~ Chapitre 2 : Sarah ~

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Une fois sortie de l’immeuble, je prends une grande bouffée d’air frais et je profite des quelques rayons de soleil qui pointent timidement le bout de leur nez. Pas assez pour pouvoir me réchauffer, mais suffisamment pour me permettre de décompresser. Ce dont j’ai sérieusement besoin d’ailleurs, vu l’état d’énervement dans lequel je suis. J’ai même pas pris la peine d’observer plus en détails l’appart’ du mec, tellement il m’a saoulée. Un peu plus, et je lui aurais foutu ma main dans sa gueule. Je me souviens vaguement de murs verts et d’un bordel sans nom dans la chambre où on a fait nos affaires, mais ça n’a aucune importance. Tout ce qui compte, c’est que je ne le revoie plus jamais.

Je traverse la rue pour rejoindre le parc situé juste en face, et je m’assois sur un banc un peu éloigné. J’ouvre mon sac et j’en sors un paquet de cigarettes. Pas des Marlboro, non, trop chères pour moi, juste une marque lambda que j’ai achetée dans le tabac du coin. Oui je sais, c’est pas bien de fumer, ça détruit les poumons, blah blah blah… Mais je fume presque jamais, sauf quand je suis furax, ce qui est justement le cas maintenant. J’inspire longuement tout en contemplant les environs. Je sais que je suis à Paris, facile à deviner en voyant l’architecture des bâtiments et les grandes rues, mais dans quel arrondissement, ça j’en ai aucune idée… Je suis pas réputée pour mon sens de l’orientation et, honnêtement, à quoi ça sert d’en avoir un puisque maintenant c’est le téléphone qui fait tout ? Waze, Google Maps, si ces applis ont été créées, c’est bien pour une raison, non ?

Tiens, en parlant de téléphone… Je prends le mien dans mon sac et je l’allume. 10 % de batterie restants. Merde ! J’ai complètement oublié de le recharger hier soir. Mais bon, j’avais une bonne excuse, j’étais plutôt occupée à ce moment-là… Je compose mon code et là, une dizaine d’appels manqués s’affichent à l’écran. Tous de la part de Pam. Double merde ! Je suis, comme qui dirait, dans le pétrin. Elle va me gifler avec une ceinture de chasteté dès que je reviendrai à l’appart’, et le pire c’est que je l’aurai peut-être mérité. Elle m’a également envoyé plusieurs textos, mais je ne prends pas la peine de les ouvrir, déjà parce que je sais qu’elle doit m’insulter copieusement dedans, et aussi parce qu’elle répond jamais à ses messages. Je veux l’appeler, mais avec le peu de batterie qui me reste, je me dis que ce ne serait pas très prudent, surtout que j’ai aucune idée de l’endroit où je suis et que mon vieux Samsung a tendance à déconner par moments. Faut vraiment que je le change, ça fait un moment que j’y pense d’ailleurs, mais comme l’argent ça tombe pas du ciel et que j’ai d’autres choses à payer, comme mes factures et mon loyer, je suis obligée de faire avec pour l’instant.

Heureusement, j’ai toujours sur moi une batterie de secours, réservée aux cas d’urgence, c’est-à-dire quand j’oublie de le charger ou quand le gars chez qui je dors est trop radin pour partager son électricité avec moi. Je relie mon câble de chargeur à mon portable, et je le branche à ma batterie. Aussitôt, un petit éclair noir apparaît en haut à droite de l’écran. Parfait ! Je compose le numéro de Pam et croise intérieurement les doigts pour qu’elle ne me massacre pas.

Elle décroche au bout de quelques secondes. Je décide de prendre la parole en premier, histoire d’apaiser la tempête qui menace de s’abattre sur moi.

— Pam, c’est moi ! Avant que tu m’engueules, laisse-moi t’expliquer…

J’ai à peine le temps de finir ma phrase que déjà elle se met à hurler.

— Putain Sarah, t’es où là ?! Ça fait des heures que je te cherche ! Je t’ai appelé plein de fois, je t’ai envoyé des tas de messages, mais rien, nada, que dalle ! T’as intérêt à avoir une bonne explication !

Aïe… Elle a l’air d’être sacrément en colère. Moi qui espérais m’en tirer avec de simples excuses, c’est pas gagné.

— Bah, si t’arrêtais de hurler déjà, peut-être que j’arriverais à en placer une.

— T’es sérieuse là, Sarah ?! Tu passes la nuit entière dehors sans même me prévenir, et moi je dois trouver ça normal ?

— J’ai vingt-et-un ans, je te signale, pas douze, je rétorque, agacée.

J’adore Pam, vraiment, mais des fois elle a tendance à me traiter comme une gamine, et ça me rend dingue. OK, elle a deux ans de plus que moi, mais c’est pas une raison pour se prendre pour ma mère. Je suis majeure et vaccinée, j’ai un boulot et je suis indépendante financièrement, je n’ai de comptes à rendre à personne, pas même à Pam.

— Je sais bien, Sarah, mais quand même, t’aurais pu m’envoyer un message avant d’aller vadrouiller je ne sais où, dit-elle sur un ton plus calme.

— Mon portable était HS, j’avais oublié de le charger, j’explique.

— Ça c’est malin, un jour tu oublieras ta tête ! Et d’ailleurs, t’es où là ?

— Euh… quelque part dans Paris, je réponds en regardant aux alentours, à la recherche d’une plaque affichant le numéro de la rue ou de l’arrondissement.

— Où ça dans Paris ? Tu peux pas être plus précise ?

— Attends, je regarde sur mon tél’ !

J’ouvre l’appli GPS et active la localisation. Bingo !

— Je suis dans le 13e.

— Dans le 13e ! Qu’est-ce que tu fous là-bas ? Me dis pas que t’es allée voir un mec ?

Mince, la question fatidique… Je reste silencieuse, de peur de me trahir. Je ne sais pas mentir, tout le monde me le dit ; si j’ouvre la bouche, Pam me cramerait direct. Alors, autant rien dire du coup.

— Sarah, me dis pas que t’étais chez un mec ?

— Pourquoi tu me poses la question si tu connais déjà la réponse ?

— Putain Sarah, faut vraiment que t’arrêtes, t’avais dit que t’allais te calmer…

— Ça va, épargne-moi ta leçon de morale et viens plutôt me chercher, je me gèle les miches là ! je rétorque en frissonnant.

Les rayons de soleil qui m’ont accueillie à la sortie de l’immeuble ont disparu et, bien qu’il fasse doux pour un mois de janvier, une petite brise glaciale se fait sentir. Ce n’est pas ma petite veste en cuir noire qui va me réchauffer.

— Je suis là dans vingt minutes, tu penses pouvoir survivre ou tu vas te transformer en glaçon ? se moque Pam.

— Ha-ha, très drôle…

— Oui je sais, je suis un vrai clown… Bon, je te préviens quand j’arrive. À tout’ !

— À tout’, je réponds avant de raccrocher.

Je range mon portable dans mon sac et je me frotte les mains. Tout compte fait, ça s’est plutôt bien passé avec Pam. Je pensais qu’elle m’aurait sorti comme d’hab’ un long discours sur la vertu, la réputation et toutes ces conneries dignes du Moyen-Âge. À moins qu’elle ne me le réserve pour quand je serai dans la voiture… Je ne l’espère pas. En tout cas, cette petite discussion a eu le mérite de me changer les idées et de me calmer. Ma colère contre l’autre idiot s’est évanouie, et je n’ai qu’une envie : rentrer chez moi prendre une bonne douche.

En attendant que Pam arrive, je décide de me lever et de faire un petit tour. Si je reste assise sur ce banc trop longtemps, je risque de me changer en glaçon, comme l’a dit Pam. J’examine le paysage et parcours diverses rues. Y a pas photo, je préfère largement la petite ville où j’habite à Paris. Au moins, là-bas y a de la verdure et le chant des oiseaux (enfin, pas en ce moment, vu qu’on est en hiver). Ici, tout ce qu’il y a, c’est des immeubles en béton et le bruit des voitures qui klaxonnent sans arrêt. Sans compter les cyclistes qui manquent de renverser quelqu’un toutes les cinq minutes. C’est pas que j’habite à la campagne, mais là où je vis, c’est plus calme.

Je sens mon portable vibrer légèrement dans mon sac et je le prends. Pam m’a envoyé un message, elle vient juste d’arriver. Je fais demi-tour et reviens à l’endroit où j’étais. Et effectivement, j’aperçois non loin de là une petite voiture bleue garée près du trottoir. La vieille Peugeot 208 de Pam, celle que ses parents lui ont offerte à dix-huit ans quand elle a eu son permis. Je lui ai suggéré à plusieurs reprises de s’en acheter une autre, mais elle n’a rien voulu entendre. Je pense qu’elle s’est prise d’affection pour cette voiture. Elle n’a jamais voulu me dire pourquoi, mais à mon avis ça doit être lié au fait que c’est là-dedans qu’elle a couché avec son mec pour la première fois. Cette bagnole doit avoir une espèce de valeur symbolique à ses yeux. Et après, elle ose dire que c’est moi la salope…

Je me dirige vers elle et j’ouvre la portière côté passager. Pam m’accueille avec une grimace tandis que je m’installe sur le siège et boucle ma ceinture.

— Je t’adore, Pam, tu le sais ça ? je dis, un peu essoufflée.

— Oui, je le sais… À propos, ça te fera dix euros, me lance-t-elle, le regard fixé sur la route.

— Ah bon ? Et en quel honneur ?

— Bah, déjà pour m’avoir fait venir te chercher alors qu’il fait un froid de canard et que j’aurais pu me prélasser dans un bon bain chaud et regarder Gossip Girl, et aussi parce que tu me dois bien ça après m’avoir fait stresser toute la nuit pour rien, déclare-t-elle en souriant.

— OK, OK, t’as gagné… je grogne en me renfonçant dans mon siège.

Quand cette blondinette aux yeux bleus se met à déblatérer, il est inutile de répliquer.

— J’espère que ce mec en valait le coup, au moins… C’était le même que la dernière fois ou encore un autre pour changer ?

— Pam, je souffle en faisant les gros yeux, tout en sachant pertinemment qu’elle ne pouvait me voir, t’insinues quoi là ?

— Mais rien du tout ! s’écrie-t-elle innocemment. C’est juste que… je m’inquiète pour toi, tu sais. Un de ces quatre, tu risques de tomber sur un type louche, j’ai pas envie qu’il t’arrive quelque chose.

— On en a déjà parlé… je soupire.

— Non, j’ai essayé de t’en parler mais à chaque fois tu as refusé de m’écouter. Je suis pas en train de te sermonner, je sais que ça sert à rien, je veux juste que tu me promettes de faire gaffe, d’accord ?

— OK… je cède, résignée.

Même si les remarques et les jugements constants de Pam sur ma vie sexuelle m’insupportent, au fond je peux la comprendre. Je suis une femme, je mesure à peine un mètre soixante et je pèse dans les cinquante kilos tous mouillés : à tout moment, je peux devenir la proie de n’importe quel malade, et Dieu sait combien y en a sur Terre… Alors, le fait qu’elle s’inquiète pour moi, ça me touche beaucoup.

— Je vais faire attention, promis.

— À la bonne heure ! s’exclame-t-elle. Alors, tu m’as pas dit, il était bon le mec ou pas ?

— Tant qu’il se servait que de ses mains et de sa queue, ça allait. Mais dès qu’il a ouvert la bouche, c’était mort. Un vrai abruti, le gars.

— Tu comptes pas le revoir, j’espère ?

— Même pas en rêve… Hé, tu vas où là ? je m’exclame en voyant qu’elle prend la direction opposée à celle qui mène à l’appart’.

— Au boulot. Jeanine nous convoque tous, apparemment c’est urgent.

— Quoi ? je gémis, voyant mon après-midi de rêve partir en fumée. Et moi qui voulais rester sous l’eau chaude jusqu’à pas d’heure et traîner sous la couette !

— Tant pis, ce sera pour une autre fois. Et déjà, pourquoi t’as pas pris de douche là-bas ?

— Il me saoulait trop, j’avais qu’une envie, c’était de me barrer.

— Et bien, tu vas devoir prendre ton mal en patience jusqu’à la fin de la journée, me lance Pam alors qu’elle s’engage sur l’autoroute. Tu penses que tu y arriveras ?

— C’est pas comme si j’avais le choix, je bougonne en me renfrognant.

Je n’ai qu’une hâte : que cette journée se termine, et vite !

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