.

- Je sais, merci bien. Tu as vu les gamins, comment ils s'excitent pour un rien ? Ils se permettent des choses qu'ils ne font pas quand ils bossent, ça m'exaspère, dit-elle d'une voix aigre.

Galind lui répondit par un soupir, se retenant de lui jeter un regard noir.

- De toute façon y'en aura bien un qui crèvera cet hiver, ça les refroidira un coup, lâcha t-elle en s'arrêtant pour rentrer son pantalon dans ses bottes.

- Ozée ! Non mais ça va pas ? S'écria Galind en s'arrêtant lui aussi. Faut vraiment que t'arrête de parler de malheurs, ça les attire et c'est dégeulasse de ta part !

- Oh, ça va, je disais ça pour rire, se défila t-elle en se redressant, sans pour autant sourire ou afficher une expression amusée.

Galind secoua la tête et s'éloigna à grands pas vers les ruches, un tonnelet à miel dans chaque main.
Il se chargea des deux premières, le plus rapidement possible, assez énervé. Le comportement d'Ozée le piquait à vif, il commençait à ne plus le supporter du tout. Elle était tout le temps comme ça.
Le jeune homme souleva à bout de bras le couvercle en bois du premier cabanon, découvrant les rayons de miel couleur soleil, comme un trésor brillant au fond d'un coffre. Une odeur sucrée l'entoura aussitôt, accompagnée d'un nuage bourdonnant. À partir de maintenant, le moindre geste devait à tout prix rester calme, lent et mesuré. Il suffisait d'un mouvement trop rapide pour que les abeilles se sentent agressées. Ainsi, il laissa les insectes se poser partout sur lui, sur ses mains, ses bras, son écharpe, ses joues, alors qu'il découpait avec son couteau cinq beaux rayons - soit une partie seulement de la ruche. Cela prit un certain temps car les abeilles, toujours plus nombreuses sur lui, rendaient ses gestes encore plus longs et laborieux. Le jeune homme, suant à grosses gouttes, resta concentré : certaines le piquaient mais il ne fallait surtout pas ciller.
Il déposa sa précieuse récolte dans le premier tonnelet avant de refermer la ruche et d'attendre un certain temps, debout loin de la ruche, pour que la plupart des insectes partent et retournent dans leur abri. Pendant ce temps Ozée semblait se démener avec un autre nid, couverte d'abeilles elle aussi, plus nerveuse et moins soigneuse.
Après avoir retiré les quelques dards de sa peau déjà rouge et douloureuse, Galind s'avança à nouveau pour s'occuper de la deuxième ruche et une fois cette dernière vidée partiellement, il n'attendit pas sa soeur et prit la direction de la maison avec son miel.
Avant d'entrer il retira son écharpe, ses gants, ses bottes, son foulard et il ouvrit sa chemise pour se débarrasser des abeilles qui avaient pu se réfugier dans les plis des vêtements. À part Jhod, Patience et Adam - le groupe des chevaux - les enfants n'étaient pas encore revenus. La grande table de la pièce à vivre était à présent armée d'ustensiles de cuisine et de récipients de terre cuite, tandis que des sacs de farines de seigle, d'orge, d'avoine et de blé reposaient en bout de table avec les réserves de noix et de fruits confits. Il y avait aussi de l'huile, du sirop de différentes plantes, des herbes et des noisettes avec des amandes. Quelques baies dormaient dans un bocal, avec d'autres fruits secs, et le feu, juste derrière, ronronnait doucement dans l'âtre en répandant sa chaleur lumineuse.
C'étaient là toutes les réserves accumulées pendant l'année, économisées pour les fêtes.

Galind eut le temps de boire un vin chaud avant que toute la vermine entre en même temps, avec Ozée qu'ils avaient dû regarder finir d'extraire le miel. Leurs sabots à tous étaient parfaitement crottés, ils avaient de la paille partout dans les cheveux, sur les habits, et ils piaillaient joyeusement en essuyant leurs pieds. Œnone prit l'initiative de leur faire retirer leurs chaussures qu'ils nettoieraient plus tard, avant de les envoyer tous se laver les mains.
Toute la journée jusqu'à quinze heure, ce fut l'ébullition culinaire. On prépara des pains d'épices, des croissants au miel, des biscuits fourrés, des gaufres et des galettes. La marmaille ne pouvait s'empêcher de tremper de temps en temps le doigt dans les pâtes ou de grignoter un ingrédient, ce qui provoquait régulièrement une représaille d'Œnone ou d'Arnol. Lui-même cuisinait avec tous, la figure appliquée et heureuse.
Galind et Alisène se chargeaient de porter les préparation au four, d'alimenter son feu tout en surveillant attentivement les cuissons.
Seule Ozée ne s'amusait pas, et s'occupait seulement de ramener de l'eau du puits quand il en manquait. Autrement elle errait dehors, loin du vacarme ambiant et de l'odeur du miel.

À seize heure, les enfants s'étaient rassemblés autour du four et attendaient avec impatience que la dernière fournée de feuilletés chèvre-noix-miel soient cuits. Ils semblaient tout aussi épuisés qu'affamés et heureux, et bientôt, ils allaient tous partir visiter les fermes voisines pour échanger leurs créations.
Soudain, Galind jugea que c'était prêt et saisit la pelle à pain avant de l'enfourner pour ramener le plateau de terre qui contenait les feuilletées. Ces derniers, dorés à point, sortirent fumants du four, ce qui déclencha un cri de joie chez les enfants. Ravi lui aussi, Galind emmena les bouchées jusqu'à la table qui avait été nettoyée durant les dernières cuissons, et posa le plateau brûlant à côté de tout le reste pour compléter le magnifique festin.

- Allez ! S'exclama alors Œnone en frappant trois fois dans ses mains. C'est l'heure !
Elle leur distribua cinq grands paniers en osier qui furent remplis de gâteries.
- Surtout n'oubliez pas : même si les voisins ne vous échangent rien, donnez-leur bien leur part de pâtisseries. N'allez pas chez les Conchât, ils sont partis en ville, ni chez les Fayol, ils détestent autant le miel que les enfants.

- Et ne traversez pas la Pinatelle pour voir les menuisier et les bûcherons, c'est trop dangereux, ajouta Arnol.

Les plus grands hochèrent la tête, se souvenant de la plupart de ces consignes.

- N'allez pas au delà de la Sioule, même si elle est gelée et qu'elle paraît traversable. Vous entendez ? Ne dépassez pas la rivière, et n'allez pas frapper aux portes des familles qu'on ne connaît pas. C'est clair ? Demanda encore Œnone en secouant son tablier.
Puis elle leur donna la permission de partir.

- Revenez avant le coucher de soleil ! Et ne mangez pas en chemin ! Lança t-elle une dernière fois avant qu'ils ne soient trop éloignés.

Une fois le calme revenu, elle se laissa tomber sur un banc.

- Qu'est ce qu'ils sont drôles, sourit Galind en regardant la petite troupe disparaître dans les champs.
Il ferma la porte et vînt s'assoir avec les autres.

- Ils sont drôles mais sacrément bruyants, fit le père en avalant l'air de rien un feuilleté dérobé au préalable.

Alisène était encore debout et rangeait tous les sacs, les bols et les pots vides.
- On a tout liquidé, informa t-il tristement.

- C'était fait pour ça, répondit Œnone. Bon, il reste du vin chaud, tout le monde en prend ? Il va falloir tenir jusqu'à minuit maintenant.

- Je fais la vaisselle et je vous apporte les chopes, se dévoua t-il encore.

Il y eût un long silence, témoignant de la fatigue écrasante que ressentait chacun. La maison semblait encore résonner des cris des enfants.

- Heureusement que ce n'est qu'une fois tous les cycles, commenta Galind avec une brusque envie de rire.

Au moment de servir la boisson, ils se rendirent brusquement compte de l'absence d'Ozée.

- Mince alors, on l'a presque pas vue de la journée celle-là, où est ce qu'elle s'est encore planquée ? Interrogea Arnol.

- Je crois qu'elle est aux écuries, je l'ai vue passer tout à l'heure, répondit Alisène en s'asseyant enfin. Vous voulez que j'aille la chercher ?

Le père leva les deux mains en l'air.
- Non, non, laisse, elle boude comme d'habitude, tant pis pour elle, grommela t-il.

Trois heures passèrent ensuite, durant lesquelles les adultes firent tous une sieste. Leurs ventres poussaient des cris de révolte de temps à autre, ce qui ne manqua pas de faire bien rire le plus jeune.
Puis alors qu'ils se calmaient enfin, la porte s'ouvrit à la volée sur des cris de victoire ; les paniers étaient revenus encore plus remplis qu'au départ.

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