Chapitre 21 : Deux heures, pas une de plus (Partie 2)
Et ainsi, dans l’urgence et sous la tension, nous nous mîmes à l’ouvrage, un Bataillon entier, forgeant dans la précipitation ce qui pourrait bien faire la différence entre la vie et la mort. Aiden, après un rapide brief, divisa les tâches pour optimiser. Un groupe s’occupait de démembrer, de piller méthodiquement les chariots. Les planches de bois étaient ensuite découpées, sciées et ajustées à la hâte par une seconde équipe. Un autre groupe s’activait à récupérer les bandes de cuir sur les selles endommagées. Les plus petits bouts étaient noués pour servir de lanières, là où les plus grands étaient destinés à recouvrir la planche de bois pour la renforcer. Notre arrière-garde s’était transformée en une fourmilière. Des outils passaient de main en main et Aiden passait d’un groupe à l’autre, ajustait une planche, renforçait une jointure, vérifiait une sangle ici, testait la solidité d’une attache là. Son visage était tendu, son front brillait de sueur mais ses yeux reflétaient une concentration absolue, une sorte de détermination qu’il était inhabituel, voire étonnant, d’observer chez lui.
Autour de nous les réactions étaient mitigées. Certains soldats s’exécutaient avec habileté et efficacité. Il y en avait, comme Falgrim, qui travaillaient avec un enthousiasme presque enfantin, voyant dans ces écrans de marche une lueur d’espoir. D’autres, moins doués, ou réticents, râlaient et traînaient des pieds, posant un regard dubitatif sur l’étrange invention.
— Serrez-moi ça ! cria Aiden à des soldats. Si ça lâche en plein combat, on est mort !
Il se tourna vers mon groupe, où Élise et moi aidions à fixer le revêtement de cuir sur les plaques terminées. La première étape, à la charge d’une autre équipe, était de fabriquer la colle. De la poudre d’insecte mélangée à du lait jusqu’à obtenir une sorte de pâte. Ni trop épaisse, ni trop liquide. Une pincée de sel puis la préparation était portée à ébullition tout en étant remuée. Une fois la colle prête nous l’appliquions sur l’envers du cuir et sur le bois, pressions les deux l’un contre l’autre, avant de clouer le tout.
— Ça tient ? demanda-t-il, essuyant ses mains moites contre son pantalon.
— Ça tient, répondit Élise en souriant faiblement.
— À ce rythme, je crains qu’on ne puisse pas en fabriquer assez… ne pouvais-je m’empêcher de remarquer. Mais si on réussit à en fabriquer plus de trente, ça fera la différence ! ajoutai-je convaincue.
Aiden ne répondit rien, son regard se fixa sur l’horizon où la bataille contre les Charognards jouait son second acte.
Un grondement, une clameur. Le front s’agitait et même si je ne pouvais bien voir, je devinais. Le Mingghan temporisait. Il ne pouvait, ne devait pas, laisser les Charognards prendre l’initiative. Les tambours annonçaient le déploiement des archers, certainement sur les flancs, et le cor indiquait une charge de cavalerie. Il fallait maintenir une pression constante, ne pas leur laisser de répit, les perturber au maximum. Mais chaque engagement coûtait cher. Les cris des blessés et les bruits sourds des corps s’effondrant qui suivaient nous rappelaient à tous que le temps était compté.
— Ils se regroupent sur la gauche ! fut hurlé du champ de bataille.
— En miroir ! Et qu’on double les tirs.
Un déploiement en miroir, sans doute pour tester leur réaction, c’était logique, mais doubler les tirs…
— Pas la meilleure idée, songeai-je à voix haute.
Les tambours résonnaient, le sol tremblait, mes mains… mes mains devaient rester fermes. Concentre-toi Isa. Appliquer et bien tendre le cuir, coller, faire pression puis clouer. Une chose à la fois.
— Une heure, cria Aiden. Il nous reste une heure ! répéta-t-il, comme pour se convaincre lui-même.
— On est des soldats, on devrait être en train de s’battre, pas d’jouer aux charpentiers, grogna un homme.
— On gaspille notre temps, pesta un autre, sans même lever les yeux de son ouvrage.
— On verra ça quand ce truc t’évitera de prendre une flèche dans la gorge, rétorqua Skjaldor en abattant sa hache.
Les doutes persistaient, accrochés aux esprits comme des parasites à la peau de leur hôte. Ce bricolage improvisé pouvait-il réellement faire la différence ?
— Si ça marche pas je te tue moi-même, Aiden !
— T’auras pas le temps, Armand… répliqua-t-il. Les Charognards s’en chargeront avant.
— Au moins, si je meurs aujourd’hui j’ai déjà la planche de mon cercueil.
— Très drôle. Si t’as le temps pour ton cynisme, occupe-toi plutôt de fixer ses deux planches.
— Bien chef, bougonna Armand.
— Ça marchera, dit alors Micky, avec aplomb.
Mais, à mes oreilles, sa voix tranchante d’assurance semblait, pour une raison que j’ignore, cacher une forme d’amertume.
— Voilà, un peu d’optimisme, merci ! reprit Aiden, tout sourire.
— Si Micky le dit, pas de doute dans ce cas, ricana Kyel.
Le temps s’égrenait comme du sable sec entre nos doigts moites. La cadence était infernale et chaque seconde arrachée à l’urgence était payée en sueur et en échardes. Les directives retentissaient, les haches résonnaient sur le bois et le cuir se tendait sous mes doigts fébriles.
Aiden comptait, recomptait, estimait notre production en un coup d’œil nerveux.
— Trente-sept ! lâcha-t-il entre deux respirations saccadées. On en est à trente-sept !
C’était plus que prévu, mais serait-ce suffisant ?
Un rugissement d’agonie vint balayer nos doutes. Un cri horrible, atrocement humain, se perdait dans le tumulte. Je tendis le cou vers le champ de bataille. Un cavalier vacillait sur sa monture, une lance brisée enfoncée sous ses côtes. L’homme s’effondra, son corps écrasé par l’élan de sa bête, avalé par la masse de combattants. Le Mingghan avait ordonné une charge partielle pour briser l’organisation adverse. Mais ces salops tenaient bon. Mieux que prévu. Ils subissaient des pertes, oui, mais sans reculer, sans rompre leur position.
Le front était un chaos fumant et ce que je craignais se produisit.
— Plus de flèches !
La nouvelle claqua comme un fouet.
— Ils arrivent au bout ? Déjà ? s’étonna Mira alors qu’elle déchirait des lanières de cuir.
— Doubler les tirs n’était pas la meilleure des idées, soupirai-je.
— Tu crois que t’aurais mieux fait ?
— Je dis juste qu’on aurait dû utiliser les frondes en priorité. Ou alterner. Nos sacoches sont encore pleines de balles, les cailloux ne manquent pas.
— Pas faux. Mais on peut toujours les utiliser après.
— Sans flèches on limite les possibilités. Et dans une bataille, plus tu as d’options, plus tu as de débouchés.
Mira acquiesça et reprit sa tâche. La redoutable guerrière qu’elle était comprenait mon raisonnement et l’importance de multiplier les opportunités afin d’assurer son avantage. Et les plaques de défense étaient une de ces options.
— On tient la cadence ! tonna Aiden.
Vite. Moins d’une heure.

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