Chapitre 10 - Promenade Nocturne

11 minutes de lecture

Les heures de repos et les soins qu’on lui avait prodigués ne l’avaient pas entièrement remis sur pied. Liora ne lui avait plus adressé la parole dès lors qu’ils avaient quitté la place. Elle s’était éclipsée dans sa chambre à leur arrivée dans l’auberge. Arden et Bren s’étaient croisés devant les bains, ils n’avaient pas échangé de mots. Il pouvait imaginer ce que son ami ressentait, sans doute la même chose que lui. Un sentiment d’injustice mêlé à la peur de perdre ce qui comptait pour eux.

Après un bref repas, auquel Arden n'avait pas touché, les trois amis rejoignirent leurs chambres.

La porte céda sous une poussée molle d’Arden.

La chambre était plus sombre que lorsqu’il l’avait quittée une heure auparavant. L’unique bougie sur la table était éteinte. Il fronça les sourcils, certain de l’avoir laissée allumée.

Arden n’eut pas le temps d’y penser davantage. Quelque chose accrocha sa main. Son appui céda. Il tomba lourdement sur le côté, l’épaule heurtant le sol.

Il sentit une chaleur contre lui. Un corps. Une respiration rapide, trop proche. Une odeur d’huile florale qui lui était familière, du jasmin peut-être.

– Liora… demanda-t-il.

Elle était déjà sur lui. Ses mains se crispèrent contre son torse. Elle retira son haut d'un geste sec. Arden sentit sa peau sous ses doigts. Chaude. Son cœur battait trop vite. Elle guida sa main plus bas. Arden ne résista pas.

Un son échappa de la bouche de Liora, elle ne le retint pas. Elle se plaça ensuite au-dessus de lui avec précaution, évitant sa cuisse blessée. Ils hésitèrent une fraction de seconde seulement. Elle l’embrassa.

Ce n’était ni traînant ni doux. Leurs dents s’entrechoquaient, leurs respirations étaient saccadées. Liora se releva et tira Arden sur le lit, le bois grinça sur leur poids. Arden porta ses mains jusqu’aux hanches de Liora. Elle semblait de plus en plus pressée, elle tira sur la chemise d’Arden, l’arrachant presque. Elle défit sa ceinture. Une longue expiration lui échappa. Puis, elle bougea.

Leurs mouvements furent d’abord maladroits, retenus, ensuite plus sûrs. Arden la laissait guider le rythme, la retenant quand elle allait trop vite, la pressant lorsque elle ralentissait. Le lit grinçait faiblement sous leurs mouvements.

Le reste s’effaça. La chambre, la ville, le sang et les morts de la journée. Il n’y eut ni explosion ni débordement. Seulement une montée progressive, une tension qui ne demandait qu’à rompre. Liora se cambra une dernière fois en poussant un cri. Arden la retint fermement. Le souffle court, les muscles tremblants.

Puis, elle retomba sur son torse. Ils restèrent allongés un moment. Arden essaya de ralentir son cœur. La tête de Liora était posée sur son épaule, sa respiration encore instable. Il fixa le plafond, les yeux ouverts sur la poutre qui traversait sa chambre. Liora se redressa finalement et se tourna dos à lui, enfila sa chemise, qu’elle trouva un peu plus loin par terre, puis s’assit sur le bord du lit.
Arden ne dit rien, attendant qu’elle parle la première.

Un long silence se posa sur la chambre. Liora alluma la bougie qu’elle avait sans doute éteinte plus tôt et s’installa sur la chaise qui faisait face à la fenêtre.

– Quand j’étais petite, dit-elle doucement. Je me promenais souvent avec le chien que mon père m’avait offert.

Arden se redressa sur le lit, il observa Liora. La lumière pâle de la lune éclairait ses cheveux et ses épaules. Elle lui parut bien plus fine, plus frêle que d’habitude.

– Il s’appelait Torchon, ajouta-t-elle avec un petit rire. J’avais choisi ce nom parce qu'il avait un très vilain poil. Gris et pleins de boucles. C’était un bâtard qu’on avait recueilli de, je ne sais quel coin de rue.

Elle pencha sa tête légèrement de côté.

– Un jour… Lors d’une promenade, Torchon est parti en courant sans que je puisse le retenir. J’avais oublié ou peut-être que j’avais tout simplement pas envie de lui mettre sa laisse.

Liora s’étira le bras, et le laissa lourdement retomber sur sa cuisse.

– Je l’ai retrouvé quelques heures plus tard, écrasé par un chariot qui quittait le village. Personne ne l’avait déplacé. Il était couché dans son propre sang et les habitants passaient à côté de lui, sans venir voir s’il était vivant ou pas.

La voix de Liora était trainante, comme lorsqu’on essaye de se souvenir d’un événement qui ne veut pas qu’on se rappelle de lui.

– J'ignore pourquoi je te raconte ça, dit-elle en levant la tête. Tu t'en fous, de toute façon.

– Non, dit Arden. Je m’en fous pas.

Liora eut un rire furtif, le son s’évanouit dans la chambre.

– Je suis fatiguée Arden, ajouta-t-elle dans un murmure. Je n’arrête pas d’imaginer le pire depuis ce jour. C’est bête, non ? Un cabot ramassé dans un caniveau qui me hante.

Arden ne répondit pas.

– Pendant longtemps, je t’ai détesté, dit Liora. Tu faisais exactement ce que je m’efforçais d’éviter. Tu fonçais la tête la première, tu prenais des risques insensés. Je pense qu’au bout d’un moment, j’ai compris que je t’enviais.

Elle se tourna vers lui, ses yeux brillaient. Il ne parvenait pas à voir le reste de son visage dans la pénombre.

– Je suis une peureuse, dit-elle dans un sanglot qu’elle retint difficilement. Je crains de perdre tout ce que j’ai. Mes hommes, mes amis, tout ce qui me fait tenir debout. Et, quand…

Arden l’aperçut serrer les poings.

– Quand tu m’as protégée dans cette ruelle, j’ai alors compris, dit-elle. Compris que je ne faisais que me cacher. Derrière les ordres, derrière une image que j’avais créée moi-même. J’avais la frousse d’agir…

Liora s’effondra, se cachant le visage. Ses épaules tremblaient à tout rompre.

Arden sentit un pincement dans sa poitrine. La Liora qu’il connaissait était en lambeaux devant elle. Il se leva sans réfléchir et l’enlaça. Cachant les larmes de son amie avec son corps.

Il resta debout à regarder l’extérieur. Liora passa ses mains derrière le dos d’Arden et le serra.

– Merci…

Sa voix avait cessé de frémir, son corps avait lâché prise et s’appuyait de tout son poids sur lui.
Liora leva la tête et regarda Arden dans les yeux. Il fit de même. Il n’avait jamais remarqué sa beauté avant, ou il avait fait semblant de ne pas la remarquer, il ne le savait pas. Elle se redressa et colla ses lèvres aux siennes. Avec sa tête, elle le poussa vers le lit. Arden tomba sur les draps, Liora l’enjamba sans le quitter des yeux. Et, dans un mouvement lent, bien moins violent que quelques minutes plus tôt, elle se pencha vers lui.

✦✦✦

La journée avait été longue et répétitive.

Jarrek et Rita avaient passé la matinée dans les décombres à sortir les corps un par un. Certains étaient encore entiers. D'autres non. Il fallait parfois s'y reprendre à deux pour déplacer ce qui restait. Les vêtements étaient trempés de sang, de terre et de sueur malgré le froid de cette fin d'hiver.

Jarrek avait cessé de compter les cadavres depuis un moment. Plus loin, Fynn travaillait sous les poutres effondrées. Il mit longtemps à atteindre ce qui restait de Gerbert. Quand il l'eut enfin tiré de sous les pierres, Jarrek comprit immédiatement qu'il n'y avait plus grand-chose à reconnaître.

Mais, l'insigne du soldat était intact. Fynn le tenait entre ses doigts marqués de coupures. Il resta assis un long moment, à fixer le bout de tissu. Jarrek lui adressa un signe de tête. Fynn fit de même, puis s'éloigna vers l'infirmerie de fortune. Le blason ferait le voyage jusqu'à Vallessia, jusqu'à la famille de Gerbert. Ce serait tout, comme pour la plupart des soldats disparus au combat.

Plus tard, Liora, Arden et Bren avaient distribué des rations aux survivants. Ils posaient des questions avec prudence et observaient les réponses. Bren avait simplement secoué la tête quand Jarrek l'avait interrogé du regard.

Le Sergent Torvak supervisait le corps du Tisseur ennemi. On avait fait venir un dessinateur du camp : un homme silencieux, à genoux près du cadavre, reproduisant chaque tatouage avec minutie.

Jarrek s'était approché.

Les motifs, bien que ressemblant à ceux des Tisseurs, n'évoquaient rien d'autre qu'une géométrie étrangère. Des lignes qui semblaient vouloir signifier quelque chose, mais quoi ?

– Jamais vu ça… avait murmuré le dessinateur. Plus tard, un spécialiste confirma la même chose. Le mystère resta entier, personne ne savait d'où l'homme pouvait venir.

En fin d'après-midi, Rita et lui patrouillaient aux abords du village. Alors qu'ils allaient finir leur journée, la jeune femme lui demanda :

– Ça te dirait que je te fasse visiter Nirel ce soir ?

Jarrek peina à mettre les mots dans l'ordre. Il ne s'attendait pas à une telle proposition. Mais, elle ne le rebutait pas pour autant.

– D'accord, finit-il par dire.

Un sourire, plus franc qu'il n'aurait voulu, s'étira sur son visage.

Les yeux de Rita se plissèrent.

– Très bien, on se rejoint ici tout à l'heure alors.

Elle partit sans se retourner. Jarrek nota sa posture légère.

– À tout à l'heure, murmura-t-il en la regardant rejoindre les autres soldats du camp de l'Épine.

La nuit était tombée, et Jarrek sortit de la chambre de l'auberge. Il dévala les escaliers en bois, faisant un bruit assourdissant. Il ne voulait pas alerter ses amis qui avaient rejoint leurs lits après le repas.

Il se glissa dehors et entreprit une marche rapide. Il ignorait vraiment pourquoi il allait si vite, mais cette situation le changeait de ses habitudes. L'air de la soirée n'était pas aussi glacé qu'en Lurëhn. Ici, le froid ne traversait pas les vêtements et n'engourdissait pas les doigts.

Jarrek arriva alors au point de rendez-vous, près des décombres de la place. Il scruta les alentours, plissant les yeux pour percer à travers le noir. Elle n'était pas là. Il sentit un soudain pincement dans la poitrine. Une légère déception lui retira la joie qu'il essayait de contrôler.

Il tourna les talons, prêt à repartir vers l'auberge, quand il entendit des pas pressés derrière lui. Rita arrivait en courant.

– Désolée, dit-elle en reprenant son souffle. J'ai mis longtemps à me préparer.

Ses lèvres s'étirèrent malgré lui.

– Ce n'est pas grave, répondit-il, gêné devant la jeune femme qui portait maintenant un chemisier retenu à la ceinture par une jupe bouffante. Rita avait défait sa longue tresse, laissant ses cheveux noirs à l'air libre. Jarrek sentit la chaleur lui monter aux joues.

– On y va ? demanda Rita en tendant un bras vers une direction que Jarrek ne voyait pas dans l'obscurité.

Il avança en essayant de ne pas trébucher sur les restes de bâtiments encore au sol. Rita vint lui prendre le bras et passa le sien dessous. Elle leva les yeux vers lui avec un sourire en coin.

Ils traversèrent plusieurs ruelles. Rita s'arrêtait souvent pour lui raconter une histoire sur chacune d'elles.

– Ici, dit-elle en montrant du doigt une bâtisse à moitié délabrée. C'est notre ancienne maison, à ma famille et moi.

– Là, ajouta-t-elle dans la rue suivante. C'est là que j'ai décidé de rejoindre l'armée. J'avais quinze ans à l'époque. Et, le travail des champs ou des céréales ne m'intéressait pas vraiment. Il y avait fréquemment des troupes qui traversaient le village. Un jour, je leur ai simplement demandé comment faire pour les rejoindre.

Jarrek buvait ses histoires. Elle avait tellement de choses à raconter.

– Et toi ? demanda-t-elle soudainement. Comment c'était chez toi ?

Il essaya de se remémorer son adolescence. Son père, garde du village. Sa mère qui passait ses journées à coudre des tissus entre eux.

– Et bien, je n'ai pas grand-chose à te raconter. J'ai eu une enfance tout à fait ordinaire, dans une famille ordinaire. J'avais peu d'amis à l'époque. Je passais le plus clair de mon temps à lire, à essayer de comprendre comment fonctionnait le monde en dehors des murs de ma maison.

Rita posa sa main sur son épaule. Jarrek croisa son regard. Elle le fixait avec ses grands yeux noirs éclairés par la Lune. Son visage s'éclaira malgré la décevante réponse qu'il lui avait fournie.

– Voilà tout, conclut-il. Raconte-moi d'autres histoires.

Rita se détacha de lui et reprit la marche. Jarrek la suivit quelques pas plus loin.

Ils passèrent près d'une petite fontaine. L'eau y coulait à flots.

– Ma petite sœur est tombée dedans quand elle avait quatre ans, dit Rita en passant le doigt dans le filet d'eau. Depuis, elle craint de venir ici.

Rita lâcha un rire qui résonna entre les murs des maisons entassées. Puis elle s'installa au bord du muret qui entourait la cuvette de la fontaine. Elle tapota délicatement la pierre sous ses cuisses, faisant signe de venir s'asseoir.

Jarrek se posa sur le rebord. Il garda ses distances. Rita s'approcha de lui en se soulevant à l'aide de ses bras. Elle était proche maintenant. Il ne savait plus où regarder.

– Je voulais te remercier, dit-elle tout à coup.

Jarrek leva les yeux vers elle.

– Me remercier ? demanda-t-il.

Rita observa le ciel. Il était rempli d'étoiles et aucun nuage dans les environs ne le menaçait.

– De m'avoir relevée quand j'avais perdu toute volonté de combattre.

Jarrek sentit la main de Rita se poser sur la sienne. Ses doigts étaient fins et froids. Il ne lutta pas à son contact.

Ils restèrent là, pendant un long moment, à attendre que l'un d'eux parle. Sa main toujours posée sur la sienne. Rita entama un fredonnement, une mélodie qu'il n'avait jamais entendue. Elle n'avait pas quitté le ciel des yeux. Ses jambes balançaient dans le vide, frappant parfois le rebord de la fontaine avec ses talons.

Jarrek l'écouta sans rien dire. Il attendit la fin de l'air pour demander :

– C'est une chanson du coin ?

Rita baissa enfin le regard vers lui.

– C'est moi qui l'ai inventée, dit-elle.

Il resta la bouche ouverte une seconde de trop. Ses lèvres s'étirèrent sans qu'il puisse les retenir.

– Elle raconte l'histoire d'une fille qui voulait la paix dans son pays, ajouta Rita. C'est enfantin, n'est-ce pas ?

– Absolument pas, répondit Jarrek. Je pense que tout le monde recherche une sorte de paix. Chacun à sa manière.

Il sentit les doigts de Rita se resserrer sur sa main.

– Et la tienne ? À quoi elle ressemble ?

Jarrek tenta de mettre dans l'ordre ses pensées. Il chercha une réponse logique qui ne venait pas. Alors il répondit franchement sans plus de réflexion.

– Je souhaiterais, si c'est possible évidemment que l'Homme n'ait plus à réparer ce qu'il a créé. Que ce que l'on construit tienne dans le temps.

Il leva ses yeux et les plongea dans ceux de Rita.

– Je désirerais ne plus avoir à réfléchir aux différentes possibilités qui éviteraient la perte de personnes auxquels je tiens.

Jarrek sentit sa voix chevroter. Il prit une longue inspiration pour refouler ce qui tentait de sortir.

– Simplement, ne plus avoir à m'inquiéter pour eux, pour l'avenir des habitants du royaume, conclut-il.

Avant même de reprendre son souffle, Rita se pencha sur lui et l'embrassa. Ses doigts s'entrelacèrent dans les siens. Ses lèvres étaient douces. L'odeur de bergamote que son corps dégageait emplissait son esprit. Il cessa de réfléchir et attrapa Rita par les épaules. Il la serra contre lui. Rita passa ses mains dans son dos et remonta le long de sa colonne vertébrale.

Elle décolla ses lèvres dans une expiration chaude, accrocha son regard au sien et dégrafa un bouton de son chemisier.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Misan Thrope ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0