Chapitre 7 : Plus fort que toi

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Élise repassa encore et encore le message audio en collant le dictaphone à son oreille.

Mon dieu, ce n’est pas réel, se dit-elle. Une voix, à peine audible, voilée, étouffée par les bruits parasites de la bande-son, d'où s’échappait une bribe de mots : Je suis vivante, ramène-moi, viens me chercher. La jeune femme jeta l’appareil sur son bureau. Une violente douleur à l’estomac lui donna envie de vomir. Ses mains commençaient à trembler ; elle referma immédiatement ses poings comme pour faire taire son corps. Sa précédente crise datait de l’année dernière lors de sa visite en prison du kidnappeur présumé de sa sœur. Par contradiction, chaque pas qui la rapprochait de Jeanne l’emmenait dans un tourbillon profond. Pendant plusieurs minutes, elle resta immobile essayant de garder ses yeux fixés sur l’appareil. Mais sa vision se brouillait. Son cerveau semblait déconnecté de la réalité, plongé dans la vague du souvenir. Elle lâchait prise et se noyait en eaux troubles : la policière se voyait avec sa sœur, juste avant sa disparition.

TERRANOVA, BAL DE FIN D’ANNÉE 2004

  • Où est Jeanne bon sang ?! se languit Élise en arpentant le hall d’entrée.

L’adolescente était fin prête pour se rendre au bal de fin d’année. De nature introvertie, elle avait misé sur une robe noire s’arrêtant juste en dessous des genoux. Élise, les yeux rivés sur la fenêtre, ne jeta pas un regard à son père, Diego Delarosa venant d'apparaître dans le corridor. Elle ne remarqua sa présence que par le bruit répétitif de sa canne accompagnant sa marche. Une merveille de sculpture : noire, avec une tête d’aigle arrondie et argentée.

  • Papà, où est Jeanne ? Nous ne serons pas à l'heure, comme d'habitude! ronchonna-t-elle agacée en enfilant son cache épaule blanc.
  • Patience mi hija, tu connais ta sœur depuis le temps, la ponctualité n'est pas sa première qualité ! rappela le père avec un accent espagnol prononcé.

Jeanne n’en faisait qu’à sa tête ce qui avait le don d’agacer prodigieusement sa sœur. Elle devait encore être en passe de dégoter une nouvelle idée pour se faire remarquer. Elle avait convaincu Élise de se rendre au bal et de les y conduire, sans la présence de leur cavalier, qu’elles devaient retrouver devant le gymnase du lycée.

Trois grands coups de klaxon résonnèrent devant la maison, stoppant net l’attente d’Élise.

  • Enfin ! lança-t-elle soulagée. Le mot retard était banni de son vocabulaire. Elle sourit à son père tout en lui donnant un baiser. Il répondit immédiatement en lui ouvrant la porte, s'inclinant en révérence.

Élise et Diego avaient toujours partagé une complicité de tous les instants contrairement à sa jumelle.

  • Élise Delarosa, votre carrosse vous attend ! cria Jeanne en levant les bras au ciel.

Elle était assise sur le dossier du siège d'une Chevrolet datant des années cinquante, rouge, dans laquelle elle venait d'apparaître. Élise n’en croyait pas ses yeux.

  • Oh mon dieu, ma sœur ! s’exclama la jeune femme la bouche en O et les mains sur les joues. Elise s’approcha de sa jumelle timidement.
  • Elle te plaît ? questionna Jeanne en sautant du cabriolet pour se poster devant sa sœur.
  • Disons qu’on ne va pas passer inaperçue, on dirait la voiture de Starsky et Hutch !

S’apercevant que Jeanne plissait ses yeux, Élise sentit qu’elle devait modérer son propos pour ne pas vexer sa sœur.

  • Ce n’est pas que je n'aime pas, mais je trouve ça un peu voyant... mais l’idée est bonne ! admit Élise du bout des lèvres.

Leur univers gravitait autour des compromis d’Élise et de la créativité de Jeanne. Elles possédaient des caractères complètement opposés : un yin/yang permanent. Jeanne exerçait une certaine dominance sur Élise qui s'en satisfaisait pleinement.

  • Bon, tu montes ou tu restes plantée ici en reine de beauté que tu es ! s’impatienta Jeanne en lui tendant la main.

Élise avait été tellement abasourdie par le véhicule qu’elle en avait oublié de regarder la tenue de sa jumelle. Juste avant d’attraper sa main, elle émit un geste de recul s’apercevant du pot aux roses. Elle scruta l’accoutrement de haut en bas.

  • Jeanne, sérieusement, ta tenue quoi. La voiture je veux bien, mais là c’est du grand n’importe quoi ! On avait dit soft, notre père va nous tuer. Regarde ! ordonna-t-elle en tournant le rétroviseur pour que sa sœur s'observe.

Contrairement à Élise, Jeanne avait laissé s’exprimer son extravagance provocatrice en choisissant une jupe noire moulante, de longues bottes en cuir rouge et une petite veste imprimée léopard. Tenue dénuée de tout haut en dessous, Jeanne préférant la promiscuité de son soutien-gorge noir. La jeune femme plébiscitait toujours des vêtements glorifiant sa courte chevelure rousse.

Sans se soucier de l'avis d’Élise, Jeanne jeta un œil derrière elle en lui répondant :

  • Ça y est t’as fini ton discours, on dirait notre père ! ironisa-t-elle en allumant une cigarette. On peut y aller maintenant !

Élise, étonnée par la riposte, resta pantoise. Elle savait que c’était peine perdue avec Jeanne, elle ne l’écoutait jamais. Avant de monter dans le véhicule, elle se retourna pour faire un signe à leur père qui, planté sur le porche, ne perdait pas une miette de la scène, le visage déformé par l'agacement.

  • Jeanne, Jeanne...cria-t-il en désespoir de cause.

Jeanne se contenta de défier son paternel de l’empêcher de prendre le volant. La tension était palpable entre eux. Son père se crispa mais capitula, la laissant conduire le bolide. Cette fois-ci, l'adolescente avait gagné son duel.

Pendant le trajet, Élise regardait défiler le paysage, les yeux plongés dans le vague, ne sachant pas vraiment ce qu’elle faisait là, la main droite sur le menton. L’ambivalence de ses sentiments la trahissait, entre envie et angoisse. Son questionnement intérieur fut de courte durée, gelé par le freinage musclé du bolide.

  • Et voilà sœurette, on est arrivées à bon port ! s’extasia Jeanne en tapant sur le genou gauche de sa passagère.

Élise la regarda, les yeux embués. Jeanne remarqua immédiatement le malaise :

  • Ça ne va pas ma chérie? Ce n’est pas ma tenue qui te dérange à ce point ? Non parce que je peux revenir et me changer si tu le souhaites ! Un coup de baguette magique et hop !
  • Non ça va, j’ai dû manger quelque chose de pas frais c’est tout !
  • Tu stresses un peu pour la soirée ? T’inquiètes tout va bien se passer. Je sais que tu n’aimes pas ce genre de fête et j’apprécie que tu sois là !

Élise venait de mentir à sa jumelle pour essayer de masquer une désagréable pressentiment ; comme une épée de Damoclès en lévitation au-dessus de sa tête.

  • Tiens regarde, voilà Rob ! remarqua Jeanne, un doigt pointé sur le pare-brise.

Ni une ni deux, Jeanne s’extirpa de la voiture, sportivement, pour retrouver son petit-ami, Rob Millas. Il n’était pas spécialement beau, mais transpirait de charme ce qui, évidemment, ne laissait pas la gent féminine indifférente. Avec son look de bad boy, crâne presque rasé, barbe de trois jours, lunettes noires, il n’avait pas eu de mal à séduire Jeanne, en pleine crise de rébellion. Pour sa tenue de bal, il avait choisi un vieux t-shirt noir dégoulinant sur un baggy vert et un long manteau de fourrure, histoire de ne pas passer inaperçu. Jeanne fonça dans sa direction, il l’attrapa, la porta, ce qui lui fit écarter les jambes, pour l’embrasser. Gênée par ce déferlement d’indécence, Élise subissait la scène, impuissante. Elle n’aimait pas spécialement ce gars, mais le supportait quand même pour faire plaisir à sa jumelle.

  • Tiens la mauvaise graine, les lavandeux sont de sortis. Vous avez réussi à trouver l’entrée de la soirée ! dégaina une voix féminine derrière les deux sœurs. Les Sanders venaient d’arriver, Luc et Sasha, les vraies stars du lycée.

Jeanne et Rob répliquèrent par un bon gros doigt d’honneur dans leur direction. Ce qui ne déclencha aucune réaction, ils passèrent leur chemin pour retrouver leur moitié respective. Luc agrippa Pauline de Questin et Sasha, Léo Pichelli. Les Delarosa et les Sanders se vouaient une haine sans limites depuis des générations.

Quelle bande d’abrutis

Jeanne se retourna vers Élise en ayant aperçu Thomas Derkwood.

  • Élise, Thomas s’est pointé ! déclara Jeanne, toujours accrochée au cou de Rob.

Élise n’était pas spécialement emballée par la trouvaille de sa jumelle. Thomas était le fils du commandant de la gendarmerie de Terranova. Rondouillard et maladroit, il n’avait pour lui que sa gentillesse légendaire et un visage de poupon. Elle sortait avec lui un peu par pitié.

Ce qu’Élise ignorait à cet instant, c’est que toutes ses certitudes allaient voler en éclat après ce fameux soir. Finalement, tout ce beau monde jouait un rôle et c’est ce qu’elle découvrit trop tard à ses dépens.

L’intensité du brouillard dans lequel Élise se trouvait se dissipa lorsque le bruit de la clenche de sa porte de bureau retentit dans la pièce, tel un coup de canon. La commissaire cligna plusieurs fois des yeux pour se reconnecter à la réalité. L’inspecteur Boissier venait de passer sa tête dans l’entrebâillement de la porte.

  • Chef, nous partons pour mettre en place la sécurité du gala de ce soir. Je vous expliquerais en chemin si vous préférez ?

Élise ne réagit pas.

  • Chef, ça ne va pas, vous êtes toute pâle ? Je le savais, je leur avais dit de faire venir la brigade de répression des fantômes ici, il y en a partout ! insista le flic en agitant ses bras dans l’air.

La commissaire releva la tête et esquissa un sourire au vu de la cocasserie de la scène.

  • Très bien Boissier, je vous suis.

Avant de quitter les lieux, l’inspecteur remarqua le dictaphone posé sur le bureau.

  • C’est une pièce à conviction, vous voulez une analyse ?

Élise s’empressa de ranger l’appareil dans son tiroir en lui répondant :

  • Plus tard Boissier, plus tard. Allons plutôt nous occuper des stars de ce monde, voulez-vous ?

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