AVANT L’ÉTÉ — LE CANON DÉCHIRA L’AIR
LE CANON DÉCHIRA L’AIR et en un instant toutes les promesses de l’hippodrome naquirent et s’effondrèrent tandis qu’Alexandre Alexandersen se faufilait entre les parieurs séniles. Il n’avait pas mis les pieds sur un champ de course depuis des années. Jadis il aurait pris plaisir à parier. Plus maintenant.
Il s’assit au milieu de la tribune, son dépliant en visière, et regarda les chevaux remonter la piste. Une certaine personne — dont il n’osait prononcer le nom, de peur que ses pensées soient sur écoute — ne devait pas tarder. Il se sentait anxieux. Excité, aussi, par la promesse de son arrivée. Il fouilla dans sa poche de veste le paquet de M&M’s et attrapa une petite poignée qu’il fourra dans sa bouche d’un geste pressé. Le temps était humide avec, comme un mauvais présage, sa molaire droite qui le tiraillait — quelque chose qu’il tenait de son père et du père de son père avant lui, les dents sensibles et le flair des averses.
Ils s’étaient rencontrés en ligne, sur l’un de ces vieux forums avec des cases droites et des polices à faire plisser les yeux. Il y partageait des cartes postales fictives, un de ses passe-temps parmi d’autre ; elle, des céramiques. Malgré l’omniprésence de leurs pseudos dans les pages beiges du site, il avait fallu des années avant qu’ils ne s’envoient leur premier message privé. Entre temps, les bols avaient été carrés, ronds, ovales, puis bosselés et asymétriques avant enfin de devenir percés ; ses cartes, elles, écrites avec inconstance, interrompues puis relancées par des artistes qu’il admirait jusqu’à les craindre.
Un jour, après avoir visité l’exposition Portraits de l’Argos, il avait acheté une carte d’Ana Mendieta, et écrit au dos un petit poème à propos des quais de gare et de la solitude des quais de gare. Elle l’avait contacté. Elle trouvait la carte vraie et tragique, deux mots qu’il n‘aurait jamais accolés ensemble. Il se sentait gêné. Il dit qu'il adorait les fêlures de ses poteries, la lumière et ce qui laissait passer la lumière. Puis ils discutèrent pendant des mois sans même imaginer se rencontrer.
En un instant il se trouva cependant enfermé dans sa salle de bain, la lampe torche de son téléphone et les veines de son bras qu’il essayait de photographier — un détail, avait-elle dit, suffisant pour la faire tomber amoureuse. Plus tard, elle lui envoya un selfie, de profil dans une de ces grandes toilettes de boîte de nuit, le visage presque dissimulé par les reflets de la lumière crue. Il avait été surpris de la longueur de ses cheveux, qu’il avait imaginés courts. Aussi, la couleur de sa peau.
La course se termina et un retraité lui demanda s’il avait gagné.
Il dit qu’il n’avait pas joué.
Mais vous avez l’air d’un joueur, non ?
J’ai joué entre autres, oui.
Il en avait trop dit. Il jeta son dépliant sur un siège et alla faire quelques pas en haut de la tribune, sous la cabine de l’annonceur qui criait Petit Biscuit Troisième et Tornade Quatrième. Il sentait les ondes des mégaphones pulser à travers lui. Il pensait à elle. À Imane. Il prononçait son nom et, quelque part sur une steppe enneigée, une antenne lisait ses pensées.
Puis elle arriva en bas des tribunes et leva la main vers lui. Il leva la main en retour. Elle s’approcha et dit qu’elle était désolée, que c’était une mauvaise idée, de venir ici, que ça ne ressemblait pas à ce qu’elle s’était imaginé, quelques bonhommes avec leurs bobs et chemises à fleurs qui auraient coché des cases au crayon papier, un imaginaire construit dans ces polars floridiens où le détective met les pieds dans les affaires d’un riche propriétaire équin. Mais ce n’était pas la Floride. C’était l’Arizona. C’était la sécheresse, et l’orage qui arrivait. Elle s’excusa. Elle parlait trop.
Peut-être, après tout, n’étaient-ils pas faits pour les rendez-vous secrets.
Enfin l’orage qui s’était fait attendre depuis des mois.
Assis à l’angle de la baie vitrée, ils commandèrent deux pho de poisson-chat et sourirent. On entendait la pluie, mais le silence n’était pas embarrassant. Ils s’étaient déjà tellement parlé, finalement, que l'espace les séparait plus que la parole. La carafe et les bouteilles de sauce et les baguettes qu’elle faisait rouler entre sa main et la table. Les gestes qu’ils s’étaient imaginés (elle portait des lunettes pour lire, tressait ses cheveux avant le coucher) et se déroulaient désormais sur la scène réelle. Il lui demanda si c’était bon et elle cacha sa bouche de sa main. Parce qu’elle avait cette phobie des choses mouillées dans la bouche, les dents, et peut-être même sa propre langue. Elle hocha la tête et s’empressa de finir sa bouchée.
Son père était dentiste. Au petit-déjeuner, il lisait les rubriques sportives et les revues dentaires. Le papier glacé et les gros plans des implants et des appareils dentaires et des gencives infectées. Les céréales qui ramollissaient dans sa bouche.
Elle sourit, crispée.
Puis elle dit qu’il avait de beaux cils.
Il tendit sa main par-dessus la table et attrapa doucement son avant-bras.
Il s’excusa.
Non, non, c’est très bien dit-elle, c’est très bien comme ça.
Et il essaya de ne plus penser à rien.
Il préférait dîner seul. Il se rendait donc généralement à cinq heures à la cafétéria, prenait une salade et un muffin et fermait la porte de son bureau. Puis il triait son courrier (le dernier livre de Julia qu’il rangea directement dans un tiroir), lisait quelques papiers, triturait un peu de code, nourrissait les poissons-zèbres et mangeait aux alentours de huit heures, après avoir lancé ses simulations de la nuit. C’est à cette heure-là que Rahel aimait ouvrir la porte, alors qu’il triait les morceaux de bacon de sa salade. Il détestait le bacon végétal autant que les visites impromptues. Elle voulait savoir comment s’était passé son rendez-vous.
Le mot rendez-vous était un grand mot. Parce que Rahel était une linguiste et choisissait ces derniers afin de maximiser l’information et de minimiser l’effort — un euphémisme, qui signifiait l’irriter. Il poussa sa salade au milieu du bureau et elle s’assit en face de lui, picorant le bacon du bout des doigts tandis qu’il tendait le bras et plantait sa fourchette en plastique dans les feuilles rouges de la chicorée.
Mon père était un chasseur Penjabi dit-elle, et un soldat. Il m’a appris à fumer la viande et à tuer les hommes au couteau.
Je suis un homme.
Oui. C’est un de tes défauts, entre autres.
Il supposa que le Comité s’était mal passé. Il aimait supposer les évidences, qui étaient plus faciles à formuler que les hypothèses. C’était là qu’ils s’entendaient le mieux, quand la parole disait ce qu’elle avait à dire.
Que le Comité aille se faire foutre, ça les décoincera, moi y compris. La semaine dernière nous avions huit mots, et nous voilà retombés à trois. Tu sais que tous les milles ans un mot sur cinq disparait ? Le sens des mots n’est même pas notre problème, mais simplement qu’ils existent encore quand tout cela sera fini. Et vous, vous avez baisé ?
L’aquarium projetait sa lumière violette et liquide sur le visage satisfait de Rahel. Elle repoussa ses cheveux derrière ses oreilles et se pencha en arrière. Il se leva pour émietter les deux derniers bouts de bacon dans l’aquarium, habitude mauvaise et qu’il avait adoptée depuis qu’il voulait voir la colonie mourir.
Pourquoi poser des questions dont tu connais déjà les réponses ?
Ils allèrent faire un tour dans le jardin qui séparait l’aile des théoriciens de celle des physiciens, marchant côté à côté avec leurs tasses de café et le muffin qu’ils croquaient à tour de rôle. Rahel picorait plus qu’elle ne mangeait, un oiseau, avec ses écharpes colorées et ses lunettes remontées sur le sommet de la tête. Les hommes se retournaient parfois derrière elle. Son père les aurait tués pour moins que ça — un mot mal placé, par exemple.
Nous avons prévu de nous revoir dit Alexandre.
Ils atteignirent le bassin central, le soleil à fleur d’eau et l’odeur de l’orage qui se dissipait.
Nous avons passé un bon moment, je crois. Il fit une pause et elle tourna la tête vers la fontaine, comme pour lui laisser l’espace de terminer ses pensées. Mais il se contenta de répéter un bon moment.
Les reflets de la fontaine allaient et venaient sur le visage de Rahel. Elle aussi avait dû mal à laisser vaguer ses pensées depuis qu’elle travaillait ici. Quelque chose de rompu, entre leurs cerveaux et leurs bouches. Leurs mâchoires crispées. Rahel renifla. Elle avait attrapé un coup de froid l’autre soir, lors d’une balade à vélo.
On s’est pris la main dit-il finalement. Au restaurant, on s’est pris la main.
Elle sourit et s’enroula un peu plus dans son écharpe.
Il proposa de la ramener en voiture, pour qu’elle n’ait pas à prendre son vélo. Elle s’endormit sur le siège passager, le petit ronflement de son rhume très doux dans l’habitacle renfermé. Il fit quelques détours, regardant les baies vitrées et les canapés et les télévisions avec la sensation d’être spectateur de sa propre existence. Puis il s’arrêta et la réveilla. Elle lui proposa un verre d’eau et, même s’il habitait à cinq minutes de là, il accepta.
C’était la première fois qu’il entrait dans l’appartement de Rahel. Ils allaient d’ordinaire chez lui, pour regarder un film ou faire un barbecue ou juste lire sur le balcon. Elle avait une légère fièvre, peut-être. Sur la commode de l’entrée il regarda les photos de Rahel et de sa famille, soigneusement alignés avec les artefacts religieux.
Il alla aux toilettes et s’assit pour ne pas faire de bruit. Puis il se lava les mains avec le savon de Rahel. Une odeur d’abricot, d’herbes. L’instant précis quand ils sont rôtis à point, ouverts et vidés de leurs noyaux. Il respira ses mains, qui étaient vides elles aussi.
Ils s’assirent en silence sur le canapé et burent leurs verres d’eau et elle prit sa main dans sa main, toutes deux froides du verre et de l’eau glacés.
Son front luisait de fièvre.
Elle lui envoya le lien dont elle lui avait parlé. Un bol percé, dix-septième, blanc. Dessiné en partie au tour, en partie à la main, ses trous découpés a posteriori, de deux tailles différentes. Par endroits la surface pressée sans être traversée, et le vernis d’épaisseur inégale, parfois presque transparent, parfois d’un blanc plus cru. Enfin, le sceau de Nonomura Ninsei, délicatement apposé sous le pied.
Peu de choses sont connues de Nonomura écrivait Imane. D’un caractère austère et taciturne, il avait installé son four dans le temple Ninnaji de la province de Kyoto, sous protection religieuse et aristocratique. Potier pour le maître du thé Kanamori Sowa, Nonomura était reconnu pour ses dessins colorés, délicats, ainsi qu’un usage souligné du vernis et l’apposition de son sceau, rares à cette époque. Ce que l’on aurait pu appeler une extravagance d’artiste. Mais Imane préférait ses œuvres dépouillées, comme celle-ci. Trouée, la tendresse de ses gestes.
Puis elle lui envoya une photo d’elle, de dos, nue.
Elle lui avait interdit d’écrire sauf sur une carte postale. Une vraie carte, physique et qu’elle voulait à elle.
On ne trouvait pas de carte à l’Institut.
Il remonta la couverture sur le cou de Rahel et la regarda se débattre un instant avant de s’immobiliser de nouveau, son souffle rauque et qui luttait contre un mauvais rêve.
Il s’endormit sur un fauteuil, en chien de fusil, ses mains entre ses cuisses.

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