Chapitre 12
Jeudi 2 octobre
Laurent Cazenave avait passé du temps à trier et ranger les documents contenus dans ce qu’il appelait maintenant le « cabinet » de son père. Il avait installé un véritable bureau, apporté un siège confortable et des éclairages modernes. Les archives couvraient de nombreux épisodes de la Résistance armée, il y avait plusieurs cahiers consacrés au maquis du Vercors, aux événements du plateau des Glières ainsi qu’aux mouvements du Limousin, mais c’était incontestablement le Corps Franc de la Montagne Noire qui tenait le plus de place. Sans doute parce que c’était celui qui avait été actif à l’endroit même où le pharmacien avait vécu. Le commissaire avait parcouru plusieurs carnets, il ne voyait pas en quoi les faits rapportés pouvaient se relier à un homme retrouvé mort de nos jours. Ni la victime, ni le tireur n’avaient pu participer à ces combats, à moins d’être centenaires. Cependant, soucieux d’honorer l’engagement pris envers Pujol, il décida de passer chez le vieil homme pour le tenir informer de sa découverte.
N’ayant pas le numéro de téléphone de l’ancien maire, Laurent alla sonner à la porte de Miquel en début d’après-midi.
— Eh bonjour, Commissaire, comment-allez-vous ? Entrez donc !
— J’espère que je ne vous dérange pas, répondit le visiteur, je pense que vous allez être intéressé et s’il vous plait, laissez tomber le Commissaire, je suis à la retraite.
— Comme vous voudrez, venez au salon. Prendrez-vous un café ou quelque chose de plus fort ? proposa l’instituteur.
— Un café, ça ira bien, merci.
Cazenave attendit le retour de son hôte avant de sortir ses carnets. Quand les tasses fumantes furent sur la table, il commença à expliquer.
— Vous aviez raison, Miquel, mon père a bien amassé de la documentation sur les Maquis. Je me suis aventuré dans une petite pièce sous les toits où je n’étais jamais entré. J’y ai trouvé une masse de documents.
— Je le savais bien, répondit Pujol.
— Tenez, je vous ai apporté un échantillon.
L’ancien policier sortit trois carnets de sa poche et les posa entre les tasses. C’étaient des petits volumes à la couverture marbrée et à la reliure renforcée d’une toile noire.
— Vous permettez ? demanda Miquel avant de se saisir d’un exemplaire.
— Je vous en prie, je suis venu pour ça.
Pujol parcourut le petit recueil avec attention, tournant les pages avec précaution. Après quelques minutes, il reposa le calepin.
— C’est impressionnant !
— Les carnets ne sont que la synthèse, il y a des quantités de documents bruts, collectés dans des cahiers grand format. Je crois que mon père a pu parler à certains des protagonistes, il y a quelques années. Il y avait une sorte d’association des membres du Corps Franc.
— C’est peut-être délicat pour vous, mais m’autoriseriez-vous à en voir un peu plus ? J’ai côtoyé des aînés qui avaient vécu cette période. Moi-même, je n’étais qu’un gamin, mais j’ai encore le souvenir du bruit des avions. Je ne vivais pas ici à cette époque, mais à Lautrec, on les voyait passer au-dessus de nous. Je suis venu m’installer à Arfons en 1986, je peux vous dire que les vieux du village parlaient encore souvent de ces jours de l’été 44.
— Ce sera avec plaisir, vous pouvez venir quand vous voulez, j’ai fait un peu de ménage, mais je vous préviens, n’imaginez pas que je vais me mettre en chasse de l’assassin ! Croyez-moi, des cadavres, j’en ai eu plus que mon compte et aujourd’hui, je n’ai pas envie de retomber là-dedans.
— Vous savez, en tant que Maire d’un petit village, on entend toutes sortes de choses, et des macchabées, on en a eu aussi quelques uns. J’avoue que j’aimerais bien savoir si certains ragots auraient pu avoir un fond de vérité.
— Que voulez-vous dire ? demanda Cazenave.
— Tout le monde n’a pas été héroïque à cette époque, et ici comme ailleurs, on a eu des résistants de la onzième heure et je peux vous dire que quarante ans après, on en parlait encore à voix basse.
— J’espère que vous avez de bonnes lunettes, parce que vous avez pu constater que l’écriture de mon père n’avait rien à envier à celle des médecins de son époque, et certains documents, ce sont pour la plupart des fac-similés anciens, sont plutôt difficiles à déchiffrer. Sans compter que la plupart des notes ont été laissées par des hommes qui n’étaient pas des lettrés. En tant qu’ancien prof, vous allez être servi !
— Je suis prêt à relever le défi !

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