Au bord de l'eau
La pluie cognait contre les vitres.
À l’intérieur, j’essuyais mes cheveux humides avec une serviette quand le téléphone vibra.
« t’es bien rentré ? »
Avant de répondre, j’ai levé les yeux vers l’écran.
4h30 du matin.
Il était 4h30 et, pour la première fois depuis longtemps, je n’avais pas du tout pensé à lui.
Cette idée me laissa un goût étrange. Trop léger. Un manque.
Ah...je ne l'ai pas encore totalement oublié après tout.
Si seulement je n’étais pas descendu sur la plage cette nuit-là.
Si pour une fois, je n'etait pas sorti fumer après le service.
Si j'avais ignoré le bruit du frottement régulier sur le sable.
Un filet de pêche tendu, trop haut et dedans quelque chose respirait.
Quand la lumière de mon téléphone l’a touché, j’ai su que je ne pourrais plus faire demi-tour.
Pas totalement humain.
Pas totalement poisson.
Un triton.
A cet instant j'aurais dû me retourner, hurler, rentrer, dormir, oublier.
Mais j'ai coupé les cordes.
Il m'a regardé. Longtemps. Trop prêt, son souffle contre moi, il respirait comme une bête.
Affamé.
Il m'a fallut une seconde pour cligner des yeux et lui pour disparaitre.
Je ne me souviens pas grand chose après ça. Seulement du ponton où j'étais revenu à une heure du matin, comme la veille. Juste pour vérifier. Dans tout les cas j'étais fou.
Pourtant mon coeur n'avait jamais battu aussi fort qu'au moment où je l'ai revu.
Il s'est hissé sur le ponton d'une force déconcertante. Il a parlé ma langue. Il connaissait mes mots. Sa voix flottait, lente, basse.
Impossible a ignorer.
Il a dit qu'il reviendrait.
Alors je suis revenu aussi.
Même heure.
Même endroit.
Avec lui, les nuits avaient un gout différent. On riait parfois, de choses simple. De ma façon de parler trop vite ou de sa facon de plonger comme s'il allait disparaitre.
De temps en temps, je trempais mes pieds dans l'eau gelée par l'hivers. Juste pour lui montrer que j'aimais son monde. Il souriait et j'aimais ça.
Mais ce que j'aimais encore plus, c'était de l'entendre chanter ; parce que tout se calmait : les bruits dans ma tête, les questions, les regrets. Il n'y avait plus que les vagues, l'eau froide sur mes chevilles, sa voix et cette certitude étrange d'être exactement là où je devais être.
Son chant me suivait partout ; le jour, dans les rues désertes, sous la douche, au fond de mon lit quand je fermais les yeux. Je fumais davantage. Et je courais parfois, juste pour sentir l’air brûler mes poumons. Le sel me restait toujours sur la peau.
Au travail, ils disaient que je paraissais maigre, pâle, fatigué, que je fixais trop la mer. Ils ne savaient pas a quel point la mer m'emplissait d'oxygène.
Je leurs ai bien parlé du triton une fois. Ils ont rit alors je ne leurs ai plus jamais rien dit, je ne les ai plus jamais écouté non plus.
Ni eux.
Ni Mélissa et ses messages que je repoussais au lendemain puis que je laissais sans réponse.
Mais il y avait pire, quand le soleil était haut : la migraine, la gorge sèche et cette insupportable attente.
L'attente de la nuit.
A l'attendre lui.
Cette nuit là, la migraine ne s'est pas dissipé même après le coucher du soleil. La mer était basse, immobile et lui il m'attendait déjà sur le ponton. Dans sa main droite il tenait un coquillage de nacre :
-Avale le.
Il parlait, comme d'une évidence. Il parla davantage, de la mer, des profondeurs, de ce qu'il y avait en dessous, une vie immense, vibrante.
Une vie dont il ne m'avait jamais parlé avant.
Il disait que je pourrais devenir comme lui si j'avalais ce coquillage, que je n'aurais plus mal. Plus a l'attendre. Plus à supporter ; le soleil, les gens, leurs murmures. Il disait que je pourrai vivre enfin.
Il disait "vivre avec moi"
Moi j'entendais "vivre loin d'eux"
Et j'étais déjà loin.
J'ai saisi le coquillage d'une main tremblante. Il a sourit. Un sourire étroit, victorieux. Mon coeur tapait et ses crocs n'avaient jamais été aussi luisant. Il ne dit rien, ne demanda rien parce qu'il savait.
Il savait ce quelle décision je prendrais. Il s'était assuré que je fasse ce choix là. Peut être depuis ce premier jour où j'avais coupé les cordes
Ma tête tournait. La colère écrasa mon coeur. Je ne sais pas non plus ce qui m'est passé par la tête quand j'ai ouvert la main. Quand le coquillage est tombé dans les vagues.
Le manque s'est ouvert, violent, insupportanle. J'ai vacillé. Je voulais rester. Plonger dans l'eau. Récupérer ce qui venait de disparaitre. Mais j'ai reculé. Il a chanté très bas, sa main tendu vers mon visage qu'il se retenait de toucher ; une promesse creuse.
Je lui ai sourri faiblement et il a froncé les sourcils. Il me regardait comme s'il était certain que je ferais demi tour. Comme si je ne pouvais pas faire autrement.
Pourtant, je suis parti.
La mer était toujours là, la nuit aussi. Mais pour la première fois je n'ai pas attendu l'aube au bord de l'eau.

Annotations
Versions