PROLOGUE - LE DÉSERT
LE DÉSERT et la voiture de location et le livre audio qu’il lui avait promis de finir.
L’accélérateur pressé un peu plus, une tonne cinq de métal et de cuir, une sensation de flottement.
Le livre qu’il entendait à peine, lointaine la voix de Julia, cette fréquence précise quand elle lisait dans l’atelier de leurs parents, les échos de la véranda — la pluie, et les branches du lilas à la fenêtre. Le chapitre parlait d’un adultère. La plume imagée, étirée à l’excès avec ce ciel mauve et ces fleurs épanouies et ces corps qui sonnaient creux quand ils s’enlaçaient sur le tapis de laine ; ce tapis, peut-être, que leur mère avait détruit au vin rouge. Il devait réfléchir à ce qu’il lui dirait. Quelques mots, pas beaucoup, juste assez. Il tourna la manivelle et respira le désert. Il passa le bras dehors et étira son poignet.
Tout autour il y avait les pierres.
Il s’arrêta à la pompe et acheta des chewing-gums framboise. Il mâcha vigoureusement et déplia sa carte et s’assit sur le trottoir. Deux filles fumaient sur le capot d’un vieux tacot, regardaient le ciel comme dans l’attente d’un miracle.
Il posa la carte sur ses genoux et réfléchit à ce qu’il dirait au professeur. Il devait commencer par les travaux du professeur, probablement, lui dire que ses papiers avaient été le tournant de sa thèse, son sens de la formule juste. Oui, la carte, les embranchements de la carte et Hirsch qui avait un jour eu l’idée de remonter le problème par les deux bouts, de prédire et de revenir à la fois, de distordre l’espace, théorie qu’Alexandre cherchait toujours à concilier avec la pratique — les poissons-zèbres qui tournaient en rond derrière son bureau, leurs cerveaux lisses et qui se perdaient sans se perdre.
Au Tibet, des vieux moines avaient des cerveaux lisses, il l’avait lu quelque part. Plus lisses, du moins, que les jeunes apprentis, ceux qui s’asseyaient en tailleur et fermaient les yeux et respiraient jusqu’à faire ce vide qui n’était jamais vraiment vide parce qu’ils avaient des cerveaux plissés. Les vieux moines avaient le cerveau lisse et pouvaient faire le vide n’importe où, n’importe quand. Les pensées qui cessaient de se propager.
Trois avions de chasse découpèrent le ciel.
Les filles sur le tacot applaudirent.
Il tourna la carte qu’il tenait à l’envers.
Il arriva au milieu d’une file de breaks familiaux, le soleil couchant et les étudiants qui portaient leurs cartons et leurs couettes et leurs posters. C’était le dernier week-end de septembre et les deuxièmes années courraient en shorts et lunettes de soleil, se prenaient dans les bras, se racontaient leurs étés à toute vitesse. Il y avait des chaînes hi-fi, des chansons à la mode. Une estrade et un micro et un étudiant qui lisait ses notes : « Nous soutenir, c’est poursuivre sans interruption une réappropriation des terres, des richesses et des armes qui nous ont été spoliées. » Des doctorants et des chargés de TD qui buvaient des sodas sur un grand escalier blanc, jugeaient les nouveaux étudiants, se demandaient lesquels assisteraient à leurs cours. « Soutenir la communauté et le bien-être de la communauté. » Il demanda où se trouvait le bâtiment de la faculté de mathématiques et une fille avec un t-shirt psychédélique et de grosses lunettes lui répondit que c’était ici. « La guerre. » Il leva la tête et remonta ses lunettes et dit ah, merci.
« La peur. »
Il monta les marches une à une.
Il s’annonça à l’accueil et on lui répondit je vois, vous êtes l’assistant, comme s’il n’existait qu’un seul assistant pour toutes les universités du monde. On lui donna un numéro d’aile d’étage de bureau et on le laissa s’enfoncer dans un dédale de papier peint et de moquette mitée. On entendait le vent de l’Arizona souffler sur les fenêtres.
DÉVASTATRICE, LA PERSPECTIVE DE SES IDOLES.
Intimidante, aussi, l’ombre d’un professeur derrière une porte en verre structuré. Il ajusta sa ceinture. Ses cheveux. Toqua et s’en voulut d’avoir toqué sans réfléchir. Il épousseta à la hâte les pellicules de sa chemise. Referma son col. Son cœur battait.
Puis le professeur lui dit d’entrer, et il entra.

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