Chapitre 12
Le château est en effervescence depuis les premières lueurs du jour. Tout comme moi, personne n’avait beaucoup dormi. Tout le personnel était occupé à organiser mon couronnement, sous la direction de Charlotte tandis que ma mère finalisait les dernières démarches administratives, aussi bien pour mon accession au trône, que son abdication et son départ pour Kelnya. Quant à moi, pour la première fois depuis des années, et pour la dernière fois avant de nombreuses années, je ne faisais rien. Je prenais le temps de respirer, de réfléchir, d’être moi-même, libre. Mon couronnement allait être public. Certains Eryenniens avaient été invités à y assister, tandis que pour le reste de l’Empire, la cérémonie serait diffusée en direct à la télévision. Emma m’avait longtemps expliqué le fonctionnement des caméras, de la télévision, afin que ce ne soit pas une source de stress supplémentaire. Ce matin, j’avais interdit à Océane de venir. Elle avait finalement accepté de reprendre ses études et je ne voulais pas être responsable, dès son premier jour, de son retard ou absence. L’après-midi ayant été banalisé dans tout l’Empire pour mon couronnement, elle n’aurait pas cours et pourrait me rejoindre.
À treize heures, les premiers invités commencèrent à arriver, tout comme Océane, qui mangea en même temps qu’Emma m’aidait à revêtir ma robe.
— Oh ch’est chaud, baragouina-t-elle.
— C’est le principe d’une saucisse grillé, la taquinais-je.
— C’est ça, moque-toi. J’aurais bien aimé t’y voir, ce matin, au milieu des deux cents étudiants à moitié endormi.
— Mais aucun d’eux ne va être couronné et promettre de protéger les Eryenniens devant l’Empire tout entier.
— Touchée, tu gagnes.
Emma rigola doucement en terminant l’ourlet de dernière minute de ma robe. Elle m’invita ensuite à m’asseoir et commença à me coiffer.
— Bon ce n’est pas tout, mais tu te sens comment ? Stressé, calme ? Tu as préparé un discours ? me questionna Océane.
— À vrai dire… je n’en sais rien. Il y a quelques semaines, je paniquais à l’idée de rencontrer des inconnus lors du bal et aujourd’hui… j’ai l’impression de ne pas être aussi stressée. Alors qu’il y aura bien plus de monde et pas seulement des gens que ma mère connait.
— C’est ton peuple, cette fois. Ils viennent pour toi, pour te voir. Et… ils attendent beaucoup de toi.
— Ça, je sais. Mais j’ai tellement de choses à faire, que je ne pourrais pas satisfaire tout le monde en même temps, encore moins au début.
Océane posa son assiette, pas encore terminée sur la console, glissa sa chaise jusqu’à moi et pris mes mains dans les siennes.
— Le principal, reprit-elle plus sérieusement, c’est que tu y ailles à ton rythme. Que tu repères les points critiques, les priorités. Ils apprendront à te faire confiance petit à petit. Ne te mets pas plus de pression que nécessaire.
— Tu restes avec moi ?
— Promis. Aussi longtemps que tu voudras bien de moi à tes côtés. Oh ! J’allais oublier. Ma mère m’a demandé de te passer son numéro. Si un jour tu as besoin d’une avocate impériale compétente, c’est la meilleure. Je te l’envoie par message.
— J’ai cru comprendre. Merci.
— Mes parents seront tous les deux-là, quelque part dans la salle. On dirait qu’ils ont peur que je ruine ton couronnement.
— Toi, ruiner le couronnement d’Elena ? Jamais voyons, ironisa Emma.
— Hé ! Ho !
— C’est tout ce que tu as dire ? enchainais-je.
— Puisque c’est comme ça, fini l’instant émotion, je retourne manger.
Emma posa ses mains sur ses épaules et je la sentis se rapprocher de mon oreille.
— Ne laissez pas Océane vous échapper. Sa présence vous fait beaucoup de bien.
Je souris discrètement, mais Emma le remarqua quand même à travers le miroir.
Au moment où Emma termina ma coiffure et Océane son dessert, un soldat entra dans ma chambre et me salua.
— Votre Altesse, la Reine Stephania vient d’arriver. Elle s’est assise au premier rang, n’a pas souhaité que je vous informe maintenant de sa présence, mais viendra vous rencontrer après la cérémonie.
— Merci.
— La Reine de Carandis vient en personne à votre couronnement ? Comment ça se fait ? me questionna Emma.
— Je lui ait envoyer une lettre pour établir un premier contact, en tant que femmes et non en tant que Reine et Impératrice. Elle ne m’a jamais répondu. Je ne savais pas qu’elle viendrait.
— C’est une bonne nouvelle qu’elle soit venue, dans ce cas, enchaina Océane.
— J’espère.
— J’ai beaucoup étudié l’histoire du Reinaume de Carandis en première année. C’était l’une des matières obligatoires. Si jamais tu as des questions, n’hésite pas.
— Il est vrai que je ne connais pas grand-chose de ce territoire. Hormis qu’ils ont un désert de glace, que toute leur région maritime est bordée par une mer gelée, je ne sais pas grand-chose.
— J’ai entendu dire que Stephania Alec était une femme plutôt douce et bienveillante, expliqua Emma. Son pouvoir est encore instable, ses parents étaient des dirigeants appréciés. Mais elle semble bien prendre ses marques. Et si elle vient assister en personne à votre couronnement, ce n’est pas pour rien.
— Et si j’avoue que maintenant, je suis stressée ?
— Je te dirais qu’à ta place, j’aurais été stressé depuis une semaine, rigola Océane pour me mettre à l’aise.
— Bon, ce n’est pas tout, mesdemoiselles, mais ça va être l’heure d’y aller.
Je me levais de ma chaise, Océane attrapa mon diadème, que j’allais bientôt troquer contre la couronne d’Impératrice et la posa sur ma tête, glissant les branches dans mes cheveux. Mes deux amies s’éloignèrent de quelques pas, pour regarder de la tête aux pieds. Elles souriaient toutes les deux.
— Tu es magnifique, souffla Océane.
— Je n’ai pas fait un si mauvais travail, rigola Emma.
— Merci. À toutes les deux.
— Hum… Emma, avant que je devienne Impératrice, j’aurais une demande à te faire.
— Dites-moi tout, Mademoiselle.
— J’aimerais que tu me tutoies. Que tu arrêtes de m’appeler Mademoiselle. J’aimerais que tu fasses comme Océane. Tu es plus que ma servante, Emma, tu es ma meilleure amie.
— Ce serait avec plaisir, Elena.
Elle porta un doigt à son œil, et le frotta légèrement, assumant à peine l’instante émotion.
— Bon sang, tu vas me faire pleurer avant même d’être couronnée.
Je souris doucement et elle me le rendit. Océan me fit un clin d’œil discret avant de me tendre la main. Mes doigts rencontrèrent les siens, se glissa parmi eux et un léger frisson parcouru mon bras. Sans aucun mot supplémentaire, on prit la direction de la salle du trône, où nous attendait le moment qui allait changer ma vie à tout jamais. Plus on approchait, plus les battements de mon cœur s’accéléraient. Océane le remarqua, ralentis le pas et resserra sa prise sur ma main. On s’arrête ensuite juste derrière les portes fermées. Nous pouvions entendre un peu de musique, mais surtout un brouhaha qui n’aida pas mon court à ralentir. Un brouhaha qui m’annonçait que beaucoup de monde m’attendait. Beaucoup de personnes que je ne connaissais pas. Emma nous quitta afin d’aller prévenir ma mère que j’étais bientôt prête. Océane, quant à elle, resta avec moi.
— Respire. Ferme les yeux un instant. Voilà très bien.
Quand elle posa sa main contre ma poitrine, mon cœur s’emballa et j’ouvris aussitôt les yeux et mon regard se figea dans le sien. Dans ses yeux d’un bleu clair, dans un rayon de lumière traversant sa pupille droite, je pouvais lire tout son calme, toute sa patience et sa bienveillance. Tout ce dont j’avais besoin en cet instant. Un sourire illumina son visage et ses yeux glissèrent vers ma poitrine avant de remonter. Elle avait senti mon cœur battre plus vite que de raison, sous sa main. Son autre main s’approcha alors de mon visage, d’une de mes courtes mèches de cheveux qui ne tenait pas en place.
— Respire, Elena, souffla-t-elle. Respire ou tu vas me faire une crise de panique.
— C’est toi qui me fais oublier de respirer, avouais-je sans m’en rendre compte.
— Arrête de dire des bêtises et concentre-toi. Ton Empire t’attend.
Elle s’éloigna d’un pas, mais son visage était toujours souriant. Je fermais les yeux, vraiment cette fois et pris une grande respiration pour calmer mon cœur, aussi bien stressé par mon couronnement, que la présence si proche d’Océane. Je rouvris les yeux quelques minutes plus tard, fin prête à embrasser ma destinée. Je fis un signe de tête à Océane et elle autorisa les soldats à ouvrir la porte, qui annonça alors mon entrée. Toutes les têtes, comme les caméras se tournèrent en même temps vers l’entrée, vers moi et mon cœur s’accélérèrent à nouveau.
— Respire et tout va bien se passer, me chuchota Océane, juste derrière moi.
Je me redressais, levais la tête, plaqua mon plus beau sourire sur mes lèvres et fit mes premiers pas en direction du trône et de la couronne. De mon trône et de ma couronne. J’avançais à un rythme régulier. Ni trop lent, ni trop rapide. Juste assez pour que les invités, mon peuple, aient le temps de me voir, de me juger aussi. Personne ne fit de révérence, comme les invités de mon bal de fin d’études avaient pu le faire à ma mère et moi à notre arrivée. Comment leur en vouloir, je n’étais encore qu’une inconnue à leurs yeux. Un visage qu’ils mettaient sur un nom, pour la toute première fois. J’entendis quelques chuchotements, sans en comprendre le moindre mot. Je salais les plus proches de moi d’un signe de tête, certains me répondaient de la même manière, d’autres non. Qu’importe, il faisait à peine ma connaissance. Je finis par arriver au pied de l’estrade où j’attendais le trône et la couronne d’Impératrice, que ma mère avait laissés sur un coussin. Elle me sourit et me tendis la main. Nerveuse, je me tournais vers Océane, qui souriais encore plus que ma mère et croisa les bras.
— Avance où je te mets moi-même cette fichue couronne sur la tête avant que tu ne changes d’avis.
—Whoa! Quel encouragement incroyable. Je devrais sortir mon sceau impérial, la taquinais-je.
— Aïe ! Traitresse. Tu veux me condamner à quoi ? À être ta nouvelle meilleure amie ? Tu es en retard, amour, je le suis déjà et je ne te laisse pas le choix.
— C’est moi qui suis condamné, on dirait.
Elle plaqua sa main sur sa bouche, faussement choquée, avant de m’adresser un clin d’œil et d’aller s’asseoir sur l’unique place libre, celle qui lui avait été réservée, au premier rang. Je rejoignis ensuite ma mère sur l’estrade et me tournais vers le public.
— En cette journée, j’abdique officiellement le trône d’Eryenne, au profit de ma fille, Elena, commença ma mère. Je sais que je n’ai pas était l’Impératrice dont vous aviez besoin, au contraire même. J’admets qu’il aurait été mieux pour tout le monde que je ne monte jamais sur le trône.
— Mère ! tentais-je, mais elle m’ignora.
— Mais Léo, mon époux, votre Empereur, a fait le choix de l’amour et non d’une femme par alliance.
Alors qu’elle évoquait mon père, pour la première fois depuis des années, mon cœur se troubla, parce que je n’avais aucun souvenir de lui, alors que je n’avais cinq ans quand il nous a quittés. Alors que l’un e mes pires souvenirs dataient de cette période.
— Léo m’a permis d’être un maire, avant d’être une Impératrice. Mon plus grand regret n’est pas d’avoir échoué en tant qu’Impératrice, mais de ne pas avoir su protéger suffisamment ma fille de mes erreurs, de mes ennemis. Elena m’a fait comprendre à plusieurs reprises qu’elle était celle qu’il fallait à l’Empire pour revivre, pour réparer mes erreurs. Je ne vous demande pas de me pardonner. Je vous demande seulement de laisser une chance à ma fille de faire ses preuves, de vous prouver que vous pouvez lui faire confiance.
Ma mère se tourna ensuite vers moi, avec un sourire léger et les yeux brillants. Du bout des doigts, elle désigna la couronne d’Impératrice, celle qui avait été la sienne pendant vingt et un ans, après son mariage avec mon père.
— Ma chérie, quand tu es prête, je t’invite à prendre la prendre et à t’agenouiller devant moi.
Alors qu’un silence pesant se forma dans la salle, que tous les regards étaient braqués sur moi, ma main droite se mis à trembler, je la cachais immédiatement derrière mon dos et je me mis à douter. Avais-je vraiment le droit de prendre cette couronne ? Et si j’échouais ? Et s’ils ne voulaient pas de moi ?
— Et si je ne suis pas à la hauteur ? avouais-je à voix haute au cours du fil de mes pensées.
Ma mère posa sa main sur mon épaule et mon regard glissa sur Océane. Elle fit un léger mouvement, mais sa mère, assise juste à côté d’ell, la retint. Je devais faire ça seule, même si j’avais l’envie irrépressible d’avoir Océane, ou même Emma à mes côtés. Madame Luisard, elle, l’avait compris.
— Tu es à la hauteur, justement parce que tu penses ne pas l’être, reprit ma mère. Parce que tu ne vois pas le trône comme le pouvoir, la force ou la puissance, contrairement à de nombreuses personnes. Tu le vois comme une responsabilité, un combat, un honneur. Une responsabilité, où tu n’as pas le droit de faillir parce que des vies sont en jeu. Si j’ai bien appris quelque chose en gouvernant, c’est que plus on pense être légitime au trône, prêt à détenir ce pouvoir, moins on l’est. Fais-toi confiance, ma chérie. Cette fois, fais confiance à ce que tu as dans ton cœur et non dans ta tête. Fais confiance à ce que tu as déjà pour ce royaume, avant même d’avoir le pouvoir de faire plus. Fais confiance à ce que tu as envie de faire, à ce dont tu as envie que l’Empire devienne. Aie confiance en ton peuple, qui est venu te voir aujourd’hui, sans ton connaitre et qui aura pu ne pas venir du tout. Aie confiance en ceux que tu aimes, en ceux qui croient en toi.
Elle laissa quelques secondes de silence, laissant ses mots s’imprégner dans mon cœur. Et cette fois, je n’u pas besoin de regarder Océane, d’avoir son approbation pour avancer. Je savais ce que j’avais à faire. J’attrapais délicatement la couronne, avec tout mon respect possible puis je m’agenouillais devant ma mère, la lui tendant pour la suite de la cérémonie.
— Elena De Stinley, fille de Léo et Julie De Stinley, tu t’agenouilles aujourd’hui non pas devant moi, mais devant ton peuple, ton Empire, pour en porter le poids. Acceptes-tu cette responsabilité ?
— Je l’accepte.
— Promets-tu de protéger l’Empire, ses terres et ses habitants, de la guerre, de la famine, de l’injustice ?
— Je le promets, répondis-je avec plus de conviction.
— Promets-tu de régner avec droiture, justesse et bienveillance et d’assumer les conséquences de tes choix ?
— Je le promets.
— En ma qualité d’ancienne Impératrice d’Eryenne, mais aussi en tant que mère, je te remets cette couronne, je te remets cet Empire et fait de toi la nouvelle Impératrice.
Elle déposa délicatement la couronne sur ma tête et j’en sentis aussitôt la lourdeur des responsabilités, de tout ce que j’avais à accomplir, à restaurer. Elle m’invita à me relever et me prit dans ses bras.
— Je suis fière de toi, ma chérie, chuchota-t-elle. Ne l’oublie jamais.
— J’essaierais de ne pas vous décevoir.
— Tu ne me décevras jamais, ma chérie. Tu ne pourras jamais faire pire que moi.
Je me décalais légèrement, elle prit mon visage entre ses mains et déposa un baisé sur mon front. Non plus comme une Impératrice, seulement comme une mère. Sur ce qu’elle avait toujours été pour moi, en dépit de l’Empire et de ses habitants.

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