Dog Fight
Un deuxième Tricopter surgit sur notre flanc. Je l'aperçois par intermittence, avec notre reflet sur les parois vitrées des immeubles :
— On va quitter le centre, il sera à portée. Tu sais quoi faire !
— Impossible ! Je te l'ai dit ! J'lâche pas ses poignées !
— C'est ça ou tu prends le guidon !
Elle m'envoie ça avec une telle détermination que mes choix se réduisent à ce qu'elle m'ordonne :
— Fait chier !
Résigné, je lâche une des poignées et attrape mon arme. Je me crispe, tremblant. Les yeux mi-clos à cause de la vitesse j'essaie de placer mon fusil tant bien que mal pour m'en servir :
— Regarde en bas ! Me lance-t-elle.
Sérieux ? Comment veut elle que je fasse ça ? Mais sans lâcher mon arme et le Jetster je regarde, et je vois. En dessous, le chaos. Je distingue des lasers qui fusent d'un bout à l'autre des rues, d'autres Jetsters du gouvernement, certains en feu. Des explosions. Des drones partout. Hostiles, peut-être, sans doute :
— Putain c'est quoi ça !
— La révolution !!
— Mais comment ?
— Le centre 25-Z… Merde ! À droite !
Le Tricopter est tout proche, il réoriente ses canons dans notre direction pendant que toujours la meme voix robotique nous avertis « Veuillez vous laissez eteindre s’il vous plait ». Mima ordonne :
— Tire !
J'essaie, le laser passe au-dessus de l'appareil, bien au-dessus. Deuxième tir, pareil. J'ai le fusil coincé entre mon torse et mes jambes, je peine à l'orienter vers ma cible. Elle sait que je galère, que je m'y prend comme une chèvre sans pouce.
— Utilise tes deux mains ! Grouille !
Bien sûr elle a raison, mais je ne peux pas. Je suis pétrifié. Les mouvements de la moto jet sont vifs, imprévisibles :
— Stabilise un peu !
— C'est pas un Flybus, j'fais ce que j'peux. Dépêche !
Je respire et lâche ma deuxième main. Fait chier. Ça bouge. J'attrape l'arme comme il faut et déplie mon dos avec misère. Je suis tellement raide. Les canons du TriCopter sont sur nous. Je n'ai plus le temps alors j'oublie la peur, la mort et je fais comme Mima. J'ajuste rapidement mon tir comme je le faisais gamin sur ma PS20, je presse la gâchette, le laser le touche :
— Yes ! Hurle Mima.
Ses hélices se figent et cassent sous l'effort. L'appareil vire brutalement il tente un tir de dernière chance, son laser pourpre nous passe au-dessus, par réflexe je baisse la tête. C'était inutile. Le drone rebondit sur deux façades de bâtiment avant de se désintégrer au sol. Je crois qu'il n'y avait personne en dessous. J'espère.
— Bien joué ! Réitère Mima.
— C'était terrifiant !
Elle ne répond que par un éclat de rire. Je suis pathétique. Autour de nous d’autre drones, tous de l'unique chaîne du gouvernement. Je veux comprendre ce qu'il se passe :
— Dis-moi !
— Ouais… Le centre 25-Z c'est un point névralgique. Il régit toute la sécu. Touché, il rend leurs réponses bordéliques ! Inefficaces !
— Mais tout ça ! Tout le reste !
Je vois ce qu'il se passe en dessous ça ne peut pas être que nous, comme si en un instant, tout avait basculé. Plongé dans le chaos, dans la révolution :
— C'est les Bring Back !
Les Bring Back, je connais leur nom. Tout le monde les connaît. Un groupe qui agit dans l'ombre avec l’intention de renverser le gouvernement central qu'ils jugent tyrannique… Il est tyrannique.
Ça fait environ vingt ans qu'ils existent, qu'ils grossissent en silence. Il y a quelques années j'avais tenté de m'en rapprocher poussé par la curiosité et une conscience politique nourrie de ressentiment et d'injustice. Mais comme beaucoup, je devais toujours le faire demain, puis demain et encore demain. Un jour, simplement, je n'y ai plus pensé. La vie, le régime m'a assimilé comme tellement d'entre nous. Pourtant :
— Pourquoi moi ?
Mon cœur s'emballe, je le sens sous mes os.
— C'était toi ou le suivant ! Peu importe…
Aïe… c'est pas ce que j'espérais :
— Ah merde…
— Quoi ? M'envoie-t-elle.
— Bah rien… je me suis dit que j'étais spécial. Une sorte d'élu.
J'étais naïf, con ou peut-être que certain DVD que j'avais regardé m'avait influencé sans que je m'en rende compte. C'était pourtant évident, je n'avais rien à voir avec ce Néo… peu importe :
— Non désolé !… Mais tu peux l'devenir !
Je cherche à répondre mais elle pousse sur le guidon et on pique vers un terrain vague en bordure de New Edinburgh. Je connais ce terrain, il avait été le théâtre d'une répression terrible il y a peut-être trente ou trente cinq ans.
C'était un hôpital. Le plus grand du pays. Après avoir mis en place les centres d'assainissement densitique, le gouvernement central a décidé de fermer et détruire tous les hôpitaux publics au profit de cliniques privées. Plus efficaces, mais plus chères.
Elles sont donc rapidement devenues inaccessibles à la majorité de la population. Depuis on se soigne essentiellement avec toute sorte de pilules. Ça marche pas mal pour être honnête. Mémé n'aurait pas dit le contraire. Certaines maladies qui étaient synonymes de mort il y a moins d'un siècle, se soignent avec une ou deux de leurs UltraPills.
Mais il y a tout le reste, la chirurgie est rapidement devenue un luxe inaccessible. On a commencé à mourir d'appendicite alors qu'on guérissait d'un lymphome. Les gens se sont regroupés, ont manifesté. Cet hôpital était le symbole de la protestation.
...Je ne me rappelle plus trop. J'étais vraiment un gamin à l'époque. Je me rappelle de ma mère en larmes, de mon père furieux. Le gouvernement central avait détruit l'hôpital avec tous les manifestants dedans. Des milliers de personnes de tout bord. Ils voulaient pouvoir être soignés, ils devenaient embarrassants. De plus en plus de gens se ralliaient à leur cause, les rejoignaient. Ma tante y était.
Son corps, comme tous ceux sur place fut évacué avec les gravats.
Je ne sais plus si je l'ai rêvé ou si c'était la réalité, on racontait que certains survivants appelaient à l'aide depuis les tas de débris dans les camions. Ils ont tous fini dans la mer du Nord.
C'est sans doute sur ces ruines que sont nés les Bring Backs. Enfants de parents morts, sœurs sans frère, amis brisés avec en but commun la rage, la vengeance. La justice.
Elle pose le Jetster au milieu du terrain, à côté des ruines de l'ancien hôpital et se tourne vers moi :
— Tu sais où on est ?
Je réponds sur un ton plus grave que ce que j'aurais cru :
— Tout le monde le sait…
Elle me renvoie un sourire porteur d'une certaine satisfaction, comme si elle trouvait en moi quelqu'un qui les comprend, elle, les Bring Back. Je crois que je les ai toujours compris. Que j'ai souvent envié leur courage.

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