OURQUOI L’IRAN TROUVE-T-IL DES SYMPATHIES CHEZ LES MUSULMANS SUNNITES DE FRANCE MALGRÉ LA FRACTURE SUNNITE-CHIITE ?
Au-dessus des bassins du port du Le Havre, le mois de février étend son ciel gris comme un couvercle de plomb. Les grues du terminal à conteneurs se dressent dans la brume maritime, silhouettes mécaniques immobiles qui semblent surveiller l’horizon. Les cargos alignés le long des quais attendent l’autorisation de quitter l’estuaire, leurs coques massives striées de rouille et de sel. Des mouettes décrivent des cercles paresseux au-dessus de l’eau sombre tandis que le vent froid venu de la Manche transporte cette odeur singulière faite de sel, de carburant et de métal humide qui appartient aux ports industriels. Sur les écrans des téléphones et dans les colonnes des journaux, les nouvelles venues du Moyen-Orient occupent encore l’actualité internationale. Les tensions persistantes entre Iran, Israël et les États-Unis alimentent une inquiétude qui dépasse largement les frontières de la région. Pourtant, derrière ces rivalités contemporaines se cache une question plus ancienne et plus complexe. Comment expliquer que certains musulmans sunnites vivant en France puissent manifester une sympathie politique à l’égard de l’Iran alors même que le monde musulman est traversé depuis quatorze siècles par une division profonde entre sunnisme et chiisme, division qui a souvent alimenté des tensions théologiques, politiques et parfois militaires ? Cette interrogation, qui semble paradoxale au premier regard, oblige à remonter aux origines du schisme, à examiner son évolution historique et à comprendre les mécanismes sociologiques qui influencent les perceptions contemporaines.
I. LA SUCCESSION DU PROPHÈTE ET LA NAISSANCE D’UNE DIVISION
Lorsque le prophète Mahomet meurt en 632, la jeune communauté musulmane se trouve confrontée à un problème fondamental. L’islam a réussi en quelques décennies à unifier de nombreuses tribus arabes sous une autorité religieuse et politique commune, mais aucune règle institutionnelle n’a été clairement définie pour organiser la succession du prophète.
Une majorité de compagnons estime alors que la direction de la communauté doit être confiée à l’un d’entre eux, choisi par consensus parmi les figures respectées de la première génération musulmane. C’est dans ce contexte que Abu Bakr devient le premier calife. Son autorité est largement reconnue et l’expansion du jeune empire musulman se poursuit sous sa direction puis sous celle de Umar ibn al-Khattab, dont le règne voit l’extension spectaculaire des territoires musulmans vers la Syrie, l’Égypte et la Perse.
Cependant, dès cette période, une autre conception du pouvoir existe. Certains croyants considèrent que la direction de la communauté doit rester dans la famille du prophète. Selon eux, Ali ibn Abi Talib, cousin et gendre de Mahomet, possède une légitimité particulière fondée sur sa proximité familiale et spirituelle avec le prophète. Cette sensibilité ne constitue pas encore un mouvement structuré, mais elle nourrit progressivement une orientation distincte au sein de la communauté musulmane.
Lorsque Uthman ibn Affan accède au pouvoir, les tensions politiques s’accroissent, annonçant les troubles qui vont suivre.
II. LA PREMIÈRE FITNA ET LA FRACTURE POLITIQUE
L’assassinat d’Uthman en 656 ouvre une période de guerre civile connue dans l’historiographie islamique sous le nom de première fitna. Ali est reconnu comme calife par une partie importante des musulmans, mais plusieurs gouverneurs provinciaux contestent sa légitimité. Parmi eux se trouve Muawiya I, gouverneur de Syrie et parent du calife assassiné.
Les tensions politiques débouchent sur une confrontation militaire. Les armées d’Ali et de Muawiya s’affrontent en 657 lors de la bataille de Siffin. L’issue incertaine du conflit conduit à un arbitrage controversé qui affaiblit la position d’Ali et ouvre une période d’instabilité.
En 661, Ali est assassiné à Koufa. Muawiya fonde alors la dynastie omeyyade et transfère le centre du pouvoir à Damas. Pour les partisans d’Ali, cette évolution marque l’exclusion durable de la famille du prophète de la direction politique du monde musulman.
III. LE MARTYRE DE HUSSEIN ET LA MÉMOIRE DE KARBALA
Le moment décisif survient en 680 lorsque Hussein ibn Ali, fils d’Ali et petit-fils du prophète, refuse de reconnaître l’autorité du calife omeyyade Yazid Premier.
Accompagné d’un petit groupe de fidèles, Hussein se dirige vers l’Irak. La confrontation se déroule près de la ville de Karbala. Les chroniqueurs rapportent que la petite troupe de Hussein se trouve encerclée par une armée bien plus importante envoyée par le pouvoir omeyyade.
Le combat se termine par la mort de Hussein et de la plupart de ses compagnons. Cet événement devient, dans la tradition chiite, le symbole du sacrifice face à l’injustice. Chaque année, la commémoration de l’Achoura rappelle ce drame fondateur et entretient une mémoire religieuse intense.
IV. DEUX TRADITIONS RELIGIEUSES
Au fil des siècles, la divergence politique initiale se transforme en deux traditions religieuses distinctes.
Le sunnisme se structure autour de la Sunna, c’est-à-dire la tradition du prophète, et du travail d’interprétation des savants. L’autorité religieuse y est relativement diffuse.
Le chiisme développe la notion d’imamat, selon laquelle les imams descendants d’Ali possèdent une autorité spirituelle particulière. Dans le chiisme duodécimain, douze imams se succèdent jusqu’à la disparition du douzième imam au IXe siècle, événement interprété comme une occultation précédant son retour futur.
V. L’IRAN ET LA RÉVOLUTION DE 1979
Au XVIe siècle, la dynastie safavide impose le chiisme comme religion officielle de la Perse, façonnant durablement l’identité religieuse de la région qui correspond aujourd’hui à l’Iran.
Plusieurs siècles plus tard, la révolution de 1979 renverse le Shah et porte au pouvoir le clergé chiite dirigé par Ruhollah Khomeini. La République islamique d’Iran devient alors le principal centre politique du chiisme mondial.
VI. LA RIVALITÉ RÉGIONALE
Depuis cette révolution, l’Iran entretient des rivalités importantes avec plusieurs puissances sunnites. L’Arabie saoudite considère l’influence iranienne comme une menace stratégique. Les tensions se manifestent dans différents conflits indirects.
Au Yémen, une coalition menée par l’Arabie saoudite combat les rebelles houthis soutenus par Téhéran. Au Liban, le mouvement Hezbollah représente un relais important de l’influence iranienne. En Syrie, l’Iran soutenait le régime de Bashar al-Assad, à Gaza l'entité Chiite arme les milices terroristes.
VII. UNE PERCEPTION DIFFÉRENTE DANS LES DIASPORAS
C’est ici que se situe le paradoxe observé dans certaines sociétés européennes. Les musulmans qui expriment parfois une sympathie pour l’Iran ne vivent pas dans les sociétés du Moyen-Orient où la rivalité confessionnelle structure directement les rapports politiques.
Ils vivent en France, dans un contexte social, culturel et politique radicalement différent. Ils sont avant tout des citoyens français, dont la perception du Moyen-Orient se construit souvent à travers les médias, les débats publics et certaines représentations symboliques de la politique internationale.
Dans ce cadre, l’Iran peut apparaître moins comme un acteur religieux chiite que comme un État qui s’oppose à certaines puissances perçues comme dominantes dans la région.
VIII. UNE RÉFLEXION SUR LA DISTANCE SOCIOLOGIQUE
C’est précisément cette distance sociologique qui constitue peut-être la clé du paradoxe. Les musulmans sunnites vivant en France ne participent pas directement aux dynamiques politiques du monde arabo-musulman. Leur expérience quotidienne est celle d’une société européenne, avec ses propres tensions, ses propres débats et ses propres représentations du monde.
Dans ce contexte, ils peuvent percevoir l’Iran avant tout comme un acteur géopolitique opposé aux États-Unis ou à Israël, sans nécessairement mesurer l’ampleur des tensions confessionnelles qui traversent le Moyen-Orient lui-même. Pourtant, dans de nombreuses sociétés musulmanes, les relations entre sunnites et chiites restent marquées par des controverses théologiques profondes et parfois virulentes, qui remontent à des siècles de débats religieux et de rivalités politiques.
Ainsi, le paradoxe apparent s’explique peut-être par un phénomène simple. Ceux qui expriment cette sympathie vivent loin du théâtre historique où ces tensions ont pris forme et où elles continuent d’influencer la politique quotidienne des États de la région. La distance géographique et sociologique modifie la perception des enjeux et transforme parfois les lignes de fracture religieuses en simples questions de positionnement politique international.
La nuit tombe désormais sur les quais du port du Havre. Les projecteurs éclairent les silhouettes immobiles des grues tandis que les cargos quittent lentement les bassins pour rejoindre la Manche. Le vent transporte encore les cris des mouettes au-dessus de l’eau sombre. Les routes maritimes qui partent de ce port rejoignent les rives de la Méditerranée et les ports du Levant, ces terres où tant d’histoires humaines se sont entrecroisées au fil des siècles. L’histoire des peuples ressemble souvent à ces courants marins qui se rencontrent sans jamais se confondre tout à fait. Comme l’écrivait Thucydide, observateur attentif des passions humaines, les conflits naissent toujours d’un mélange de crainte, d’intérêt et d’honneur. À contempler les fractures religieuses et politiques qui traversent encore notre époque, il semble que cette vieille intuition conserve une étonnante actualité.
T.E.H.
Analyste indépendant, observateur des dynamiques institutionnelles et géostratégiques.
Auteur de plusieurs ouvrages.

Annotations
Versions