Lettre à ma bien-aimée Margaret.
Petersburg, 19 Mai
Margaret,
Ma bien aimée, mon amour.
J’espère que tu te portes bien. Je suis désolé de ne pas t’avoir écrit plus tôt. Ici, à Chastaing, tant de travaux s’accumulent ! Ce n’est qu’en prenant la plume que je mesure à quel point le temps passe vite loin de toi. Au fond, que tu sois éloignée de mes affaires professionnelles ne peut que t’être bénéfiques, au regard des dispositions matérielles que j’ai pris et dont, je l’espère, tu profites en ce moment.
La Caroline du Sud conserve sa douceur mélancolique, ses collines verdoyantes et le raffinement social que les grandes familles s’efforcent de maintenir. En revanche, Charleston est une ville au charme fané et ruiné par des décennies de désordre social et d’infamie. Quelques industriels tentent enfin d’en redorer le blason. Néanmoins, Dieu sait combien il en coûte au peuple industrieux de faire renaître de ses cendres une économie saine, alors que la paresse naturelle de certains demeure vivace. Assurément, Charleston ne saurait t’offrir un lieu de tout repos et nous donner un fils vigoureux et plein d’avenir.
La maison de maître ici, que ce sénateur souhaite acquérir, est froide et humide. Le vice du temps a gravement atteint la toiture, mais, Dieu soit loué, les murs tiennent bons. Cela relève presque du miracle, étant donné le climat délétère des landes marécageuses environnantes et du peu d‘entretien de ces terres qui autrefois, furent si fertiles.
Heureusement, Henry DuBose-Wenworth m’a offert son hospitalité. Toutefois, je n’abuserai pas de sa générosité. Il me semble malsain d’être á la fois l’obligé de Samuelson et de devenir celui d’un homme, appartenant à une ancienne et puissante famille de Charleston.
J’ai donc organisé quelques menus travaux dans une des chambres du manoir. Il me sera certainement plus avantageux de résider entre les murs du domaine Chastaing, afin de terminer les travaux pour lesquels j’ai été mandaté.
Cette bâtisse est un exemple caractéristique d’architecture palladienne. Tout y est si géométrique, épuré et d’un classicisme si romantique. Malgré des parties affaiblies par les affres d’une histoire mouvementée, elle se dresse encore fièrement debout, et bien mystérieusement à mes yeux.
Mais voici une autre énigme. L’autre nuit, alors qu’il pleuvait à verses, il me sembla entendre des miaulements en provenance des soubassements. J’ai cherché à la seule lumière vacillante d’une bougie, malheureusement, je n’ai point trouvé ce pauvre animal. Je suis toutefois certain que Chastaing repose sur les fondations de la maison originelle de mille-huit-cent-treize. La cave semble plus petite que je ne le pensais, comme si elle avait été comblée.
Ma chère Margaret, je dois te confesser également une chose qui m’est arrivé pas plus tard qu’hier.
En remontant le chemin bordé de chêne qui mène au manoir, j’ai rencontré un fermier, Archibald. Cet homme, au regard vif, au teint battu par les éléments, portant une barbe peu fournie, semble sans âge. Archibald nous sera d’une précieuse aide dans notre entreprise. Il semble connaître des secrets bien gardés depuis des générations. On murmure qu’au XVIIe ou XVIIIe siècle la propriété de Chastaing fit l’objet de rites étrangers et mystérieux. Des pierres gravées disséminées sur la propriété seraient encore visibles. Pis ! Une sorcière aurait été brûlée sur le domaine. Si cela était avéré, il me faudra retrouver l’emplacement du bûcher afin que le sénateur puisse y faire ériger un monument ou convier un pasteur et exorciser les lieux.
Cela me fait penser qu’un tel homme ici, un certain Révérent D’Arcy, que je n’ai encore eu l’honneur de rencontrer serait, selon le vieil Archibald, en raison de sa foi inébranlable et connaisseur des vieilles croyances et superstitions locales, l’homme providentiel pour une telle mission.
A côté du fermier, se tenait une jeune femme aux cheveux châtain, de peut-être quinze ou seize ans, qu’il présenta comme sa petite fille. Sa beauté n’égale nullement la tienne, je te l’assure, cependant, un court instant, j’eus l’impression qu’elle me tendit le fruit de la tentation. Un frisson me rappela avec force les liens qui nous uni devant le Seigneur.
J’estime que mes travaux dureront encore jusqu’à la fin du printemps et retournerai en temps et en heure à Petersburg. Je ne manquerai en rien le mariage de ta tendre sœurette.
Ma bien aimée Margaret, reçois toute ma tendresse.
Benjamin.

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