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Juillet 2013
Devant l’écran de mon ordinateur, je me sens revivre.
J’ai été surfer par hasard et j’ai trouvé ce qu’inconsciemment je cherchais.
On recherche une enseignante pour deux garçons, connaissant parfaitement l’anglais et le français, et possédant une bonne culture générale.
Voir cette annonce me réveille.
Elle me permet de prendre cette décision immédiatement : partir.
Partir loin des souvenirs, de cette chambre vide, de ce lit vide, de ce silence.
Partir et ne plus avoir à passer devant le cimetière où reposent mes deux amours.
Prendre un nouveau départ, ne plus avoir à supporter les attitudes pleines de commisérations des autres.
Le Maroc !
Par rapport à ma Dordogne natale, c’est un changement complet. Mais je ne peux plus rester ici, où tout me rappelle à eux. Enseigner auprès de ces gens qui connaissent mon malheur non plus. Demander une mutation ne me tente pas non plus. Alors cette annonce est ce qu’il me faut. Un dépaysement total et radical, tant au niveau géographique que familial. Dans l’immédiat, je suis en train de m’enliser, je suis en train de couler. La douleur est si forte. Mathias n’aurait pas voulu me voir ainsi. Et ma sœur a raison : je dois me relever, passer à autre chose, agir, à défaut de vivre.
Devenir préceptrice de deux garçons, pourquoi pas ?
J’envoie un CV et une lettre de motivation. Lorsque j’appuie sur la touche entrée et que je clique sur envoi, mon cœur bat la chamade. Je ne dois pas renoncer. Cette décision est si lourde de conséquence.
Et il y a l’attente qui me fait penser à autre chose. Me concentrer sur ce nouvel objectif me donne une raison d’avancer supplémentaire. Je veux y croire.
Au bout de quelques jours, je reçois une convocation. Bon, je dois me rendre à Bordeaux, mais ce n’est pas grave. Je demande à Laure, qui connaît la ville nettement mieux que moi, de m’accompagner. De plus, je n’ai pas envie de m’y rendre seule. Si ma demande et ce projet la laisse sceptique, elle m’amène elle-même, satisfaite que je me décide à faire quelque chose.
Dans cet hôtel luxueux, je rencontre mon futur employeur, qui ne tient pas à passer par un intermédiaire. L’entretien en français et en anglais est agréable. Brun, grand, avec des yeux noirs qui étincellent, c’est aussi un fort bel homme, et je comprends aussi très vite qu’il est loin d’être indigent, ne serait-ce qu’en apprenant le salaire qu’il compte m’octroyer sachant que je serai en plus logée et nourrie sur place. Il me pose beaucoup de questions sur mon parcours professionnel, et lorsque je dois lui dire ma situation familiale, je suis sûre qu’il décèle la cassure lorsque je bute sur le mot veuve. Cependant, il ne s’appesantit pas plus sur la question. Il ajoute juste, avec une pointe de tendresse dans la voix, que ses deux petits garçons ne sont pas trop turbulents, mais qu’ils ont besoin d’être remis dans le droit chemin assez souvent. Ils ont cinq et huit ans et parlent très bien français. L’entretien se clôt rapidement sur une franche poignée de main.
La réponse positive ne tarde pas, même si je ne sais toujours pas pourquoi il m’a choisie, moi et personne d’autre. Après tout, les autres femmes étaient toutes diplômées dans la petite enfance et possédaient des expériences de nounou. Moi, je suis juste professeure des écoles, avec une connaissance de l’anglais. Pourtant, j’ai bien dans mes mains un courrier qui me signifie que je suis embauchée à partir du mois de septembre pour une durée d’un an avec un mois d’essai, afin de voir si je m’entends bien avec les deux garçons.
Et à ce courrier est joint un billet d’avion en première classe.
Je ne suis jamais montée dans un avion, alors pour moi ce sera la grande aventure.
J’avais heureusement commencé à effectuer les démarches pour le passeport et je savais que je l’aurai sous peu.
Cependant tenir ce billet d’avion rend vraiment les choses concrètes, et je dois m’organiser le plus rapidement possible. Il y a tant de choses à faire !
J’appelle de suite ma sœur pour la prévenir que j’ai le poste, et elle est enchantée pour moi.
Elle m’a vu couler et elle a toujours été là. C’est elle qui me poussait à aller travailler, à avoir l’air de vivre.
J’ai travaillé quasiment de suite après… enfin, je ne voulais pas rester chez moi seule, dans une maison silencieuse, vide, où tout me rappelait à eux. Et le travail est devenu mon moyen de garder la tête hors de l’eau. Mais mon école était aussi l’école de Paul. Et lorsque je passe devant la porte de la maternelle, les moments où je le déposais me reviennent à la figure. Et dans ces mères, je me vois. Tout le temps.
Alors, oui, ma sœur comprend mon projet. Mais elle redoute aussi, j’en suis certaine, de ne plus me voir. Elle redoute que je ne revienne plus. Que là-bas, je commette l’irréparable dans un moment où la douleur sera trop forte.
J’ai déjà failli le faire un soir où le désir de partir avec eux était trop fort.
Je voulais partir loin de la douleur.
Échapper à cette vie qui m’a échappé.
Échapper à tous ces souvenirs qui se font de plus en plus vifs avec le manque.
Je voulais les rejoindre.
Elle était arrivée à temps, poussée par un sombre pressentiment.
Et je n’ai jamais oublié ni son regard ni la promesse que je lui ai faite ce jour-là.
Enfin, elle me rejoint et nous préparons ensemble la liste de ce que je dois apporter.
Sur mon ordinateur et sur des clés USB, je télécharge le plus de chose possible pour mes cours. Dans le courrier, en plus des documents nécessaires pour l’établissement du contrat de travail, on me demande une liste des livres dont j’aurais besoin, que j’effectue assez rapidement. Je trouve également des conseils sur ce que je dois faire suivre.
Il va sans dire que Poupette ira chez ma sœur. Ses deux filles seront enchantées d’avoir cette chatte de gouttière si douce, et qui avait été une présence si apaisante auprès de moi. Elle m’avait apporté de la chaleur, mais cela n’avait pas suffit pas à combler mon cœur. M’occuper d’elle avait été aussi un moyen de ne pas me perdre. J’avais quelqu’un envers qui je devais apporter des soins et de l’attention. Elle avait été abandonnée, et je ne désire pas que cela lui arrive de nouveau. Chez Laure, elle sera bien.
Les journées qui succèdent à cette bonne nouvelle sont bien remplies et mes sombres pensées n’occupent mon esprit que la nuit. Cependant, la perspective de ce travail est un bon dérivatif, même momentanée.
Je sens que je tourne la page, mais pourtant je retiens ma main, car je ne veux pas que cela se produise trop vite.
Mes deux amours.
Non, je ne peux pas refermer ce livre.
Pas encore.

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