Chapitre 17
Vendredi 3 octobre
Clarisse regarda sa montre. Elle avait encore un peu de temps avant de rejoindre la Section. Assez pour faire un détour par le canal jusqu’au pont des Demoiselles. Elle allongea sa foulée en arrivant sous les platanes. L’air frais était agréable, il lui fallait juste faire attention aux cyclistes qui roulaient à vitesse soutenue sur le même itinéraire. Elle aimait ces moments qui lui permettaient de démarrer sa journée par une remise à plat de tous les éléments accumulés durant les jours précédents. Il y avait encore beaucoup de zones d’ombre, elle ne parvenait pas à cerner la personnalité du journaliste. Les vêtements démodés, la valise hors d’âge, comme l’ordinateur obsolète laissaient penser que l’homme n’accordait aucune valeur aux biens matériels. Ses recherches ciblées sur les faits de guerre, en particulier les atrocités commises par les unités SS, pouvaient laisser croire qu’il avait été personnellement touché par cette période. Il était né bien après la fin du conflit, mais dans une région qui avait été profondément marquée lors de la débâcle de 1945. Est-ce qu’un membre de sa famille avait eu un rôle actif dans ces tueries ? Il lui faudrait creuser cette piste avec ses collègues à Berlin. Pour le moment, elle avait besoin de comprendre ce qui s’était passé en France, pour justifier son voyage. En arrivant au pont, elle décida de faire un détour jusqu’au Musée de la Résistance. Elle savait qu’à cette heure matinale l’établissement serait fermé, mais ça l’aiderait de visualiser le bâtiment, avant d’y revenir un peu plus tard.
En arrivant à la Caserne, elle prit encore un moment pour une longue douche avant d’enfiler une tenue civile. Léo n’était pas encore arrivé, mais elle entendait la voix du major au téléphone. Elle le laissa terminer sa conversation avant d’aller pousser sa porte.
— Bonjour Laurent, tu es bien matinal.
— C’est vrai, mais je veux boucler le dossier des vols de cuivre avant le week-end. Le juge veut terminer l’instruction au plus vite. Dès que j’en aurai fini avec ça, je pourrai venir vous aider sur le dossier Kaiser.
— Tu as des nouvelles de l’interprète ?
— On devrait avoir un nom dans la journée, je te le communiquerai dès que possible. Qu’est-ce que tu as au programme ?
— Je dois aller à Albi avec Maillet pour parler avec l’archiviste qui a rencontré Kaiser il y a deux semaines. Ensuite j’essaierai de parler avec mon contact en Allemagne. Il faut qu’on comprenne mieux qui était ce gars, on ne sait même pas s’il avait de la famille. Ensuite, dès que le traducteur sera là, on verra si on peut trouver sur quoi il travaillait et ce qu’il l’a amené chez nous. Ce n’était assurément pas du tourisme. Il y a aussi la Résistance, je suis passée devant le Musée tout à l’heure. Il faut qu’on creuse de ce côté.
Il était presque onze heures quand Léo arrêta la Mégane devant le bâtiment des Archives. C’était une construction moderne, verre et métal. Les deux gendarmes se présentèrent à la réception. Ils patientèrent quelques minutes avant que Christophe Marchand, l’archiviste, vienne les accueillir. Il les précéda dans un petit bureau encombré de documents visiblement anciens.
— Ne faîtes pas trop attention au désordre, on reçoit tous les jours quantités de documents dont bon nombre n’ont aucun intérêt pour nous. Des gens bien intentionnés retrouvent de vieux bouquins ou de vieux papiers à la mort du grand-père et ils nous envoient le tout. À nous de faire le tri. Nous ne sommes ni antiquaires ni Emmaüs, mais il nous arrive parfois de trouver quelques pépites.
—Ne vous inquiétez pas pour ça, répondit Clarisse. Votre collègue vous a dit pourquoi nous souhaitions vous rencontrer ?
— Oui, plus ou moins. Il s’agit d’un chercheur allemand, c’est cela ?
— Un chercheur ? C’est ainsi qu’il s’est présenté ?
— Oui, enfin, il m’a dit qu’il faisait des recherches sur les combats qui se sont déroulés dans la région, après le débarquement, en 1944.
— Il parlait bien français ? demanda Léo.
— Si on fait abstraction de son accent, oui, il s’exprimait très bien.
— Que cherchait-il précisément ? demanda l’adjudante.
— En fait, j’ai compris qu’il était surtout intéressé par le maquis. Le Corps Franc de la Montagne Noire en particulier. Il m’a montré quelques notes qu’il avait déjà réunies, c’était de l’allemand, que moi je ne parle pas, mais il m’a expliqué qu’il avait réuni des éléments de chronologie, surtout du côté de la Wehrmacht et qu’il voulait avoir le point de vue français. Il a parlé de l’épisode du 20 juillet, le bombardement des camps, et aussi des combats de Saint Pons, en août.
— Nous avons trouvé un livre qui relate ces événements dans sa valise.
— Oui, il me l’a montré. Il voulait savoir si nous avions des documents plus détaillés. Il y a aussi un point qui le préoccupait. Il voulait savoir comment les Allemands savaient où trouver les maquisards. L’attaque du 20 juillet était très précise. Les aviateurs étaient bien renseignés. Il m’a demandé ce que c’était que la Milice.
— Vraiment ? C’était très précis, commenta Clarisse.
— Je vous l’ai dit, il avait déjà bien travaillé, mais je suppose que depuis l’Allemagne, il avait du mal à explorer ce volet. Même en France, ça reste encore très mystérieux.
— J’avoue que personnellement, je ne connais pas bien cette période avoua l’adjudante.
— Je ne suis pas non plus un spécialiste, mais dans notre métier, il faut quand même quelques connaissances générales. Je lui ai promis de faire quelques recherches et de lui faire part de mes résultats.
— Il vous a laissé ses coordonnées ?
— Oui, bien sûr, son adresse mail et son téléphone, c’est un numéro en Allemagne.
— C’est logique, pourriez-vous nous les communiquer ?
— Pas de problème. Je vais vous noter ça.
— Vous a-t-il dit ce qu’il avait l’intention de faire ensuite ? questionna Léo.
— Pas avec précision, j’ai compris qu’il devait rencontrer une autre personne, mais il n’a pas cité de nom. Il y a d’autres endroits où on peut trouver ce genre d’informations dans la région.
— En effet, je dois contacter le Musée de la Résistance à Toulouse, confirma Clarisse. Vous y connaissez quelqu’un ?
— Vous pouvez contacter Françoise Dullac, on se connait bien, elle pourra sans doute vous aider.
— Un détail, ajouta l’adjudante, vous avez dit que votre visiteur vous a montré des notes. Il avait un ordinateur ou une tablette ?
— Il avait un portable, un vieux truc qui a mis cinq minutes à démarrer.
— Savez-vous s’il avait un téléphone ?
— Tout le monde en a un, non ?
— Je veux dire, l’a-t-il utilisé devant vous ? Certaines personnes l’ont toujours à la main, le posent sur la table, vous voyez ?
— Oui, oui je comprends, mais non, je n’ai pas vu de téléphone.
— Merci Christophe, vous nous avez bien aidés.
— De rien, mais pourquoi vous intéressez-vous à cet homme ?
— Oh, c’est qu’on l’a retrouvé dans la montagne il y a quelques jours, abattu de trois balles tirées par un pistolet Luger.

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