La marée Denise
Le sang de Gaëtan ne fit qu'un tour : son apprentie, prise en otage sous ses yeux ! Il poussa un grand cri de rage, ce qui surpris Philibert un court instant. Il recula d'un quart de pas avec son otage. Ce léger déplacement donna à Marguerite : elle déclencha sa salopette dégravitante. Se sentant de ce fait emporté dans les airs, Philibert relâcha son étreinte. Son arme improvisée ripa par ce changement de position. Marguerite se vit planante dans la pièce, libre, et Donnassieux se sut mort.
Car derrière Mirabelle, deux arbalétriers chargeaient leur arme. Leur ligne de mire était libre. Donnassieux plongea alors sous la table, car même si l'abri n'offrait que peu de protection, au moins, la nappe dissimulerait sa position.
Sauf qu'un miracle eut lieu. Le plafond peint de scènes de l'Apocalypse s'anima. Le créateur parlait : "Ne tuez personne ! Il ne peut plus rien. Et faites gaffe au cacatoès, il pourra vous être utile."
Les regards se tournèrent vers l'animal. Il crapahutait sur la table des négociations avortées, observant le monde par mouvements de tête saccadés.Il s'approcha du siège de l'Enchantisseur. Il était vide. La voix retentit de nouveau : "Et si vous pouviez être assez aimables pour m'apporter une échelle, ce serait pas de refus : le plafond est haut, je risque de me casser quelque chose si je retombe."
A Boifleury aussi, il y avait une opération qui s'achevait. Après avoir détruit tout leur saoul le campement des laissés-pour-compte, la troupe guillerette s'en retournait dans sa caserne. Ils avaient cassé les étals, mis le feu aux bâtiments. Pour trouver les pièges, ils avaient avancé protégés par des oreillers. Les fils s'y enfonçaient en tirant le tissu, dénonçant leur présence par leurs plis. Plus qu'à couper à la pliure, merci au suivant. Mais quand même, il n'avaient pas croisé âme qui vive. Pas de possibilité de viol ni même d'un bon tabassage. Ca manquait. Heureux toutefois de n'avoir pas eu à risquer leurs vies, la compagnie plaisantait sec sur le chemin :
" Hé, on est quand même mieux ici à matraquer le péquenot qu'à se bourrer le mou avec les chamanes, hein !
- Ouais ouais, planqué, va !
- C'est un peu chiant, la vie de caserne, non ?
- Moi je serai bien parti au front.
- Tu rigoles ? Il paraît que les rouckis utilisent des armes non-conventionnelles !
- Moi, de toute façon, je préfère taper sur des trucs que je connais. En tout cas, on s'en est bien sortis aujourd'hui !
- T'as raison : il n'était pas si terrible que ça, le grand sorcier !
- Tu l'as dit ! Ses frusques brûlent bien, en tout cas !
- Le coup des oreillers, j'en ris encore.
- Ouais ben c'est pas toi qui l'aurai eu, hein. Merci capitaine !"
Le capitaine ne plaisantait pas. Il réfléchissait. Pendant que ses trouffions avançaient vers la perspective d'une bonne bière tiède et plate au mess, il repassait les éléments en sa possession. Ce n'était pas normal qu'ils n'aient croisé personne. Sa compagnie chahuhait gaiement, quand un détail les fit tiquer : "Dis donc, on reçoit quelqu'un ?
- Hein ? Non, pourquoi tu dis ça ?
- Ben, à part quand un chef d'état étranger vient, quand est-ce qu'on change nos bannières ?
- Jamais, pourquoi ?
- De sable à l'araignée d'or, c'est pas nous, ça, non ?
- De... "
Le capitaine fit faire une halte. Et en effet, sur les créneaux des remparts, ce n'était pas le sinople et l'argent de Guibole qui flottait, mais des drapeaux de sable et d'or. Vous voyez le pavillon des pirates ? Bon, ben vous remplacez les nonos par un rond pourvu de quatre chevrons à gauche et de quatre autres à droite, et vous avez la bannière qui flottait au vent du soir. Ca se blasonne : " de sable à l'araignée d'or".
La compagnie se retourna lentement. Et ils reconnurent, sur le portail qu'ils avaient éventré, le même insigne que celui qui flottait maintenant sur leurs quartiers.
"On s'en fout, on rentre quand même, c'est chez nous, proposa un homme en haussant les épaules, goguenard.
- Popopop. La situation a clairement changé depuis notre départ. Nous n'avons rencontré personne, nous ne savons rien de la situation actuelle, et la nuit tombe. Nous aviserons demain. Campons, tempéra le capitaine.
- C'est malin, ça. Et où ?
- Retour à Boifleury."
Et la troupe repartit dans l'autre sens, avec beaucoup moins d'entrain.
"Si j'avais su, j'aurai gardé une paillasse pour moi. J'aime pas dormir par terre.
- Ils annoncent de la pluie, j'aurait préféré avoir un toit que dormir à la belle étoile.
- C'est malin, tiens, ils avaient laissé de la bouffe, on a tout piétiné..."
Quand il vit qu'on amenait les couleurs et qu'on hissait un autre pavillon, Hipulpon tapa du poing sur la table de sa sacristie. Il se demandait quoi faire. Rester, ou partir ? Il ne voulait que le bien des gens, il voulait leur santé, le salut de leurs âmes, et le démon le mettait systématiquement en échec. Il fulminait. Et la Vergandonsk qui avait disparu depuis des semaines. Il se sentait seul, mais pourtant inébranlable. Sa foi vivait des jours sombres, la sorcellerie apparaissait maintenant au grand jour, et les adeptes de la Vraie Foi avaient maintenant la promesse de devoir vivre cachés. Pourtant le divin triompherait, par lui ou par un autre, c'était certain. Il aurait préféré que ce soit par lui. Il tomba en prières.
Après une mauvaise nuit au Bois des terreurs, le capitaine réunit ses gars : "Bon, les renégats sont dans la ville. Il nous faut y entrer. Nous ne sommes pas assez nombreux pour prendre la ville d'assaut. Quelqu'un a une idée ?
- Ben...
- C'est con d'avoir brûlé leur quartier général, vu que maintenant c'est le nôtre.
- On a des infos sur ce qui s'est passé ?
- Allons voir de plus près."
En se rapprochant de la ville, ils remontaient une file de plus en plus dense de charrettes, pousse-pousse, carrioles et autre objets roulants non identifiés qui quittaient la ville. En les questionnant, ils apprirent que l'Enchantisseur avait investi la cité en invoquant une horde de démons. Le satrape avait été fait prisonnier. La caserne avait été réquisitionnée par une foule de va-nus-pieds enragés. Ces citadins préféraient fuir plutôt que d'être des sujets du monde infernal.
Pendant ce temps à Tarse, Marine sortait du commissariat. Elle avait apporté des chutes de tissu pour faire un douillet nid à Mouf-Mouf, désormais guillerette et au poil soyeux. Elle y réalisait maintenant quelques menues tâches administratives chichement rémunérées, parce que vous comprenez, abandonnée depuis si longtemps sans ressources, c'est pas facile de penser sereinement au lendemain. Elle avait sympatisé avec le personnel, connaissait tout le monde, et repassait les pantalons du commissaire. Aussi, quand il lui avait demandé, en lui ramenant son thé, de lui rapporter du papier à en-tête, s'était-elle exécutée.
Une fois la porte fermée, la fière femme se redressa, effaça son air affable et partit au port. Elle monta sur un cargo semblable à beaucoup d'autres. "Ca empeste, ici, dit-elle au capitaine.
- La traversée a été longue et difficile, madame. Et nous ne pouvons toujours pas sortir d'ici.
- Je le sais bien. J'ai neuf passeports, pas un de plus. Qui les prend ?"
Et elle s'installa sur son chevalet pour croquer les portraits des neufs clandestines qu'on lui présentait... La première fut sortie de la cale. En guenilles, les fers aux pieds, elle tremblait. "Mais nourrissez-les mieux que ça, nom d'un chien ! Je ne vais pas présenter toujours à mes clients des chiennes affamées ! Qu'est-ce qu'elle baragouine, comme sabir ?" Et elle changea de langue, si bien que le capitaine ne la comprit plus : "Ton nom ?
- Pierrette, répondit la prisonnière.
- Prénom ?
- Améthyste.
- Euh... Pierrette, c'est ton nom ou ton prénom ? Non, ne me dis rien. On s'en fout en fait. Tu t'appeleras ici Chouppard, c'est un patronyme courant. Et comme prénom... Denise. C'est bien, Denise. Tu sais faire quoi ?
- Je... Je ne sais pas. J'étais institurice.
- Magnifique mais dommage, ici on ne parle pas ton patois. Tu iras aux marais salants, ils ont besoin de monde."
Et elle imita la signature du préfet sur le passeport, car Marine, femme d'ambition, avait trouvé la réserve de papier authentifié du commissariat.

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