1.7 Mahe - Opéra

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La musique...

Le classique, l'Opéra, c'est ce qui fait vibrer le sol avec le plus d'authenticité. C'est sur ça que je dansais autrefois. Chaque vibration conduisait à un mouvement. J'étais guidé. De la passion à l'état pur.

Aujourd'hui, mes oreilles entendent les sons que ces vibrations forment dans l'air. Comme les cordes vocales, le souffle, le frottement, le coup sur l'instrument créent quelque chose de magique, de presque palpable dans l'atmosphère.

Il m'a fallu plusieurs décennies pour apprendre à apprécier l'harmonie de ces alliances sonores. Au début, ça n'était qu'une cacophonie insupportable. J'étais horrifié que ma musique tant adorée se perçoivent ainsi par l'ouïe. Et ça n'a fait qu'empirer pendant un moment, alors que ce sens se développait à l'extrême.

Tout n'était que bruit. Même ce qu'ils appellent le Silence. Comment danser quand les sons t'envahissent la tête ? Ce n'était pas logique pour moi. Il m'était impossible de croire qu'on pouvait se laisser porter par une musique sonore. Il me semble avoir passé près d'un demi-siècle sans faire un pas de danse.

Je m'y suis remis, peu à peu. Régulièrement, je laisse aller mon corps... Mais quelque chose coince encore, je pense je ne serais jamais aussi à l'aise que quand j'avais 23 ans et qu'on disait de moi que j'étais handicapé.

Quand j'avais 23 ans... ah ! Long time ago.

Je m'en souviens bien. C'est plus qu'un souvenir. Il n'y avait jamais d'ennui à cette époque là. J'étais occupé la journée, et dormais la nuit. Tout ce que je faisais était dans le but de me sentir bien. Et de trouver ma place dans une société humaine à laquelle je ne pensais pas pouvoir échapper. Il faudrait dormir pour être en forme. Être en forme pour pouvoir travailler. Travailler pour gagner de l'argent. Gagner de l'argent pour manger et avoir un toit sous lequel dormir.

L'avenir, c'était ça. C'était forcément ça. L'idée ne m'a jamais effleuré un instant que je n'aurais jamais besoin ni de manger ni de dormir, que je pourrais vivre sans toit... Et que je n'aurais donc jamais besoin d'argent.

Avoir besoin. C'était l'époque. L'époque des besoins. Vingt-trois années de besoins.

  • Comment ça se passe avec Mariko ?

Ysha est assis derrière moi.

Décidément, sa discrétion est incroyable. Mes lèvres retiennent un sourire en étant surpris par sa voix. J'ai peu l'occasion d'être surpris, ça a quelque chose d'agréable. 

  • Elle s'appelle Audrey.
  • Vraiment ?!

Vraiment. Comment peut-il savoir si peu de choses à propos d'une personne qu'il a lui-même repéré ?

Je le sens se pencher vers moi et glisser son nez dans mes cheveux pour atteindre la peau de ma nuque. Ses mains glissent sur mes épaules et passent mes clavicules pour se croiser sur ma poitrine.

Voilà encore autre chose qu'en mon temps, on osait rarement faire en public. Je présume que l'obscurité règne autour de nous, mais tout de même. En deux-cent ans les gens se sont habitués au contact entre mâles. Ils ne s'offusquent pas. Ils ne réfléchissent même pas, ne cherchent pas à savoir si c'est une affection amicale ou amoureuse. Alors qu'en mon temps... même mon frère me tenant par le bras pour me guider dans la rue provoquait des réflexions douteuses de la part des gens.

  • Et alors, Mariko ?
  • Quoi ?
  • Vous avez appris à vous connaître ?

Son ton malin me déplait, sèchement, je me dégage de son étreinte.

  • Je sais pas à quel jeu tu joue, mais tu lui manques de respect autant qu'à moi.

Il retient son éclat de rire pour ne pas gêner les autres spectateurs, et replonge le nez dans mes cheveux pour me faire sentir les spasmes de son hilarité. Je frissonne en serrant les dents tandis que son odeur de miel m'envahit tout entier, jusqu'à me faire oublier la musique. Tout est jeu pour lui. Tout.  

  • Tu la trouves comment, ta vie, Mahe ?
  • Je ne me pose pas la question.
  • Bien sûr. Tu t'es mis entre parenthèse. Tu ne vivras pas pleinement tant que tu ne l'auras pas retrouvée.

Sasori. Et ça fait 100 ans. Mais c'est pas exactement comme si j'avais un compte à rebours sur la tête. Quel que soit le temps que je passe à ne pas profiter de la vie, il sera toujours temps plus tard.

  • Mahe...
  • Ferme donc ta gueule.
  • Oh...

Son ton faussement choqué le repousse en arrière sur son siège. Je peux à nouveau me concentrer en partie sur la musique et les chants des actrices. Concentre-toi, Mahe, ne te fais pas avoir.

  • Réfléchis. Tu penses avoir tout essayé pour la retrouver ?

Contrarié, je ne réponds pas. De quoi se mêle-t-il bon sang ?   

  • Il te faut un partenaire, tu l'as toi même avoué quelque fois.

Silence.

Et tu m'as refusé.

Silence.

  • Si tu l'aide, si tu prends soin d'elle, si tu l'entraînes, Mariko te suivra au bout du monde.

Silence.

  • Même pour retrouver une femelle qui pourrait lui arracher tous les organes rien qu'en la regardant.

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