FRANCISTAN : PARIS EST-ELLE DEVENUE KABOUL ? LE CHAOS AU CŒUR DE LA MÉMOIRE NATIONALE
Au quatrième étage de mon immeuble, non loin des quais du port Cauchois où les grues dressent leurs silhouettes d’acier comme des girafes industrielles, mes fins de semaine s’ouvrent dans une lenteur presque sacrée. Le Shabbat, surtout, impose son tempo intérieur. Les notifications de mon téléphone, d’ordinaire si pressées, s’assoupissent. Sur mon bureau s’entassent des livres à la reliure fatiguée, des carnets constellés de notes hâtives, des magazines où l’encre exhale encore une odeur légèrement métallique. J’aime lire pour m’évader : la lecture est mon viatique contre la confusion des temps. Par la fenêtre entrouverte me parviennent les cris des mouettes et le souffle du vent chargé d’iode. La ville portuaire respire, et je respire avec elle.
C’est dans ce calme studieux, au milieu de mes volumes annotés, que l’alerte m’a saisi. Une attaque sous l’Arc de Triomphe. Un couteau brandi au pied de la tombe du Soldat inconnu. La nouvelle, d’abord sèche et factuelle, a très vite pris la densité d’un drame national. À Paris, le vendredi 13 février 2026, aux alentours de 18 heures, au moment précis où l’on ravive la flamme du souvenir sous l’Arc de Triomphe, un homme s’est précipité vers des gendarmes en faction, armé d’un couteau et, selon certaines sources, d’une paire de ciseaux.
Le cérémonial du ravivage de la flamme, institué en 1923, se déroule chaque soir à 18 h 30. Il n’est pas qu’un rite : il est un serment silencieux renouvelé, celui de la nation envers ses morts. Sous la voûte monumentale, au-dessus de la tombe du Soldat inconnu, la flamme danse en mémoire des millions de disparus de la Grande Guerre et des conflits ultérieurs. On estime à près de 1,4 million le nombre de soldats français tombés entre 1914 et 1918. Ce lieu, chargé d’histoire et d’émotion, attire quotidiennement plusieurs milliers de visiteurs, touristes et Parisiens mêlés.
Ce vendredi-là, la solennité a cédé la place à la violence. L’assaillant, un Français né en 1978 et domicilié en Seine-Saint-Denis, s’est approché d’un militaire engagé dans la cérémonie. Il aurait porté un coup, blessant légèrement un gendarme à la main. Les forces présentes, dans le cadre du dispositif Vigipirate et de l’opération Sentinelle, ont immédiatement réagi. Un tir de riposte a été effectué. L’homme a été touché par balle, transporté en urgence absolue vers un hôpital parisien. Il est décédé quelques heures plus tard des suites de ses blessures.
Aucun civil n’a été gravement atteint. Le périmètre autour de l’Arc de Triomphe a été bouclé ; la station Charles-de-Gaulle–Étoile, carrefour névralgique où convergent les lignes 1 et 6 du métro ainsi que le RER A, a été temporairement fermée. Des centaines de passants ont été maintenus à distance, retenus derrière des rubans de sécurité. Les sirènes, les gyrophares, les ordres brefs ont remplacé la gravité recueillie de la cérémonie.
Très vite, le Parquet national antiterroriste (PNAT) s’est saisi de l’affaire. La qualification terroriste ne relève pas d’une simple précaution sémantique : elle s’appuie sur le profil de l’assaillant. Selon les éléments communiqués par les autorités, l’homme avait déjà été condamné pour des faits en lien avec le terrorisme. En 2012, en Belgique, il aurait participé à des violences graves contre des forces de l’ordre et écopé d’une peine de 17 années d’emprisonnement. Libéré après avoir purgé une partie substantielle de sa peine, il faisait en France l’objet d’une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance (MICAS), dispositif instauré après les vagues d’attentats de 2015 pour encadrer les individus considérés comme radicalisés.
La MICAS impose notamment des obligations de pointage régulier au commissariat, des restrictions de déplacement et un contrôle strict des contacts. Selon plusieurs sources, l’homme se serait conformé à ces obligations. Plus troublant encore : il aurait, quelques heures avant son passage à l’acte, contacté les services de police pour annoncer son intention de s’en prendre à des militaires à Paris. Si ces éléments sont confirmés, ils soulèvent une question vertigineuse : comment un individu signalé, surveillé, capable d’annoncer son projet criminel, a-t-il pu approcher un lieu aussi symbolique et aussi protégé ?
Les chiffres donnent le vertige. Depuis 2015, la France a déjoué plus de 40 attentats selon les bilans officiels du ministère de l’Intérieur. Des milliers de personnes sont suivies pour radicalisation. Pourtant, le territoire demeure en état d’alerte renforcée. L’opération Sentinelle mobilise en permanence entre 7 000 et 10 000 militaires. Malgré ce maillage sécuritaire, l’acte isolé, impulsif, demeure la brèche par laquelle l’horreur peut s’insinuer.
Il serait trop simple de s’en tenir à la fatalité. « Il faut que la loi soit comme la mort, qui ne frappe personne sans distinction », écrivait Montesquieu. L’exigence d’égalité devant la loi implique aussi l’exigence d’efficacité. Lorsque des dispositifs existent, qu’ils sont financés, votés, étendus, ils engagent la responsabilité politique de ceux qui les conçoivent et les administrent. Or, depuis plusieurs années, le débat public oscille entre la surenchère sécuritaire et l’impuissance avouée.
Le gouvernement, en saluant le sang-froid des forces de l’ordre, a insisté sur la rapidité de la neutralisation. Il est vrai que la riposte a été immédiate et a sans doute évité un carnage. Mais l’éloge du courage individuel ne saurait suffire à masquer les failles systémiques. Comment expliquer que des individus lourdement condamnés pour terrorisme puissent, une fois libérés, demeurer assez déterminés pour tenter à nouveau de frapper ? Quels moyens réels sont consacrés au suivi psychologique, à la déradicalisation, à l’insertion ?
Les statistiques pénitentiaires indiquent qu’environ 70 % des personnes condamnées pour des faits terroristes sortent de détention avant le terme maximal de leur peine, du fait des remises et aménagements. La récidive en matière terroriste reste difficile à mesurer précisément, mais plusieurs cas récents ont montré que la sortie de prison constitue un moment critique. L’attaque du 13 février ravive cette angoisse collective : celle d’une menace qui, loin de disparaître, se transforme et s’adapte.
Voltaire rappelait que « la liberté consiste à ne dépendre que des lois ». Mais lorsque les lois semblent incapables d’assurer la sécurité minimale des citoyens, la liberté elle-même se trouve fragilisée. Sous l’Arc de Triomphe, ce n’est pas seulement un gendarme qui a été visé : c’est un symbole. L’Arc, voulu par Napoléon Ier pour célébrer les victoires de la Grande Armée, est devenu au fil des décennies un sanctuaire républicain. Attenter à ce lieu, c’est tenter d’atteindre le cœur battant de la mémoire nationale.
L’émotion, sur les réseaux sociaux et dans les rues de Paris, a été palpable. Des témoins ont décrit la panique brève, les cris étouffés, les touristes cherchant à comprendre ce qui se passait. Certains ont évoqué l’ironie sombre du calendrier : un vendredi 13. D’autres ont insisté sur la dignité avec laquelle la cérémonie a repris, quelques jours plus tard, comme pour signifier que la flamme ne s’éteindrait pas.
Rousseau écrivait : « La force ne fait pas le droit. » Pourtant, la force publique demeure nécessaire pour garantir le droit. L’État, en revendiquant le monopole de la violence légitime, assume une obligation corrélative : protéger. Chaque défaillance, chaque faille exploitée par un fanatique, entame un peu plus la confiance déjà fragile des citoyens.
Il ne s’agit pas ici de céder à l’hystérie ni de désigner des boucs émissaires commodes. Mais il serait tout aussi coupable de détourner le regard. L’insécurité, qu’elle soit terroriste ou quotidienne, nourrit un sentiment d’abandon. Les Français, sondage après sondage, placent la sécurité parmi leurs premières préoccupations. Lorsque des lieux aussi emblématiques que l’Arc de Triomphe deviennent le théâtre d’une attaque, même rapidement circonscrite, c’est une part du pacte social qui vacille.
L’enquête devra déterminer avec précision les motivations exactes de l’assaillant, l’étendue de ses éventuels soutiens, la nature de ses contacts. Elle devra aussi, au-delà des responsabilités individuelles, interroger les mécanismes de suivi, de coordination et d’anticipation. Les experts en radicalisation soulignent que le passage à l’acte peut être soudain, déclenché par un événement intime, une frustration, une crise. Mais cette complexité ne saurait exonérer les autorités de leur devoir d’anticipation maximale.
À mesure que j’écris ces lignes, dans mon appartement du Havre, le jour décline sur les docks. La lumière se fait oblique, dorée, presque irréelle. Les mouettes tracent des cercles lents dans le ciel, indifférentes aux convulsions humaines. Sur mon bureau, les livres ouverts semblent me regarder en silence. L’odeur du papier, mêlée à celle du café tiède, compose une atmosphère feutrée. Le Shabbat approche à nouveau, avec sa promesse de suspension et de recueillement.
Je songe à cette flamme, sous l’Arc de Triomphe, qui brûle chaque soir depuis plus d’un siècle. Elle a vu passer les guerres, les crises, les attentats. Elle vacille parfois sous le vent, mais jamais ne s’éteint. Peut-être est-ce là la métaphore la plus juste de notre époque : une lumière fragile, menacée, mais obstinée. Dans le silence de mon quatrième étage, entre les notifications qui recommencent à vibrer et les pages que je tourne pour m’évader, je mesure l’écart vertigineux entre la quiétude apparente d’une vie ordinaire et la brutalité soudaine de l’Histoire.
Et je me dis qu’écrire, encore et toujours, c’est refuser que la flamme se consume dans l’indifférence.
T.E.H.
Analyste indépendant, observateur des dynamiques institutionnelles et géostratégiques.
Auteur de plusieurs ouvrages.

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