Chapitre 7 — Ce Qui Répond dans le Noir
Les Terres de Cendre prirent fin sans prévenir.
Pas de transition progressive comme à l'aller — pas cette évolution graduelle de la végétation qui s'espace, du sol qui change de texture, de l'air qui prend une nouvelle qualité. Une ligne. Nette et absolue, comme tracée par quelque chose qui avait décidé que la frontière entre ici et là-bas n'appelait pas de nuance. D'un côté la cendre grise et la roche vitrifiée. De l'autre, quelque chose de complètement différent.
Nightmare s'arrêta à cette ligne et regarda ce qu'il y avait devant lui.
Une forêt.
Pas la forêt ordinaire des abords de Valdris-Prime — pas ces arbres familiers aux troncs droits et à l'écorce brun-gris. Une forêt qui avait décidé de pousser selon ses propres règles, sans consulter ce que les forêts ordinaires faisaient habituellement. Les arbres étaient immenses — des troncs de plusieurs mètres de diamètre, leurs surfaces couvertes d'une mousse d'un vert si profond qu'il virait presque au noir dans certaines zones d'ombre. Leurs branches se rejoignaient à une hauteur vertigineuse pour former un plafond végétal si dense que la lumière du soleil ne perçait qu'en faisceaux étroits et obliques, créant une pénombre verte et mouvante qui transformait l'intérieur de la forêt en quelque chose entre le sous-marin et le sacré.
Aucun bruit d'animaux. Pas de vent dans les feuilles. Juste ce silence profond et texturé qui appartient aux endroits où la vie existe en densité mais ne fait pas de bruit — une forêt qui respirait sans se manifester.
— La Forêt de Veth, dit Sya derrière lui.
Il se retourna vers elle.
— Tu connais cet endroit.
— Non. Mais elle a un nom. Je l'entends.
Nightmare la regarda un moment, puis se retourna vers la forêt. La Forêt de Veth. Il ne connaissait pas ce nom — pas dans les cartes officielles de Valdris, pas dans les documents qu'il avait lus dans les archives souterraines du Conseil. Un endroit qui n'existait pas officiellement. Qui n'avait pas été revendiqué, cartographié, nommé par ceux qui dessinaient les frontières du monde connu.
Un endroit oublié. Ou volontairement ignoré.
Il entra dans la forêt.
L'intérieur de la Forêt de Veth était différent de ce que son aspect extérieur laissait supposer.
Plus grand. C'était la première impression — une impression irrationnelle, puisque l'espace intérieur d'une forêt ne peut pas être plus grand que ce que ses limites extérieures définissent, et pourtant. L'espace entre les arbres immenses donnait une sensation d'étendue qui dépassait ce que la logique géographique ordinaire permettait. Comme si la forêt contenait plus qu'elle ne montrait de l'extérieur.
La lumière filtrait en faisceaux verticaux et obliques, créant dans cet espace vert et sombre des colonnes lumineuses qui ressemblaient à quelque chose d'architectural — des piliers de lumière dans une cathédrale végétale dont les dimensions n'avaient pas été conçues pour des êtres humains. Nightmare marchait entre ces colonnes sans les traverser, suivant un chemin qui n'existait pas vraiment mais qui s'imposait comme une évidence, une direction que la forêt elle-même semblait suggérer en disposant ses arbres d'une certaine façon.
Il nota ça.
Sya marchait derrière lui avec ce même rythme constant qui n'aurait pas dû être possible pour ses jambes mais qui l'était. Elle regardait la forêt avec un intérêt différent du sien — pas l'intérêt analytique de quelqu'un qui enregistre et catalogue, mais quelque chose de plus direct, de plus immédiat. Ses yeux s'arrêtaient sur des choses qu'il ne voyait pas, ou des choses qu'il voyait mais auxquelles il n'accordait pas d'importance particulière. Des configurations dans la mousse sur les troncs. La façon dont certaines branches se rejoignaient à une hauteur précise. Des détails minuscules dans le tissu vivant de cette forêt qui semblaient lui parler dans une langue qu'elle comprenait sans l'avoir apprise.
— Il y a quelque chose qui nous observe, dit-elle au bout d'une heure de marche.
— Je sais. Depuis le début.
— Pas hostile.
— Pas encore.
Un silence.
— Tu penses que ça pourrait le devenir ?
— Tout peut devenir hostile dans les bonnes circonstances.
Sya réfléchit à ça.
— Ou les mauvaises, dit-elle.
— Oui.
Ils s'arrêtèrent pour la nuit au pied d'un arbre dont le tronc était si large que même en étendant les bras Nightmare n'en aurait pas fait le tour. L'écorce de cet arbre particulier était différente des autres — pas couverte de mousse vert sombre, mais lisse et d'une teinte légèrement argentée, comme si quelque chose dans sa composition absorbait la lumière résiduelle de la forêt et la restituait lentement dans l'obscurité.
Sya alluma son feu. Nightmare s'assit dos à l'arbre argenté et laissa sa perception s'étendre dans la forêt environnante.
Ce qu'il trouva était complexe.
La Forêt de Veth était vivante d'une façon qui dépassait la biologie ordinaire. Les arbres avaient une présence — pas de la conscience au sens humain du terme, pas de la pensée, pas de la volonté dans le sens où lui ou Sya avait une volonté. Quelque chose de plus ancien et de plus simple que ça. Une attention. Une façon de percevoir ce qui se passait en leur sein et d'y répondre, lentement, à l'échelle de temps des arbres plutôt qu'à l'échelle de temps des êtres qui se déplacent et parlent et prennent des décisions.
Et cette attention était sur eux.
Pas menaçante. Pas bienveillante. Juste là — cette façon qu'avait la forêt de noter leur présence, de l'intégrer dans ce qu'elle percevait du monde, comme on noterait le passage d'un oiseau inhabituel sans que ça change fondamentalement quoi que ce soit.
Mais il y avait autre chose.
Sous cette attention végétale et diffuse, quelque chose de plus concentré. Quelque chose qui n'était pas la forêt elle-même mais qui se servait de la forêt comme d'un médium — qui percevait à travers les racines et les branches et la mousse et l'air immobile comme quelqu'un se sert d'un réseau pour communiquer sans se déplacer.
Et ce quelque chose regardait Nightmare avec beaucoup plus d'attention que la forêt ne le faisait.
Il ne chercha pas à l'identifier. Pas encore. Il laissa juste sa perception enregistrer et attendit de voir si ça se manifesterait autrement.
— Tu manges quelque chose ? dit Sya.
Il la regarda. Elle avait sorti de nulle part — il ne l'avait pas vue porter quoi que ce soit, pas de sac, pas de balluchon — quelques fruits qu'il ne reconnaissait pas. Ronds, d'un rouge profond, leur surface légèrement translucide comme si on pouvait voir quelque chose à l'intérieur si on regardait sous le bon angle.
— Où tu as trouvé ça, dit-il.
— L'arbre, dit Sya en désignant le tronc argenté derrière lui.
Il se retourna. À la hauteur de ses épaules, trois fruits identiques poussaient directement de l'écorce argentée — sans branche, sans feuilles, juste là, comme si l'arbre les avait produits spécifiquement pour quelqu'un qui s'assoirait contre lui et qui en aurait besoin.
Nightmare les regarda.
— L'arbre les a fait pousser pendant qu'on s'installait.
— Oui, dit Sya. Elle en avait déjà un dans la main qu'elle mangeait avec cette tranquillité de quelqu'un qui ne questionne pas les choses qui lui semblent naturelles.
— Tu n'as pas faim, dit Nightmare.
— Non. Mais ils étaient là alors je les ai pris.
Il se retourna vers l'arbre. Posa une main à plat sur l'écorce argentée.
La sensation fut immédiate et légère — pas la résonance profonde et cosmique du contact avec les fragments d'Omvra, rien d'aussi fondamental. Juste quelque chose de simple et de direct. Une reconnaissance. Pas de lui vers l'arbre, mais de l'arbre vers lui. Comme si la forêt, dans cette façon qu'elle avait de percevoir à travers ses racines et ses branches, avait compris quelque chose en sa présence que les hommes de Valdris-Prime n'avaient jamais compris.
Qu'il n'était pas un visiteur.
Qu'il n'était pas un danger.
Qu'il était quelque chose d'antérieur à la notion même de visiteur ou de danger.
Il retira sa main. Regarda les trois fruits qui poussaient de l'écorce. N'en prit pas. Pas parce qu'il s'en méfiait — mais parce que son corps n'en avait pas besoin, et qu'il avait appris à faire la différence entre ce que la politesse commandait d'accepter et ce que la réalité de ce qu'il était commandait de laisser.
— Il y a quelque chose dans cette forêt, dit-il. Quelque chose qui n'est pas les arbres.
— Je sais, dit Sya. Il nous attend.
— Il ?
— Je ne sais pas si c'est un il. Mais il attend.
Ça vint au milieu de la nuit.
Pas une présence physique — pas une silhouette qui émergea d'entre les arbres, pas un son qui se rapprocha progressivement. Quelque chose de différent. Une modification de la qualité de l'air à l'intérieur de l'espace qu'ils occupaient — une densification progressive, comme si quelque chose ajoutait de la matière à l'endroit précis où ils se trouvaient sans que cette matière soit visible ou tangible.
Nightmare était éveillé. Il l'avait senti venir depuis une heure.
Sya dormait. Ou attendaient les yeux fermés.
La présence se concentra à environ trois mètres devant lui, entre deux colonnes lumineuses qui projetaient leur clarté argentée dans l'obscurité de la forêt. Et là, dans cet espace entre les colonnes, quelque chose prit une forme.
Pas un corps. Pas une silhouette. Quelque chose d'entre les deux — une configuration de lumière et d'ombre qui organisait ses composantes d'une façon suffisamment cohérente pour suggérer une forme sans en être vraiment une. Des contours qui changeaient légèrement selon l'angle du regard. Une présence qui choisissait d'être perceptible plutôt que d'être visible.
Elle ne parla pas.
Elle communiqua.
Pas avec des mots — pas avec la vibration grave de Vael, pas avec le langage articulé des messagers du Conseil. Avec quelque chose de plus direct, de plus fondamental. Des sensations qui se déposaient dans son esprit comme des faits qu'on aurait toujours sus mais qu'on n'aurait jamais formulés.
Tu avances trop vite.
Nightmare ne bougea pas.
Les fragments que tu portes — tu ne comprends pas encore ce qu'ils font à mesure que tu en accumules. Tu n'es pas prêt pour le troisième.
— Je le sais, dit Nightmare à voix basse. J'ai lu les symboles.
Tu as lu. Mais lire et comprendre est deux choses différentes.
— Alors explique.
Une pause. La configuration de lumière et d'ombre se déplaça légèrement, se réorganisa, comme quelque chose qui cherche comment traduire dans un langage accessible ce qui n'a pas été conçu pour être accessible.
Chaque fragment d'Omvra que tu récupères ouvre quelque chose en toi. Pas de façon uniforme. Le premier a ouvert la mémoire de ce qui précède. Le deuxième a ouvert la reconnaissance — tu commences à savoir ce que tu as créé. Le troisième ouvre autre chose. Quelque chose que tu ne peux pas contrôler si tu n'as pas d'abord stabilisé ce que les deux premiers ont ouvert.
— Et si je le prends quand même.
Ce qui dort sous la cendre autour du troisième fragment se réveille. Et ce qui dort là n'est pas un gardien. Ce n'est pas quelque chose qui a été construit pour protéger. C'est quelque chose qui a été enfermé parce qu'il ne pouvait pas être détruit.
Un silence.
Et si ça se réveille avant que tu sois prêt, ce n'est pas toi qui seras en danger.
Nightmare regarda la présence.
— Sya, dit-il.
Elle est ce qu'elle est. Et ce qu'elle est ne peut pas survivre à ce qui dort là si tu n'es pas assez fort pour le contenir.
Nightmare resta immobile pendant un long moment.
— Qui es-tu, dit-il finalement.
La présence hésita. Ou fit quelque chose qui ressemblait à une hésitation — cette réorganisation dans la configuration de lumière et d'ombre qui pouvait être de l'incertitude ou le choix de comment répondre à une question difficile.
Quelqu'un qui t'a connu avant. Quelqu'un qui a attendu que tu reviennes. Quelqu'un qui fait partie de ceux qui ont laissé les fragments là où tu pouvais les trouver.
— Vous étiez plusieurs.
Nous sommes plusieurs. Nous ne sommes pas tous d'accord sûr comment t'aider. Certains pensent qu'il faut aller vite. D'autres — moi — pensent qu'aller trop vite peut être aussi catastrophique qu'aller trop lentement.
— Pourquoi vous m'aidez.
Parce que ce monde — tous les mondes — ont besoin que tu te souviennes. Pas pour toi. Pour ce que tu remets en ordre quand tu te souviens. Des choses ont été déréglées quand tu as été piégé. Des choses importantes. Des choses qui touchent à l'équilibre de tout.
Nightmare écouta ça. Le laissa exister dans son esprit sans immédiatement le classer, sans immédiatement le soumettre à cette analyse froide et méthodique qu'il appliquait à tout.
— L'homme au visage de marbre, dit-il. Il a contacté quelque chose. Après le départ de ses messagers.
La présence se modifia. Quelque chose dans sa configuration changea — un resserrement, une concentration qui ressemblait à ce que l'inquiétude produirait si l'inquiétude était une propriété physique visible.
Nous savons.
— Qu'est-ce qu'il a contacté.
Quelque chose d'ancien. Pas aussi ancien que toi. Mais assez ancien pour être dangereux dans les circonstances actuelles — quand tu n'es pas encore complet, quand tu n'as pas encore tous tes fragments, quand ta puissance est encore fractionnée et instable.
— Un ennemi.
Un outil. Ce qu'il a contacté ne choisit pas de côté. Il répond à qui l'appelle et lui offre quelque chose en échange. L'homme au visage de marbre lui a offert quelque chose.
— Quoi.
Nous ne savons pas encore. Mais ça viendra. Et quand ça viendra, tu dois être plus fort que tu ne l'es maintenant.
Un silence.
C'est pour ça que je suis là. Pas pour te donner des informations. Pour te donner du temps. Il y a quelque chose dans cette forêt qui peut t'aider à stabiliser ce que les deux premiers fragments ont ouvert. Un endroit. Si tu prends le temps d'y aller avant de chercher le suivant.
— Quel endroit.
Au cœur de la Forêt de Veth. Là où les arbres sont les plus vieux. Là où la forêt elle-même est suffisamment ancienne pour avoir une mémoire de ce que tu étais avant.
Nightmare regarda la présence pendant un long moment.
— Et tu me demandes de te faire confiance.
Je te demande de considérer que la précipitation est le seul ennemi qui puisse vraiment te vaincre. Tout le reste — les cinq signataires, ce qu'ils ont contacté, les gardiens, les obstacles — tout ça n'est que du temps gagné par eux si tu avances trop vite et que tu te brises avant d'être complet.
La présence commença à se dissoudre — sa configuration de lumière et d'ombre perdante progressivement sa cohérence, ses contours se défaisant dans l'obscurité de la forêt comme de la brume au soleil.
Une dernière chose.
Elle s'arrêta. Ou ce qu'il en restait s'arrêta.
L'enfant. Ce qu'elle est par rapport à toi — tu t'en approches. Mais tu n'y es pas encore. Quand tu comprendras vraiment, ça changera quelque chose dans la façon dont tu avances. Prépare-toi à ce changement.
Et elle disparut.
Le silence de la Forêt de Veth revint — ce silence profond et texturé, vivant sans être bruyant.
Nightmare resta immobile un long moment après la disparition de la présence. Il laissa ce qui venait d'être dit occuper l'espace de sa pensée sans l'analyser immédiatement, sans le soumettre au tamis méthodique de son évaluation habituelle. Juste le laisser être là, comme on laissait quelque chose d'important trouver sa place avant de décider qu'en faire.
Plusieurs choses se dégageaient.
Il y avait des alliés. Des entités qui l'avaient attendu, qui avaient préparé les fragments, qui cherchaient à l'aider à se retrouver. Mais des alliés qui n'étaient pas unanimes dans leurs méthodes — certains voulaient la rapidité, d'autres la prudence. Ce désaccord entre eux était une variable qu'il devait intégrer.
Il y avait une menace imminente — ce que l'homme au visage de marbre avait contacté, cette chose ancienne qui répondait à qui l'appelait et qui était désormais en route vers lui, armée de quelque chose que les cinq signataires avaient offert en échange de son intervention.
Et il y avait cet endroit au cœur de la forêt. Ce lieu que la présence lui avait indiqué sans le nommer précisément, cet endroit où la forêt était suffisamment vieille pour avoir une mémoire de lui.
Il évalua.
Aller vite avait un coût. Le troisième fragment était là, accessible, mais le prendre maintenant réveillait quelque chose d'enfermé que même la présence qui cherchait à l'aider craignait. Aller au cœur de la forêt prenait du temps — du temps pendant lequel la menace que l'homme au visage de marbre avait lancée continuait d'approcher.
Pas de bonne option. Juste des options moins mauvaises que d'autres.
Il choisit.
— Sya.
Elle ouvrit les yeux immédiatement.
— On change de direction demain matin, dit-il. On va au cœur de la forêt avant de continuer vers l'est.
Elle le regarda. Puis elle hocha la tête avec cette façon qu'elle avait d'accepter ses décisions sans les questionner, pas par soumission mais parce qu'elle semblait toujours savoir, d'une façon qu'elle ne pouvait pas expliquer, que ses décisions avaient du sens même quand elle n'en connaissait pas toutes les raisons.
— Tu as eu de la visite, dit-elle.
— Oui.
— C'était quelqu'un de bien ?
Un silence.
— C'était quelqu'un de prudent, dit Nightmare.
Sya réfléchit à la distinction.
— C'est mieux que bien, dit-elle finalement.
Et elle referma les yeux.
Nightmare veilla le reste de la nuit.
Pas par inquiétude — ou pas uniquement. Il y avait quelque chose dans la Forêt de Veth, dans son silence profond et sa pénombre verte et ses arbres argentés qui produisaient des fruits pour les voyageurs qui s'asseyaient contre eux, qui appelaient une forme de vigilance différente de celle qu'il maintenait dans les Terres de Cendre ou dans les rues de Valdris-Prime. Moins défensive. Plus attentive. Comme si cet endroit méritait d'être écouté plutôt que surveillé.
Il écouta.
La forêt respirait. Lentement, à l'échelle du temps des arbres, avec ces variations imperceptibles dans l'air et la lumière et le son qui constituaient la respiration d'une chose vivante de cette taille. Il l'écoutait et il laissait cette écoute faire quelque chose en lui — quelque chose qu'il n'aurait pas su nommer précisément, une façon de se poser qui n'avait rien à voir avec le repos.
Vers la fin de la nuit, une pensée émergea.
Simple. Directe. Sans ornement.
Il avait créé tout ça.
Pas cette forêt spécifiquement — pas avec l'intention de créer cette forêt, pas avec le détail de ses arbres argentés et de ses fruits rouges et de sa mousse vert sombre. Mais le substrat. Le tissu. La possibilité de cette forêt, la possibilité de ce monde, la possibilité de tout ce qui existait et avait jamais existé et existerait.
La pensée n'était pas vertigineuse.
C'était ça qui était étrange. Elle aurait dû être vertigineuse — l'idée que soi était à l'origine de tout, que rien n'existait qui ne soit en quelque sorte une conséquence de ce qu'on avait été. Une idée de cette magnitude aurait dû produire quelque chose de dramatique dans n'importe quel être vivant.
Elle produisit quelque chose de très calme.
Comme la reconnaissance d'un fait qu'on avait toujours su mais qu'on n'avait pas formulé. Pas de révélation. Pas d'effondrement. Juste cette façon qu'ont les vérités profondes de se sentir ordinaires quand on les touche enfin — parce qu'elles ont toujours été là, et que ce qui est toujours là ne choque pas.
Il nota ça.
Et attendit que la forêt soit prête à lui montrer son cœur.
À une distance qui n'était pas mesurable en kilomètres ordinaires — dans un espace qui existait en dehors des cartes, en dehors de la géographie normale du monde de Valdris — quelque chose reçut la lettre de l'homme au visage de marbre.
Il n'avait pas de nom que les langues de ce monde pouvaient prononcer.
Il lut la lettre.
Puis il lut ce qui lui était offert en échange de son intervention.
Et il accepta.
Pas parce que l'offre était irrésistible. Elle ne l'était pas.
Mais parce que ce qu'on lui demandait d'arrêter — ce vers quoi Nightmare se dirigeait à mesure qu'il récupérait les fragments d'Omvra — était quelque chose que lui aussi avait des raisons de vouloir empêcher.
Pas les mêmes raisons que les cinq signataires.
Des raisons plus anciennes. Plus personnelles.
Des raisons qui remontaient à avant ce monde. Avant ce corps. Avant le masque et le nom et l'exil.
Des raisons qui remontaient à l'époque où Nightmare était encore ce qu'il était vraiment.
Et où quelque chose entre eux deux s'était passé.
Quelque chose que Nightmare ne se rappelait plus.
Mais que lui n'avait jamais oublié.
Qui est cette entité ancienne que l'homme au visage de marbre a contactée — et quelle est cette histoire entre elle et Nightmare qui précède l'exil ? Qu'est-ce qui attend au cœur de la Forêt de Veth ? Et ses alliés qui ne sont pas unanimes dans leurs méthodes — lequel d'entre eux voulait que Nightmare aille vite, et pourquoi ?

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