Chapitre 22 : Brise-flèche
Je ne peux pas dire avec certitude ce qui les motiva à changer de stratégie, mais quand ils le firent la surprise fut totale. Peut-être était-ce une simple diversion, ou le besoin tactique de nous couper toute retraite. Peut-être encore l’envie de nous submerger, d’asseoir leur supériorité et de nous écraser une bonne fois pour toutes. Je ne peux rien affirmer. Si je devais deviner cependant, je dirais qu’ils surent flairer le danger. Je ne veux pas dire par là qu’ils avaient compris nos plans. Non, je pense simplement que notre activité avait fini par attirer leur attention et qu’ils avaient agi en conséquence, de manière préventive, dans le but d’éliminer un paramètre inconnu. C’est ce que j’aurais fait, à leur place. Reprendre la main et priver l’adversaire d’un quelconque avantage. Limiter ses options, resserrer l’étau, jusqu’à l’atrophie complète.
Tout avait commencé avec un nuage de poussière émanant de derrière la colline, sur notre flanc droit. Mais comme ils avaient renforcé leur position sur celle de gauche dans la foulée, leur stratégie resta discrète. Suffisamment pour surprendre le Mingghan, pour nous surprendre tous. Moi la première. J’avais pourtant été attentive à la topographie et une attaque de ces hauteurs me paraissait irréalisable. Le versant des collines, depuis nos positions, était raide et parsemé de rochers saillants, ce qui le rendait impraticable. Tout espoir de le gravir et d’atteindre le sommet des dans l’idée de contourner l’ennemi, était vain. Du flanc gauche, tout comme du droit.
Je me trompais. C’était possible, du moins, dans l’autre sens.
— Presque soixante ! avait crié Aiden.
— Et bientôt deux heures écoulées, avait remarqué Valdek.
— On continue, jusqu’à la dernière seconde.
Un léger éboulis avait attiré mon attention, rien d’important, juste quelques pierres et un filet de poussière. Une guerrière s’était arrêtée de tailler une planche. Elle avait cherché l’origine du bruit, son regard remontait lentement. Trop tard. Une flèche s’était fichée en plein dans son œil. Un hurlement de douleur. Elle s’effondra. Un autre cri, de guerre cette fois-ci. Stupeur, ils étaient là. Ces Charognards avaient pris leur temps, et lentement mais sûrement, ils étaient remontés sur nos positions, empruntant un chemin invisible à nos yeux.
Et maintenant il fallait réagir. Un frisson parcourut mon corps. Tout autour de moi, les têtes se levèrent, les mains s’arrêtèrent. Un souffle de sidération. Puis un second trait fendit l’air. Un homme hurla. Cette fois, plus d’hésitation : nous étions attaqués. Le chaos éclata en une fraction de seconde. Les outils furent jetés, les armes ramassées à la hâte. Certains reculèrent, d’autres cherchèrent un abri, se ruèrent derrière les chariots désossés. Moi, je scrutais la colline. Leur position était inapprochable. Je sentis mon cœur rompre, mais je refusais de céder à la panique. Mon esprit tournait à toute vitesse.
— Les écrans ! criai-je aussi fort que possible en me saisissant d’une de nos créations.
Mais la cohue étouffait ma voix.
Une flèche siffla à mes oreilles, manquant de peu Élise.
— Que personne panique ! beugla Valdek. Faites comme lui ! ajouta-t-il en désignant un homme qui s’était accroupi derrière un pare-flèches.
Le soldat avait fermement planté la planche dans le sol et l’inclinait légèrement au-dessus de lui. Il se tenait parfaitement accroupi derrière la protection. Une série de flèches vint s’enfoncer dans le cuir et ne perça pas le bois. Le guerrier se tourna vers moi, son regard las.
Je reconnus Armand. On pouvait lui trouver mille défauts, mais force était de constater qu’il était doué pour survivre et qu’il réfléchissait vite.
Les soldats du Bataillon se ruaient vers nos nouvelles défenses portatives. J’en vis beaucoup tomber sous la grêle de flèches, mais, la stupeur passée, le sang froid regagna nos rangs.
L’ennemi avait l’avantage. La hauteur. La surprise. Nous, on avait nos écrans.
— Reformez les Décades ! criait en boucle Valdek.
Je tirais la petite Fleur vers moi.
— Épaules contre épaules. Sur Armand !
En binôme, nous nous déplaçâmes, un pas après l’autre, lentement. Mira nous rejoignit rapidement, et ce fut le tour de Skjaldor, Micky, puis Kyel et enfin Falgrim. On se regroupa autour d’Armand. De manière aussi instinctive qu’étonnante, une première ligne adopta la même posture que lui et une deuxième, derrière, genoux dans nos dos, posa ses écrans au-dessus des nôtres, élevant un mur protecteur sur nos têtes.
— Aiden ! Où est Aiden ? demanda Élise.
Nos regards se croisèrent. Nul ne savait.
— Il… il allait vérifier la colle… vers les marmites. Je crois… bégaya Falgrim.
Je me tournais vers les pots toujours fumants, les brasiers crépitaient encore, mais… Là-bas, ils n’avaient pas eu notre chance. Pas d’écrans à portée de main. De nombreux corps gisaient au sol. S’il y était… aucune chance qu’il en ait réchappé.
Un silence s’installa, pesant, étouffé par le martèlement assourdissant des flèches sur nos écrans.
— Là ! Il est vivant ! hurla Élise.
Elle désignait une silhouette ensevelie sous un cadavre criblé de flèches.
— Je l’ai vu bouger !
Tac-tac-tac. Le silence persista.
— On doit le tirer de là.
La voix d’Élise tremblait d’émotion.
— C’est du suicide, osai-je à peine dire.
— Impossible, ajouta Skjaldor. Il est foutu.
— Alors tu… vous voulez le laisser crever ? lança la petite Fleur.
— Il est déjà mort. Accepte-le, lui répondit Kyel.
Une tension glaciale s’emparait du groupe. Élise tentait de capter nos regards, l’un après l’autre.
— On ne l’abandonne pas.
Sa voix était basse, vibrante.
Tac-tac-tac.
Mira posa sa main sur son arme. Un geste simple, mais un signal clair : elle était prête à se battre pour sauver Aiden.
Falgrim prit une grande inspiration et releva la tête.
— J’en suis !
— C’est de la folie. N’y pensez pas, on se ferait massacrer, insista Skjaldor.
Tac-tac. Une flèche ricocha sur un écran, avant de terminer sa course dans l’épaule d’un soldat derrière nous.
— Autant, je suis bien ici… commença Armand (sa voix traînait et il se racla la gorge). Tac. Autant, si je suis ici, vivant, c’est grâce à lui ! Derrière cette maudite planche de cercueil… Ce serait con qu’il puisse pas en profiter aussi.
— Vous êtes fous. Allez-y. Allez crever, mais sans moi.
Je sentais une boule de frustration monter en moi. Kyel avait raison, c’était de la folie. Notre position ici était solide. Mais… une pointe transperça ma planche.
— On abandonne pas les nôtres, finis-je par murmurer.
Les carreaux pleuvaient, tacs-tacs incessants.
— Je viens, déclara Micky. Son sourire s’était effacé, lui donnant un air sévère. Tu as raison. On abandonne pas les nôtres.
— Vous êtes prêts à prendre ce risque ? soupira Skjaldor.
— Oui ! assura Élise, au nom des six volontaires.
— Bien… je vous accompagne. Kyel, tu viens ? Ou tu restes ici ?
— Rester seule ? Te fiches pas de moi Skjaldor…
Cette voix au fond de moi me répétait en boucle que ce n’était pas la chose la plus maline à faire, mais le groupe avait pris une décision, malgré les désaccords.
— On fait pas ça n’importe comment.
— T’as un plan, Isa ?
— Oui Armand, j’ai un plan. On avance en formation serrée, écrans relevés et pas mesurés !
— Et c’est tout ? demanda Kyel, inquiète.
— Armand et Élise, prenez vos arcs. Avancez à couvert et, quand vous pouvez, tirez sur les positions ennemies pour ne pas leur laisser le champ libre.
— On fait sans plaques alors ?
— Donnez-les à Skjaldor et Falgrim, je m’adressai à eux. Deux écrans, ça devrait aller non ? Vous êtes les plus costauds.
Ils acquiescèrent, convaincus de réussir.
— Chacun à une extrémité, vous pourrez couvrir les côtés.
La décision était prise et la stratégie établie. Le plus dur restait à faire.
Nous avancions alors, pas à pas, nos écrans formaient une forteresse mobile.
Quelque part dans le brouhaha, J’entendis Galirah rugir à sa décade :
— Gardez vos positions !
Je pris le temps d’observer la situation. Je remarquai des groupes de soldats qui tentaient de se regrouper, improvisant des formations défensives. Il y avait un temps d’adaptation à ces nouveaux outils. Un temps qui fut fatal pour certains. D’autres ripostaient, forçant les assaillants à s’abriter et à ralentir leur cadence de tir.
— Prenez pas de risque, renchérit Khil. Ils vont forcément tomber à court de flèches !
Les projectiles se faisaient moins nombreux. Les Charognards n’étaient pas à court. Pas encore. Ils observaient, circonspects. Mais je le savais, ils cherchaient une faille.
Je trébuchai sur un corps, ma jambe s’enfonça dans un amas de chairs et d’étoffes. L’équilibre me quitta, et dans ma chute, j’écartai trop mon écran. Un sifflement aigu… Une volée de flèches s’abattit aussitôt. Tac-tac-tac. J’entendis un craquement sinistre : l’écran de Micky commençait à céder alors qu’il me couvrait.
— Attention où vous mettez les pieds ! cria Mira alors qu’elle m’aidait à me redresser.
— Serrez les rangs ! hurla Kyel. Falgrim, dépêche !
— Laissez aucun espace bordel ! s’époumona Armand en décochant.
Un hurlement déchira l’air. Un javelot avait traversé un des écrans de Falgrim, le clouant au sol. Le temps sembla s’arrêter.
Skjaldor grogna :
— Je vous l’avais dit, c’est de la folie !
Falgrim se releva rapidement, par chance le projectile l’avait seulement entaillé à l’épaule.
— On continue, dit-il simplement en se débarrassant de l’écran endommagé.
— Aiden est à portée ! rugis-je, refusant de céder.
Mais le moment était critique. Nos pare-flèches étaient vulnérables aux javelots. Il fallait faire vite, avancer coûte que coûte, avant que l’ennemi ne le comprenne.
Élise respirait bruyamment, ses yeux rivés sur la silhouette immobile d’Aiden, toujours sous le cadavre.
— Il bouge encore, je te jure, murmura-t-elle, comme pour se convaincre.
Je priais pour qu’elle ait raison, ou cette prise de risque s’avérerait inutile. Je jetai un rapide coup d’œil sur la crête, un homme se tenait là, légèrement en avant des autres Charognards, sa silhouette se découpait sur le ciel gris. Un cri rauque sortit de sa gorge, et sa main se leva, brandissant une arme. Le signal était clair. Les javelots. Je retins mon souffle.
— Préparez-vous à l’impact ! réussis-je à crier.
Je vis les projectiles s’élever en un arc menaçant, puis s’abattre comme une pluie mortelle sur une unité voisine. Les écrans de bois craquèrent sous l’impact, se fendirent, puis cédèrent. Les cris des soldats résonnèrent, entrelacés du bruit de leurs corps s’effondrant.
Par chance ce n’était pas notre groupe qui avait été visé. Pas cette fois. Mais la prochaine puvait être la bonne. Je sentais le poids des regards de mes compagnons sur moi, attendant un ordre, une décision.
— En avant, murmurai-je plus pour moi que pour les autres. On se rapproche.
Nous avancions, pas à pas. Les flèches continuaient de siffler, et de temps à autre des javelots venaient se planter à nos pieds, mais moins nombreux maintenant. Ils étaient à court, et Aiden à portée.
Durant un bref moment d’accalmie, Élise s’exclama d’une voix vive et pleine d’espérance.
— Il est juste là ! Quelques pas ! puis elle lâcha son arc, arracha un écran des mains de Skjaldor et se mit à courir. C’est notre chance. Vite ! formez un mur autour de lui !
La Décade réagit comme un seul corps, se dressant autour d’Aiden pareil à un rempart fragile sur un champ de ruine. Élise se précipita pour le dégager du cadavre qui le recouvrait. Il était inconscient, une flèche plantée dans le côté.
— Arav soit loué…, souffla-t-elle, les larmes aux yeux.
✽
Je jetai un coup d’œil vers la colline d’où venait de retentir un rugissement. Les rangs ennemis s’étaient éclaircis. Les ripostes des autres unités avaient fait leur œuvre, décimant les Charognards un à un. Mais celui à leur tête, celui qui avait ordonné les javelots, hurlait à nouveau. Il brandissait maintenant une hache. C’était une charge qu’il ordonnait. L’ennemi passait à l’attaque. Les Charognards abandonnèrent leurs arcs et se précipitèrent en avant, dévalant la pente avec une fureur désespérée.
L’assaut était suicidaire. Le dénivelé était trop abrupt, le terrain impraticable. Ils couraient comme des bêtes sauvages, les visages tordus par une rage qui ressemblait plus à de la peur qu’à du courage. Certains trébuchèrent dès les premiers mètres. Ils roulèrent sur eux-mêmes, entraînant leurs camarades dans leur chute. D’autres hurlaient des imprécations incompréhensibles. Les cris de guerre se transformèrent en hurlement de douleur. Les armes qu’ils brandissaient encore ne leur servaient à rien. Ce n’était pas une attaque. C’était une fuite en avant.
Nous regardions, immobiles, les cœurs battants à tout rompre. Le soulagement et l’incompréhension se lisaient sur nos visages. Je ne pus m’empêcher de ressentir une pointe d’amertume. Ces Charognards, aussi féroces soient-ils, venaient de sacrifier leurs vies vainement.
Le faux calme qui suivit l’échec de la charge ennemie fut presque aussi assourdissant que le bruit des flèches. Je regardai autour de moi à la recherche de signes de mouvement sur la colline, mais les Charognards semblaient avoir disparu. Seuls quelques corps gisaient sur le versant, témoins muets de leur folle tentative.
— On l’a fait, murmura Élise, serrant Aiden contre elle.
Il était pâle, mais respirait, et cela suffisait pour l’instant.
Je hochai la tête, mais mon esprit était déjà ailleurs. Cet homme, ce chef Charognard qui avait ordonné la charge... Pourquoi avait-il pris un tel risque ?
— C’est fini, me dit Armand.
Un sentiment de victoire m’envahit, mais il fut vite remplacé par une inquiétude sourde.
— Pas encore, soufflai-je.
Mon regard se tournait maintenant vers la ligne de front, où la bataille faisait toujours rage. Ce que nous avions réalisé ici allait pouvoir servir.

Annotations