III

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En revenant dans La Vallée des Larmes, Gorneval repense à tout ce qu’il a vécu depuis la veille. Les yeux grands ouverts dans la lueur blafarde du petit matin, il regarde d’un œil nouveau le ciel, la terre et tout ce qui l’entoure. Il sent désormais poindre en lui une force inégalable, prodigieuse et presque incontrôlable, qu’il se fait fort d’apprendre à manier pour devenir ce qu’il rêve de devenir : l'égal de son père.

Mais avant d’y parvenir, il connaît les sacrifices qu’il devra faire, les concessions qu’il devra consentir, comme autant de marche qu’il devra franchir pour parvenir tout en haut de son ambition. Mais cette reconnaissance, il ne la désire plus pour satisfaire une ambition égoïste et personnelle, mais bien pour briller au regard de sa belle princesse. L’importance de ce titre, n’a de valeur à ses yeux que parce qu’elle en possède une à ceux de celle qu’il aime. Il se fait d’ailleurs l’étrange réflexion que cette récompense tant convoitée, n’aurait aucune valeur si tant est qu’elle lui demande d’y renoncer. Faire parti de toutes les troupes de chevaliers de la contrée ne suffirait pas à compenser la douleur de sa perte. Maintenant qu’il sait comment assouvir le désir qui lui ronge le ventre dés lors que la princesse apparaît dans ses pensées, il ne souhaite plus rien d’autre qu’elle et son amour. C’est donc pour elle, ses yeux, son sourire et la caresse de ses baisers qu’il ira jusqu’au bout de lui-même et qu’il deviendra le preux de la vallée, premier chevalier du maître de La Vallée des larmes. Un sourire illumine son visage angélique et fait jaillir de ses traits, ceux du seigneur et maître de Lidan, ceux de Dinas.

Gorneval arrive alors en vue du château de La Vallée des larmes. Ses pensées sont encore toutes vouées à l’image quasi emblématique de Cassandre. Son regard resurgit des entrailles de ses souvenirs ; ses yeux noisette transpercent le mur sombre de la nuit qui les séparent et illuminent ses pensées. Il se rappelle avec une émotion teintée d’une amère nostalgie, ces moments d’intense bonheur où la Lune dessinait sur le visage de la princesse, les empreintes de son empire d’argent. Juste à cet instant, la silhouette épaisse et massive du château de Périnis jaillit de la brume. Les gardes voient apparaître le cavalier au galop et actionnent l’ouverture de la porte. Le cavalier s’engouffre dans la gueule béante du monstre de pierre et se dirige presque aussitôt vers les écuries. Orphée a bien mérité un repos prolongé. Après les efforts que son maître lui a demandés, la bête est fourbue. Le poids des années se fait sentir dans le souffle saccadé de l’animal. Le maître flatte la joue de son fidèle destrier en accompagnant son geste d’un regard complice dont il est certain que sa monture comprend le sens.

Il coure alors jusqu’à ses quartiers et s’enferme. Il se jette sur son lit et ferme les yeux. La fatigue l’emporte avec son armure légère encore sur le dos. Ses rêves l’aideront à rejoindre sa belle et tendre, la princesse de ses songes devenue brusquement, la plus belle promesse d’avenir qu’il lui ait été donnée l’occasion de rencontrer.

Le lendemain matin, quand les yeux du chevalier s’ouvrent à nouveau, Cassandre est toujours aussi présente dans son esprit. Elle traverse les terres perdues de ses songes pour perdurer dans ses rêves conscients. Depuis que les lèvres de la princesse se sont posées sur les siennes, son image ne l’a pas quitté. Elle reste aussi présente en lui qu’elle l’était lors de cette nuit phénoménale qu’il a vécue à ses cotés. Un sourire béat suspendu au visage, le chevalier se lève et regarde par la fenêtre. Il se fait alors l’étrange réflexion que cette dernière est orientée vers la forteresse de Lidan. Au travers des volutes de l’épaisse brume du matin, le chevalier essaye de discerner les contours du palais de sa princesse. Mais il sait bien qu’elle est hors de portée. Alors les lignes de la citadelle surgissent de son imagination et sortent de terre à quelques centaines de mètres de La Vallée des larmes. Cette proximité permet au prince Ogrin de se rapprocher de son égérie ; et à ses angoisses de s’envoler.

Libéré de son armure légère et sans le moindre consentement de Périnis, Gorneval s’en va rejoindre ses amis. Son entraînement quotidien n’est plus d’actualité. Dans sa tête grouillent des centaines de sentiments. Il voudrait faire partager son bonheur avec le reste de la contrée s’il le pouvait. Mais ses amis sont si importants pour lui qu’il souhaite par-dessus tout, leur garder la primeur de cet instant de joie. Il voudrait vraiment qu’en eux germe l’idée que le bonheur existe et qu’ils le suivent dans son ravissement. Alors, arrivé au lieu habituel de leurs rendez-vous, le jeune homme se sent un peu triste de ne voir personne. Même Audret, si fidèle compagnon d’arme, n’est pas présent. Alors le jeune homme esseulé, s’assoit au pied de l’arbre. Il contemple le ciel, nouveau siège incontesté de ses rêveries incessantes. Les traits de Cassandre se dessinent entre les nuages et son doux regard le transperce. Au loin les pas d’un destrier résonnent dans l’enclave du site. Le rêveur se redresse promptement et regarde le chevalier qui dévale la pente à toute allure. Il s’agit de Périnis.

Les souvenirs du maître d’arme sont si lointains que le jeune garçon à du mal à se souvenir de ses traits avec précision. Au moment où le preux est à ses cotés, une sensation étrange traverse le dauphin, celle de descendre d’une sorte de marche invisible sur laquelle il était monté et dont il craignait de redescendre.

“ Que faites-vous ici alors que nous avions un entraînement ce matin ? ”

“ Je n’ai plus envie de m’entraîner. Je ne deviendrais jamais preux en combattant avec une épée de bois sans jamais connaître d’autre partenaire que vous, sauf votre respect, maître ”

Le visage de Périnis blanchi. Ses yeux se baissent et il semble se résigner. Il sait alors que la vérité doit être dévoilée. Le maître d’arme, malgré la peur insupportable pour un chevalier de son rang, brave ses angoisses et descend de cheval. Il déglutit difficilement.

“ Vous ne serez en effet jamais preux ”

C’est au tour de l’enfant de pâlir. Ses yeux s’agitent et Cassandre s’éloigne. Les ténèbres recouvrent la surface de ses yeux. Une colère infinie semble gagner le jeune homme. Il regarde son maître en oubliant toute la déférence due au rang dont il se croit prisonnier.

“ Pardon ? Que faites-vous de tous les efforts que j’ai consentis durant toutes ces années ? ”

“ Vous ne serez pas pour autant preux ! Tous les efforts du monde ne sauraient vous arracher à votre destin ! Vous n’êtes pas fait pour être preux … ”

Périnis est interrompu par le bruit de l’épée de Gorneval qui jaillit de son fourreau. Le regard du dauphin est fixe et le fustige. Ses mains serrent le manche de son épée tellement fort, que ses phalanges blanchissent.

“ Vous m’avez menti ? ”

“ Pas exactement… si vous n’êtes pas fait pour être un preux, une autre destinée vous attend, bien plus glorieuse ! Gorneval … vous méritez la vérité plus que quiconque. Après avoir appris ce que j’ai à vous apprendre, vous déciderez de mon sort. Mais attendez que je vous dise la vérité ! ”

“ Allez-y ! ”

“ Vous ne serez jamais preux parce que vous êtes Roi ! ”

L’épée qui menaçait le preux, tombe à terre. Le corps de Gorneval se vide brusquement de toute énergie. Le garçon reste pétrifié de longues secondes face à son maitre d'armes sans pouvoir articuler le moindre mot. L'information est si colossale qu'elle peine à trouver sa place dans son esprit. Dans son regard grandit toutefois une expression de colère.

“ Roi ! Dites-vous ? Mais Roi de quoi ? ” finit-il par bégayer maladroitement.

“ Venez avec moi. Allons parler au château, il y a une histoire qu’il faut que je vous conte. ”

Gorneval résiste. Périnis lui tend sa main gantée, mais le jeune Roi la refuse. Il reste prostré face à lui, une édifiante expression d’incompréhension, figée sur son visage. Le fils de Dinas ramasse son épée et menace le régent de la pointe de son arme.

“ Je suis à votre merci Votre Majesté ! ”

Mais le jeune homme dans sa méconnaissance des faits, ne peut aller plus loin. Il devance son maître d’arme et s’en va d’un pas lent et régulier vers la forteresse de La Vallée des Larmes. Périnis le suit à pied, son destrier derrière lui. Le preux est partagé dans ses sentiments. A la fois heureux d’avoir enfin pu dire la vérité, il n’en est pas moins affligé en ce qui concerne la réaction, somme toute assez logique, de son élève. Ce dernier, lui-même divisé quant à définir la réaction qu’il sied d’adopter, à du mal à comprendre l’attitude de son maître d’arme.

Bientôt, les deux hommes arrivent dans la salle du trône. A l’image de la forteresse de Lidan et des appartements de Cassandre, une petite pièce est aménagée derrière trône réservé au Roi. Périnis l’invite à le suivre dans cette pièce où une longue table est dressée. Il s’assoit et regarde Gorneval marcher jusqu’à la fenêtre du bout de la pièce.

“ De quelle contrée suis-je donc le souverain ? ” La voix du Roi dont les intonations étaient celles de la colère, s’est transformée en celle d’un jeune homme aux proies à des doutes terribles ; des doutes qui pèsent de tout leur poids sur ses sentiments et qui le font douter de tout.

“ Il y a très longtemps de cela, dans une forteresse voisine, un combat sanglant a éclaté. Un prince d’une vallée lointaine voulait s’approprier cette forteresse qui appartenait de droit, à un Roi bon et adulé par son peuple. Mais ce dernier est tombé, laissant la Reine seule pour gouverner. Cette Reine, qui attendait un enfant du Roi, est morte en mettant au monde, un enfant et vous êtes cet enfant. ”

“ Cette forteresse est celle de La Vallée des larmes ? ”

“ Non, j’étais à l’époque le premier chevalier du Roi. Mon château était celui dans lequel vous avez grandi. Mais pour le rejoindre, il a fallu vous cacher et fuir la forteresse. ”

“ Quel était le nom de mon père ? ”

“ Dinas… ”

Le tout récent souverain ne saurait comprendre l’affreuse situation dans laquelle il se trouve. Une forte sensation de malaise l’envahit. Il ne se souvient que trop bien des paroles de Cassandre, racontant l’histoire d’Ygrène et de Dinas. Ses paroles résonnent encore en lui, comme un sinistre rappel à la raison.

“ Et quel est le nom de la forteresse ? ”

“ Vous la connaissez peut-être de nom : il s’agit de la forteresse de Lidan, renfermant en son cœur, la citadelle du même nom. ”

“ Lidan ” répond le Roi, songeur, en se tournant vers la fenêtre. Son regard s’apaise mais ses mains continuent de se contracter. Les battements de son cœur retentissent jusque dans sur ses tempes. Elles lui rappellent ses sentiments pour la princesse, mais ne l’apaisent pas pour autant. En l’occurrence, ces battements pernicieux sont comme les coups répétés du démon contre les parois de son amour. Une fine pellicule de sueur recouvre son front. Le visage de Gorneval est très pâle.

“ En s’éteignant, Madame votre mère, la Reine Ygrène, a baptisé une épée qui était la mienne. Depuis ce jour, je la conserve en pensant qu’elle sera l’épée du Roi, celle qui vous permettrait de reconquérir la forteresse perdue. ”

“ Il n’est pas question de reconquérir Lidan. ”

“ Au nom de votre père, vous vous devez de mener la reconquête ! ”

“ Jamais ! Laissez ces gens en paix, ceci est mon souhait et c’est un ordre ! ”

“ J’ai promis à Dinas …”

“ Je vous relève de votre promesse. Lidan est et demeurera sous le règne d’un Roi qui n’est peut-être pas son souverain d’origine, mais dont la présence assure la paix. ”

“ Sa présence n’assure rien du tout, sauf le déshonneur de la véritable famille de Lidan dont vous faites parti ! ”

“ La paix est une chose qui ne devrait jamais être rompue ! Je signerai un pacte avec le Roi de Lidan et renoncerai à mon trône. ”

Périnis, stupéfait, laisse déborder ses sentiments. Une violence redoutable s’empare de lui. Son poing frappe contre la grande table de bois.

“ Je ne peux pas vous laisser faire ! ”

“ Je suis le Roi, n’est-ce pas ? Alors vous devez vous incliner face à ma décision. ” Maugrée Gorneval en voyant resurgir du fin fond de ses pensées, l’image de Cassandre, radieuse, merveilleuse princesse ignorante du drame qui se joue. Pour elle, il renonce à un royaume, son royaume, qui le valoriserait à ses yeux. Alors il se plonge dans ses réflexions. En renonçant à Lidan, il accepte de vivre toute sa vie durant, simple chevalier sous le joug de Périnis, maître des lieux. Il devra accepter également de vivre chaque jour qui passe, dans le doute terrible d’avoir trahi la mémoire de son père ; d’avoir ignoré les cris d’outre-tombe de sa mère morte pour lui donner la vie. Alors il reconnaît que l’amour est néfaste dans l’esprit d’un guerrier. Il constate à quel point ce sentiment l’astreint à des choix qu’il n’aurait pas fait sans le connaître. Il reconnaît enfin la nécessité, pour un preux, de ne pas avoir de cœur. Maintenant, contre son gré, il refuse un royaume, il refuse d’accomplir sa mission ; une mission que son père, quelques années plus tôt, lui avait confiée.

Le régent, abasourdi, reste un instant interdit. Il semble que sa vengeance sur Gwendal ne soit plus à l’ordre du jour. Toutes ses plus belles espérances s’effondrent, s’envolent comme un fétu de paille. Le Roi tant espéré de Lidan, refuse sa charge et ceci est de loin la plus grande défaite du preux.

“ Puis-je espérer que vous changiez d’avis ? ”

Gorneval regarde son maître d’arme avec les yeux du jeune homme respectueux et non plus du Roi déterminé.

“ Qu’est-ce qui me prouve que je suis bien le Roi de Lidan et que vous ne racontez pas des balivernes ? ” ajoute t-il comme s’il tentait de se persuader que tout cela n’était qu’un mauvais rêve.

Périnis est un peu choqué de s’apercevoir que Gorneval ne lui fait pas plus confiance que cela. Sa parole ne suffit pas à le rassurer.

“ Je comprends bien que vous puissiez être déçu et même suspicieux. Mais vous êtes bien le fils d’Ygrène et de Dinas. Votre nom est d’ailleurs celui qui est réservé aux Rois de Lidan. Il vous suffit, pour vous en persuader de visiter le cimetière de la chapelle de la forteresse. Aucune autre personne de sang royal n’a jamais porté votre nom. Avec Eléonore, nous sommes les deux seules personnes à savoir qui vous êtes vraiment. Il faut me croire. Et puis, une armée entière a été édifiée au fil de votre éducation. Désormais, il est possible de reconquérir Lidan, vos terres, vos droits et votre honneur ”

“ Que de belles paroles, Périnis ! Je ne mènerais pas de combat contre Lidan ; armée ou pas, je ne veux pas que la liste des morts s’allonge par ma faute. ”

“ Je vous assure Votre Excellence, que Gwendal, celui qui a tué votre père, n’hésiterait pas à venir cueillir ce château, s’il en apprenait l’existence. ”

“ Est-ce donc Gwendal qui a tué mon père ? ”

“ Je ne peux vous donner ma parole, mais il en était le commanditaire ! J’étais à coté de feu votre père lorsqu’il est tombé. ”

Gorneval sombre dans un doute profond. L’histoire de Périnis lui déplaît parce qu’elle dénie celle de Cassandre. Dans la bouche du preux, Gwendal devient tueur et sa belle princesse, par la même, la fille d’un usurpateur. Toute sa grâce, son piédestal pourrait-il s’effondrer à la lueur de ce récit ? Désabusé, il cherche vainement une personne à qui pouvoir se fier.

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