Chapitre 10
La petite maison de Marianne était propre, presque trop. Les surfaces étaient dégagées, les objets alignés avec soin. Une odeur d’infusion flottait encore dans l’air, et des tissus colorés apportaient une touche chaleureuse à l’ensemble.
Mais rien ne semblait avoir été utilisé récemment. Pas de tasse oubliée, pas de livre ouvert, pas de trace d’une vie en cours.
Sur les murs, quelques photos attiraient le regard : un enfant roux, toujours souriant. Toujours le même. Son fils, sans doute.
Sira resserra légèrement sa prise sur le bras d’Ilyan en entrant et sentit son muscle se tendre sous ses doigts, bien que son visage reste parfaitement impassible.
— Nous ne voulons pas vous déranger longtemps, dit Sira avec un sourire. Il nous semblait simplement important de connaître les personnes que nous risquons de croiser régulièrement.
Marianne les observa encore un instant. À chaque fois que son visage se tendait, il se relâchait presque aussitôt. Sira ne put s’empêcher d’être impressionnée par l’Écho d’Ilyan, mais sa crainte était proportionnelle : il était capable de manipuler l’esprit de n’importe qui.
— Bien évidemment, répondit Marianne avec un petit sourire. Je suis ravie d’avoir de nouveaux voisins si charmants. Excusez le désordre, ajouta-t-elle en refermant la porte derrière eux. Je ne reçois plus beaucoup de monde ces derniers temps.
Elle leur indiqua le canapé, face auquel se trouvaient deux fauteuils. Une petite table basse ronde occupait le centre, avec des fleurs figées dans la résine à sa surface. Marianne se dirigea vers la cuisine ouverte et commença à préparer du thé. Sira s’assit et relâcha le bras d’Ilyan, qui prit place à ses côtés.
— C’est très bien comme ça, répondit Sira avec sincérité. On se sent bien chez vous.
Marianne posa des tasses sur un plateau, fleuries comme la table basse. Sira nota le détail. Elle devait vraiment aimer les fleurs. Et pourtant, aucun bouquet frais n’était présent dans la maison. Peut-être en avait-elle quand elle y passait plus de temps.
— Vous venez d’arriver, c’est ça ? demanda la femme.
— Oui, répondit Sira. Il y a quelques jours à peine. On a trouvé une petite maison un peu plus bas dans la rue. On cherchait un endroit calme, dans une ville active.
— Vous êtes bien tombés, dit Marianne. Ici, c’est tranquille. Les gens du quartier sont discrets.
Elle marqua une pause.
— Et gentils.
Sira hocha la tête, puis laissa un silence s’installer. Juste assez pour ne pas brusquer.
— On nous a beaucoup parlé de vous, dit Ilyan.
Marianne releva les yeux et s’approcha avec le plateau. Sira, surprise par sa manière si directe d’aborder le sujet, donna un léger coup de genou à Ilyan. Il ne réagit pas.
— Ah ?
— Oui, répondit-il calmement. Votre nom est revenu. On nous a dit que vous aviez traversé quelque chose de… difficile.
Le silence tomba.
Marianne baissa les yeux. Son visage se crispa, puis s’adoucit aussitôt. Le contraste fit tressaillir Sira. Ilyan posa sa main sur son genou et serra légèrement, comme pour lui dire : laisse-moi faire.
— Mon fils, dit Marianne doucement.
Sira sentit sa poitrine se serrer.
— Je suis vraiment désolée, murmura-t-elle.
Marianne releva les yeux après avoir posé le plateau sur la table. Le thé fumant dégageait une douce odeur de gingembre et de citron.
Et, à la surprise de Sira… elle sourit.
Un sourire fatigué. Triste. Mais sincère.
— Merci. Les gens en parlent encore ?
— Un peu, répondit Ilyan. C’est une histoire qui marque un quartier.
Marianne hocha la tête.
— Oui. Je suppose.
Elle inspira légèrement.
— Il est… mort.
Ilyan la fixait, comme s’il cherchait à lire en elle. Sira s’efforça de ne rien laisser paraître du malaise qui montait en elle.
— Je… je croyais que… commença-t-elle
— Qu’on ne l’avait pas retrouvé ? termina Marianne avec douceur.
Elle marqua une pause.
— C’est ce qu’on dit, oui.
Sira pencha légèrement la tête.
— Ce n’est pas le cas ?
— Je sais qu’il est mort.
Son affirmation était ferme. Posée.
— Vous en êtes sûre ? demanda Ilyan, toujours aussi direct.
Il semblait avoir un contrôle parfait sur les émotions de Marianne, ce qui rendait la discussion presque trop fluide.
Marianne hocha la tête.
— Oui.
Elle s’assit sur le fauteuil en face d’eux.
— On a retrouvé ses vêtements. Il y avait du sang.
Elle marqua une pause.
— Suffisamment pour que… pour que ce soit évident.
Sa voix ne tremblait pas.
— Les gardes ont parlé d’animaux, continua-t-elle. Les bois sont dangereux. Les loups… d’autres choses.
Elle haussa légèrement les épaules.
— Ça arrive.
Sira resta silencieuse une seconde.
Puis :
— Vous n’avez pas cherché davantage ?
La question était douce. Pas accusatrice.
Marianne afficha un petit sourire.
— Vous êtes jeune, dit-elle.
Sira cligna des yeux, surprise.
— Quand on est jeune, on croit qu’on peut toujours aller au bout des choses. Trouver des réponses. Obtenir… quelque chose.
Elle secoua doucement la tête.
— Mais parfois…
Elle hésita.
— Parfois, il vaut mieux accepter ce qu’on nous donne… et se tourner vers le futur, plutôt que de rester bloqué dans le passé.
Sira sentit un léger frisson. La phrase n’était pas dure en soi, mais venant d’une mère qui avait perdu son enfant… elle sonnait faux.
Quelque chose n’allait pas.
Sira ne put s’empêcher de grimacer et sentit la main d’Ilyan se resserrer sur son genou, un avertissement.
— Vous n’avez rien remarqué d’étrange chez lui avant sa disparition ?
Cette fois, le regard de Marianne se refroidit.
— Que voulez-vous dire ?
Ilyan pressa de nouveau le genou de Sira. Elle repoussa sa main en lui jetant un regard accusateur.
Il se reconcentra aussitôt.
— Désolé pour notre indiscrétion. Voyez-vous, ma femme attend notre premier enfant… et l’histoire des disparitions l’inquiète énormément.
Sira écarquilla les yeux.
Marianne se tourna vers lui.
— Je comprends, dit-elle. Mais je ne pense pas que l’histoire de mon fils puisse vous aider. Il s’agit d’une banale attaque de loups.
— Je suis désolée, répondit Sira. Je ne voulais pas être déplacée. Toutes mes condoléances, encore.
Ils terminèrent leur thé sans revenir sur le sujet.
La conversation dériva naturellement vers des choses plus simples. Marianne parla du quartier, des voisins, de ces marchands qui passaient de temps en temps dans la rue avec leurs charrettes chargées de fruits ou de tissus. Elle mentionna aussi les produits venus de Nymis, des infusions, des algues séchées, des huiles médicinales… Qui arrivaient par bateau, parfois avec du retard lorsque la mer se montrait capricieuse.
Sira l’écoutait, hochant la tête au bon moment, posant quelques questions, mais ses pensées restaient accrochées à la discussion précédente.
Ils quittèrent la maison après quelques remerciements échangés et des promesses polies de se revoir, que personne ne semblait réellement pressé d’honorer.
La porte se referma doucement derrière eux, et avec elle, l’atmosphère étrange qui s’était installée à l’intérieur.
Ils s’éloignèrent dans la rue sans parler. Sira fut la première à briser le silence.
— Il y a clairement quelque chose qui cloche.
Ilyan tourna légèrement la tête dans sa direction.
— Elle n’a pas le comportement d’une mère qui vient de perdre son enfant. Elle ne cherche même pas à retrouver son corps, ni à comprendre ce qui lui est réellement arrivé. Elle a accepté la situation sans se poser de questions.
— Chaque personne gère son deuil différemment, Sira, répondit Ilyan calmement.
Il passa une main dans ses cheveux en soupirant légèrement, comme pour relâcher la pression.
— J’ai senti ce qu’elle ressentait. Cette femme ne va pas bien. Si elle a parlé avec autant de détachement, c’est parce que j’ai atténué ses émotions négatives.
Il marqua une courte pause.
— Et c’était bien la souffrance d’une mère en deuil.
Sira fronça les sourcils, visiblement peu convaincue.
— La souffrance peut avoir plusieurs sources, répondit-elle. Mais je n’arrive pas à imaginer une mère ne pas chercher le corps de son fils.
Elle s’arrêta. Ilyan fit encore un pas avant de se retourner vers elle, l’air interrogateur.
Sira leva la main vers le bracelet, mais son geste ralentit avant de l’atteindre. Une hésitation, courte mais bien réelle.
Puis elle réactiva la contrainte, qu’elle avait oubliée un instant.
Le changement fut subtil, mais elle le remarqua immédiatement : les épaules d’Ilyan se tendirent légèrement, son souffle se suspendit une fraction de seconde. Il ne dit rien. Ne protesta pas.
Sira détourna le regard et sentit son cœur se serrer, sans vraiment comprendre pourquoi.
— On a ce qu’il nous faut… pour le moment, dit-elle.
Ilyan acquiesça simplement, et ils reprirent leur marche.
La fatigue la rattrapa dès qu’ils franchirent les portes de l’auberge. Comme si toute la tension qu’elle avait contenue jusque-là trouvait enfin un espace pour retomber.
Elle décida de s’accorder un peu de repos après le délicieux déjeuner que Rolland leur avait préparé. Carim leur avait promis de belles festivités pour le retour des pêcheurs, et elle sentait qu’elle avait besoin de cette légèreté.
Mais avant tout, elle avait besoin d’une sieste.
Dès la tombée de la nuit, la taverne du Trou Badour s’était remplie d’un brouhaha joyeux, vibrant d’une énergie contagieuse. Les tables avaient été repoussées contre les murs pour laisser place à un espace de danse improvisé, et les lanternes, alimentées par des catalyseurs d’Écho, diffusaient des lumières aux couleurs changeantes qui se reflétaient sur les dalles au sol, rendant l’ambiance encore plus festive.
Un groupe de musiciens s’était installé près du bar, enchaînant des airs entraînants au rythme des tambours et des cordes, tandis que les rires montaient par vagues au-dessus des conversations. L’odeur de poisson grillé, d’épices et d’alcool flottait dans l’air.
Derrière le comptoir, Rolland s’activait sans relâche, servant plats et boissons avec une efficacité impressionnante, tandis que Carim naviguait entre les clients avec aisance, un mot pour chacun, un sourire pour tous.
Sira prenait beaucoup de plaisir à danser. Ce n’était pas une soirée de détente qui allait les ralentir, et cela rendait leur couverture d’autant plus crédible : ils étaient jeunes, en voyage. Refuser de s’amuser aurait probablement éveillé les soupçons.
Un jeune homme du groupe avec lequel ils jouaient aux cartes quelques minutes plus tôt lui proposa de le rejoindre pour une danse, et elle accepta sans hésiter. Elle avait toujours adoré ça : c’était l’un des rares lâchers-prise qu’elle s’autorisait à Kitras, lors des bals organisés dans l’année, et cela lui faisait toujours un bien fou.
Après quelques minutes à tournoyer avec le jeune blond, plutôt mignon, il fallait l’admettre, elle sentit une main se poser sur sa hanche. Ilyan était apparu derrière elle.
— Si vous me le permettez, j’aimerais récupérer ma femme pour une danse, dit-il avec un sourire.
Son ton était léger, sans la moindre agressivité. Dans la culture de Théléris, il était courant de changer de cavalier au cours d’un bal, et cela n’était jamais perçu comme une marque de désaveu ou de tromperie.
Le jeune homme hocha la tête en souriant et se retira. Ilyan fit pivoter Sira face à lui et entama quelques pas.
— C’est rare de vous voir si désinhibée, Résonnante Veysam, lui chuchota-t-il à l’oreille.
Son souffle la fit frissonner. Elle se dit que l’alcool lui était bien monté à la tête pour qu’un simple murmure de sa part lui fasse cet effet-là.
Pourtant, elle ne stoppa pas la danse.
Ce n’est que quelques minutes plus tard qu’ils retournèrent à leur table.
Sira laissa échapper un petit rire en voyant l’un des hommes affalé, endormi sur la table, un filet de bave coulant au coin des lèvres, assommé par la quantité d’alcool qu’il avait bue.
— On dirait que la soirée touche à sa fin, remarqua Ilyan.
Le cœur de Sira se serra légèrement. Les moments où elle s’autorisait à s’amuser ainsi étaient rares, et elle n’avait pas envie que celui-ci s’arrête déjà, d’autant plus que le groupe de musique continuait à jouer.
Ilyan sembla le remarquer.
— Ou peut-être souhaites-tu reprendre un verre ? ajouta-t-il après un court silence.
— Une autre chope de bière, avec plaisir, répondit-elle avec un sourire.
Ilyan s’inclina légèrement, comme pour dire à vos ordres, puis se dirigea vers le bar. Il revint quelques minutes plus tard avec deux chopes pleines. Sira s’était installée à une table voisine et écoutait le groupe de musique en hochant légèrement la tête au rythme de la mélodie.
Il posa les verres devant eux et prit place en face d’elle.
— Un petit jeu ?
— Tu crois qu’on a encore seize ans ?
— Moi qui pensais que la Sira de ce soir s’était un peu décoincée…
— Comment ça, coincée ?! D’accord, d’accord. Alors c’est moi qui choisis le jeu.
— Ça me va, répondit-il avec un petit rire.
— Chacun dit quelque chose sur soi. L’autre devine si c’est vrai. Si la personne se trompe, elle boit. Sinon, c’est l’autre.
En réalité, Sira espérait obtenir quelques informations sur Ilyan. De quoi mieux le cerner, peut-être. Elle ne lui faisait toujours pas confiance, et doutait encore de sa loyauté envers l’Ordre.
— Ok, je te laisse commencer, dit-il.
— J’ai déjà triché à un examen à Kitras.
— Faux ! Impossible ! s’exclama Ilyan.
— Eh bien, tu bois, dit-elle avec un sourire narquois. Allez, pour la première, je la prends avec toi.
Ils trinquèrent, puis burent.
— J’ai besoin de détails, reprit-il. Comment l’élève la plus admirée de notre promotion a-t-elle pu tricher ?
Elle éclata de rire.
— Lors d’un test de saut d’obstacles, Leonid avait trop fanfaronné en disant qu’il me battrait à plate couture. J’ai… légèrement joué sur la gravité pour qu’il se prenne les pieds dans un obstacle.
Elle haussa les épaules.
— Et qu’il tombe tête la première dans la boue.
— Mérité.
— Je tiens quand même à préciser que j’aurais gagné sans ça.
— Je n’en doute pas une seconde, répondit-il avec un clin d’œil.
— À ton tour.
— Je n’ai pris aucun plaisir à te faire subir ce que tu as vécu le jour de notre duel.
Sira déglutit, surprise. Elle s’était attendue à quelque chose de beaucoup plus léger.
Mais les derniers jours passés avec lui lui avaient appris une chose : Ilyan pouvait être agaçant, provocateur, instable… mais pas cruel.
— C’est vrai, répondit-elle en désignant sa chope. Tu bois.
— À ce rythme-là, j’aurai vidé trois verres avant que tu ne termines le tien.
Il but une gorgée et laissa échapper un léger hoquet. Ce n’était clairement pas leur premier verre, et elle aussi sentait l’alcool lui monter à la tête.
Mais elle devait admettre qu’elle aimait cette sensation. Ce flou agréable où tout semblait plus simple.
Ils enchaînèrent les tours.
Sira éclata de rire lorsqu’il crut, sans hésiter, qu’elle avait eu un crush pour Maître Kaelis, ce qui était évidemment faux. De son côté, elle se trompa plusieurs fois sur des détails anodins : la première chose qu’il faisait en se levant n’était pas d’aller aux toilettes, mais de boire un verre d’eau, et il ne détestait pas la tarte au citron, c’était même son dessert préféré.
Ils durent recommander à boire.
Elle n’avait rien appris d’utile sur sa loyauté envers l’Ordre. Mais elle avait appris à le connaître un peu plus.
— Je te laisse en faire une dernière. Je crois qu’il va être temps de s’arrêter, dit-elle en se frottant les tempes. Un verre de plus et je dors sur la table.
Ilyan éclata de rire. Elle ne put s’empêcher de penser qu’il était beau, comme ça.
Il se redressa légèrement et planta son regard dans le sien. Ses yeux verts brillaient, sans doute à cause de l’alcool.
— J’étais jaloux, quand tu as dansé avec l’autre.
Le cœur de Sira fit un bond.
— C’est faux, répondit-elle aussitôt.
Ilyan voulut poser sa tête sur sa main, mais son coude glissa, et il se redressa en vacillant légèrement.
C’était évident : il avait trop bu.
— Tu bois. C’est vrai.
— Tu es bourré, Ilyan.
— Je ne suis pas le seul, répondit-il en riant.
— On devrait aller se coucher. Il est tard.
— Vas-y, toi, fit-il en lui faisant un signe de la main. Moi, je vais marcher un peu. Pour décuver.
Sira ne se fit pas prier.
Elle quitta la salle en titubant légèrement, mais parvint à rejoindre sa chambre sans tomber. Une fois la porte refermée derrière elle, elle se laissa tomber sur le lit.
Son cœur battait vite.

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