chapitre troisième

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La victoire était confirmée. La bataille était terminée. Il ne restait pas un seul ennemi debout. L'heure était au pillage. Et c'était là que les mercenaires déployaient véritablement leur potentiel. Un homme qui ne vit que de guerre sait tirer profit au maximum de tout ce qui apporte un minimum de richesse. Les mercenaires ne laissaient absolument rien derrière eux, pourvus qu'on leur en laisse le temps. Et si les mercenaires tuaient leurs ennemis aussi vite, ce n'était que pour avoir plus de temps à consacrer au pillage, rien d'autre. Aussi les seigneur consciencieux n'employaient pas les services de compagnies libres sans avoir préalablement négocié le partage des prises de guerre.
Le seigneur Tancred était assurément un homme consciencieux. Il laissait rarement quoi que ce soit au hasard. Mais il était aussi réputé être un homme un brin tordu, et rusé. Pressentant sans doute que les mercenaires pilleraient tout aussi vite que possible et repartiraient aussitôt, il s'était arrangé pour que l'on négocie le partage du butin après la bataille, au même moment il donnerait aux mercenaires l'argent qu'il leur devait.
Le chef Rasfred, maître de la compagnie, n'était pas du genre à passer à côté d'un bon pillage. Mais en l'occurrence, il avait préféré accepter la proposition de Tancred. Déjà, parce que le butin n'avait pas l'air impressionnant à première vue, parce que la solde était en revanche trop considérable pour qu'on passe à côté, et enfin parce que le seigneur Tancred était un homme généreux qui saurait les récompenser. En l'occurrence, des négociations paraissaient une bonne idée.

Dans le manoir de l'ancien seigneur de la ville, Rasfred le rouge représentait sa compagnie. Rasfred était un homme athlétique, à la fois grand et musclé, avec une figure pointue lui donnant un air de fouine. Il avait de petits yeux en amande et un nez pointu qui lui donnaient l'air sournois. Ses cheveux et sa barbe étaient d'un roux vif, mal coiffés. Sa barbe était coupée au couteau de chasse. Il avait un cou fin autour duquel il portait un torque en cuivre. Il portait une côte de maille avec par dessus une modeste armure de cuir ornée de peaux d'ours et de plumes d'aigles. Il avait une épée à la ceinture, pour rappeler ses origines nobles, mais ses armes de prédilection restaient les haches de lancer et la terrible masse d'armes qu'il gardait toujours près de lui. Son regard était perçant, et il affichait son air grave qu'il gardait pour les négociations. Il était accompagné du jeune Galart, un jeune garçon qu'il traînait toujours avec lui et dont il ne cessait de clamer que c'était un combattant qui avait du potentiel. Galart était un garçon toujours souriant, à la crinière d'un blond éclatant et aux grands yeux bleus. Il ne portait pas d'armure, simplement des vêtement de simple tissu avec une ceinture et des bottes de cuir. Il maniait deux dagues d'une qualité insoupçonnable, tranchant les armures et les côtes de maille avec une facilité déconcertante. Le garçon en soit n'avait pas à première vue l'air musclé, mais on ne doutait pas qu'il pouvait être agile. Ce qui était le plus remarquable pourtant chez ce garçon, c'était que son visage avait quelque chose d'indéfinissable qui attirait le regard. Comme un charisme surnaturel.
Au côté de Rasfred se trouvait toujours un autre homme. On le surnommait: le funeste, le porte famine, ou encore, mais à condition d'être hors de portée de ses oreilles, le gare loup. C'était un homme ténébreux. Si ténébreux en fait qu'il donnait l'impression d'être entouré de ténèbres. Cet homme, c'était Guéraut. Le plus terrifiant mercenaire de la compagnie. Il était à peu près aussi grand que Rasfred, il avait de longs cheveux noirs de jais qu'il avait soigneusement tressés en y intégrant de petits morceaux d'os. Mais le plus souvent sa chevelure était cachée sous sa capuche en peau de loup noir. Il avait toute une cape faite de fourrure de loup. Son visage était fin et allongé, sa peau pâle, ses yeux verts, d'un vert trop vif, presque surnaturel. Son nez crochu, son menton fuyant, et ses lèvres barrées par une immonde cicatrice qui permettait constamment de voir sa canine supérieure droite achevaient de lui donner un aspect hideux. Il aimait prétendre être borgne, et s'amusait à cacher un de ses yeux avec un cache œil qu'il échangeait de place régulièrement. Son armure était constituée d'une côte de maille ainsi que d'une cuirasse d'écailles hétéroclite dont les morceaux avaient été prélevés sur diverses armures. Son fléau d'armes reposait, jeté sur son épaule. Il conservait son bouclier à la main. Et pour être sûr de terrifier ses ennemis, il s'était fait forger un heaume en forme de gueule de loup. Heaume qui, bien que nettoyé après chaque bataille, conservait toujours une tâche de sang séché caractéristique au niveau des crocs. Guéraut s'était bien gardé de la nettoyer. Il soignait son image, et s'efforçait d'être le plus terrifiant possible. Et cela marchait si bien que même auprès de ses compagnons il avait l'air d'un nuage sombre obscurcissant le soleil. Mais peut être était ce au contraire parce qu'il était déprimant qu'il était terrifiant sur le champs de bataille. En tout cas, son surnom de gare loup ne pouvait pas être venu de nul part, et c'était donc en toute circonstances quelqu'un que tous considéraient avec une certaine méfiance.
En somme, Rasfred s'entourait de deux de ses hommes d'aspect opposés. L'un rayonnait comme le jour, l'autre était plus sombre que la nuit. Il paraissait importer pour Rasfred de ne pas négliger les deux aspects d'une négociation, et il s'accompagnait dans toute discussion de Galart qui était l'incarnation du charme, et de Guéraut, l'incarnation de l'intimidation. Avec eux, Rasfred s'estimait prêt à traiter avec son employeur.
Tancred était assis nonchalamment sur un fauteuil, sans grand regard pour l'éthique. Il avait les pieds sur l'accoudoir, une jambe croisée par dessus l'autre, et il contemplait avec un grand intérêt une bibliothèque placée devant lui. Il portait une tunique noire richement décorée de broderies dorées, avec des braies noires, un manteau noire et des bottes noires, ainsi que des gant de cuir gris. Devant le fauteuil sur lequel il était assis était posé un bouclier arborant son blason, une faux dorée sur fond noir. Voletaient dans la pièce plusieurs corbeaux qui exploraient le bâtiment en hâte et fouillaient sans vergogne en quête de nourriture. Parfois Tancred tendait la main et un corbeau venait s'y poser et croassait vaguement. Tancred lui donnait alors du grain avec son autre main. L'oiseau avalait goulûment puis croassait, de satisfaction sans doute, avant de reprendre son envol. Les mercenaires étaient inquiétés par la présence de ces oiseaux car ceux ci n'avaient pas la moindre peur des humains. Ils fouillaient dans les papiers et autres objets qui traînaient dans le manoir et n'hésitaient pas à passer à deux centimètres des hommes sans même y faire attention. Tancred les avait dressé ainsi, et il traînait constamment avec lui des nuées de ces oiseaux qui le suivaient partout. Rasfred lui même était mi mal à l'aise par la présence de ces bêtes.
Dans le fond de la pièce, s'efforçant de ne pas faire attention aux corbeaux, un greffier attendait avec encre et parchemin, de pouvoir noter tout ce qui se dirait. Huit soldats se tenaient debout, l'arme a la main, impassibles. Sans doute habitués à la présence des oiseaux.
Rasfred se racla la gorge pour rappeler à Tancred sa présence. Celui ci tourna alors nonchalamment son regard vers lui.
Tancred était un homme d'une vingtaine d'année. Rasé de près, il n'arborait qu'une très fine moustache. Ses cheveux noirs étaient taillés relativement court, et bien que soyeux, ils s'emmêlaient dans un désordre dénonçant un certain laisser aller. Ses yeux étaient grands et noirs. Et son regard paraissait presque vide. Mais Rasfred savait que cet homme était loin d'être stupide. Ce n'était pas la première fois qu'il traitait avec lui. Sinon d'ailleurs, Tancred ne se serait jamais permis des manières aussi informelles.
-"Pardonnez moi…" dit le noble en se rasseyant en face d'eux."… prenez donc un siège, faites comme chez vous. Vous n'allez pas rester debout pendant tout ce temps.
- Tel qu'il me plaît, nous négocions debout." Rétorqua Rasfred. Évidemment Tancred les voulait voir assis et détendus. Si jamais ça tournait mal, ses huit soldats n'auraient ainsi pas trop de difficultés à tuer les trois mercenaires. Mais en restant alerte, Rasfred se savait largement capable de venir à bout de ces amateurs.
-"Vraiment?" Fit Tancred." Vous devriez tout de même vous asseoir un peu. Ces fauteuils sont très confortables, et il n'y a rien de mieux après une bataille fatigante. Je n'ai aucune idée de comment ils les fabriquaient, mais en tout cas, ces fauteuils seront sans doute la seule chose que je regretterais de cette fichue ville. D'ailleurs, à ce propos…" il chercha un instant et saisit un pot à ses pieds qu'il ouvrit, et en extirpa une masse chevelue informe couverte de goudron et à peine reconnaissable." Premier élément du partage." Déclara Tancred." La tête du seigneur de la ville. La voulez vous? Beau trophée, traditionnel, typique. Comme ça ça paie pas de mine, mais attendez que le traitement au goudron soit terminé et vous verrez, le résultat sera non seulement esthétique, mais aussi bien conservé. Ou alors vous pouvez aussi choisir de le plonger dans l'eau bouillante et de retirer la chair. Ensuite vous nettoyez et vous obtenez un magnifique crâne humain. Objet de collection. Si vous trouvez les outils vous pourriez même graver quelque chose dans l'os pour en faire un souvenir impérissable. C'est très décoratif, c'est impressionnant, stylisé, très prisé des collectionneurs. Même si ça ne vous intéresse pas vous pourriez le vendre un bon prix si vous savez marchander."
Rasfred secoua la tête.
-"Non, non… c'est beaucoup trop générique, et la valeur marchande me parait douteuse. D'ailleurs ça nécessite un traitement complexe et coûteux pour qui n'a pas le matériel nécessaire. Si vous pensez pouvoir en tirer un bon prix, prenez le, vous êtes meilleur que nous en la matière.
- Si vous voulez. C'est un peu dommage tout de même. Enfin. Je vous accorde ce point."
Il rangea la tête avec une mine un peu résigné. C'était une feinte bien-sûr. Il espérait ainsi donner le premier mot aux mercenaires de Rasfred pour les mettre en confiance.
-"Bon!" Reprit il." Avez vous des idées?
- On prend la moitié du butin. On vous laisse l'autre moitié. Simple et de bon goût.
- Pardon? Je vous rappelle qu'il s'agit de mon côté de huit cents soldats. Quand vous vous en avez une centaine. Vous voudriez avoir pour vos cents autant que les huit cent? Estimeriez vous que chacun des votre mérite autant que huit des miens? Vous pouvez être de grand guerriers, vous poussez peut être l'arrogance un peu trop loin.
- On vous laisse quand même la ville. C'est pas rien.
- Je vous paie déjà en or. C'est pas rien non plus.
- Enfin vous oubliez un peu vite que vos huit cent gus ont rien réussi pendant un mois. C'est nous qui l'avons prise cette ville! C'est nous qui avons remporté cette victoire!
- D'autres en auraient fait autant. Et votre intervention a beau avoir été décisive, vous avez eu droit à la facilité en attaquant par le lac qui n'avait ni murailles ni défenseurs, pendant que mes homme payaient chaque pas de leur sang, puis en massacrant des lâche qui fuyaient après que mes hommes aient forcé les portes.
- Vos hommes n'ont pas forcé les portes. Elles se sont ouvertes pour eux. Monsieur, je vous respecte, vous et vos hommes, mais nous sommes d'un autre niveau. Et si je maintient qu'un seul de mes hommes en vaut huit des vôtres? Moi, Galart, et Guéraut avons dans cette seule bataille fait plus de dix morts chacun. Demandez à vos hommes combien ils ont été capables d'en tuer.
- Peut être. Mais comme vous dites, vous êtes d'un autre niveau. Avez vous des familles à nourrir? Des femmes ou des enfants qui attendent que vous leur rapportiez quelque chose? Avez vous après chaque bataille des veuves et des orphelins qui viennent réclamer dédommagement pour un mort. Je ne pense pas. Or moi, tous mes hommes ont des familles. Ce sont des humains eux. Pas vous. Je ne vois pas pourquoi je ferais preuve de la moindre forme de générosité à votre égard. Surtout si c'est aux dépens de mes hommes. Je vous accorde un huitième des parts.
- Vous traitez comme quelqu'un qui contrôle la situation. Mais c'est vite oublier que chacun de mes hommes peut en tuer huit des vôtres!
- C'est une menace? Sachez que je ne suis pas un idiot. Vous vous doutez bien que je n'ai pas été assez stupide pour vous apporter votre solde ici. Vous toucherez votre argent quand vous serez partis. Pas avant."
Galart pencha la tête de côté et fit un sourire amical en disant.
-" N'est ce pas cocasse que vous parliez déjà ainsi de diviser le butin alors que l'on a encore aucune idée de ce dont il consiste et de sa valeur."
Son sourire était contagieux. Et Tancred se forçait de ne pas sourire en disant:
-"En effet. Ce serait peut être intelligent de savoir en détail de quoi nous parlons. Les hommes doivent déjà avoir fait un inventaire maintenant. Même s'ils n'en ont pas reçu l'ordre. Peut être aurons nous un avis différent en fonction de la valeur de ce butin."
Rasfred acquiesça. À contrecœur, Guéraut aussi reconnut que c'était vrai. Alors ils sortirent du manoir. Suivis par le greffier, les gardes, et un nuage de corbeaux.
L'inventaire n'était pas tout à fait terminé, mais les chefs ordonnèrent de s'activer et l'inventaire fut clos en une heure. Les négociations qui suivirent furent plus calme et plus subtiles. Chaque objet particulier était exposé aux deux partis qui s'en disputaient certains et s'en rejetaient d'autre. Pour la plupart, étrangement, ils tombèrent d'accord. Galart intervenait en cas de désaccord en proposant diverses alternatives, et le plus souvent Guéraut devait alors réagir en écartant les alternatives trop loufoques, trop compliqués, ou pas assez avantageuses que proposait le gamin; s'appliquant à défendre les intérêts de la compagnie. Au final, c'étaient toujours Rasfred et Tancred qui avaient le dernier mot. Au terme des négociations, les conditions finales admirent que les mercenaires obtenaient en terme de prix un huitième de la valeur du butin mais qui en fait leur était bien plus utile car ils avaient pu choisir les objets précis, principalement des armes, du matériel, et des objets précieux basiques du type bijoux, artisanat et autre; de plus les mercenaires obtenaient le droit de faire soigner leurs blessés par les médecins du baron Tancred, pour cette soirée du moins.
Tancred, lui, récupéra des vivres, des objets d'art, des plans, de l'or, et des meubles, notamment les fameux fauteuils qu'il appréciait tant.
Le greffier avait tout pris en note, et l'accord fut signé par Tancred et Rasfred, qui contre toute attentes savait écrire.
Quand tout fut fini, chacun retourna à son camp. Les mercenaires passaient pour la plupart la nuit dans leurs bateaux, tandis que les hommes du baron occupaient la ville.
Galart était paisiblement en train d'entretenir ses dagues, assis par terre adossé à un mur en ruine, comme il avait l'habitude de veiller chaque soir, juste pour prendre soin de ses dagues. Le soleil n'était pas encore couché, quand le seigneur Tancred vint à sa rencontre. Seul. Sans escorte, sinon celle de ses corbeaux voletant toujours derrière lui. Tancred marchait silencieusement, les mains dans les poches, et en passant devant Galart, il s'arrêta devant lui et se pencha pour voir ce qu'il faisait. Le garçon leva vers lui un regard chaleureux avec un sourire. Il pencha la tête sur le côté et demanda innocemment:
-" Vous êtes intéressé par ce que je fais? Vous n'avez jamais vu une pierre à aiguiser?
- Si. J'en utilisais. Autrefois." Répondit le baron." Mais dis moi, n'as tu pas d'épée?
- Non. Je n'utilise que les dagues. C'est ainsi que j'ai toujours combattu et c'est ainsi que je combattrai toujours.
- Mais pourquoi? Cela ne doit pas être bien pratique.
- Quand on est petit comme moi, utiliser une épée c'est difficile.
- Moui… Je sais ça..." Dit le baron d'un air rêveur. Galart le regarda avec de grands yeux curieux.
-"Monsieur le baron! Est ce que je peux vous poser une question?
- Et bien… cela dépend si c'est une question personnelle ou pas.
- Je… pense… que c'est une question personnelle. Ça vous dérange?"
Tancred eut un sourire et répliqua:
-" Disons que je répondrais à ta question si… tu réponds à une de mes questions. D'accord?
- D'accord. Posez votre question!"
Tancred fut un instant déstabilisé par cette réaction soudaine. Il se reprit et demanda:
-"Comment un garçon comme toi a-t-il rejoint la bande de Rasfred? Par quel hasard? Par quel complot? Par quel enchaînement d'événement? Comment en es tu arrivé à là?
- Oh ce n'est pas très intéressant. Dans mon village j'adorais déjà me battre. Quand Rasfred et sa bande sont passé par mon village, je l'ai impressionné en battant deux de ses hommes en combat. Et j'ai demandé à rejoindre sa bande. Même si je n'avais que dix ans, il a vu que j'avais du potentiel, et il m'a pris sous son aile pour me former. Depuis je le suis partout. C'est aussi simple que ça.
- C'est aussi simple que ça? J'ai peine à le croire.
- Hé oui. On s'attend à ce que tout les guerriers aient une toile de fond déterminante et importante. Mais moi je n'ai tout simplement pas de toile de fond. Moi mon fond est blanc, immaculé, et laisse passer la lumière du soleil entre mes cheveux, c'est ce qui me rend si rayonnant je crois." À ces mots il pencha à nouveau la tête en souriant, et Tancred crut être ébloui tant la splendeur du soleil couchant se reflétait dans les cheveux de l'enfant et faisait resplendir son sourire. C'était frappant.
-" C'est vrai qu'il rayonne." Fit il, songeur. Puis se reprenant il dit:" Mais ce n'est pas aussi simple. Cela n'explique rien. Comment as tu appris enfant à te battre aussi bien en premier lieu?
- Oh ça. Et bien c'est un peu grâce à mon père. Un chevalier sans terre. Qui n'avait à vrai dire que son cheval et son épée pour faire de lui un chevalier. Il m'a donné une dague et m'a dit que puisque comme lui je serais probablement un chevalier sans terre, il fallait que je sache que pour un chevalier sans terre, la seule façon de s'en sortir c'est de savoir très bien se battre ou d'être séduisant. L'idée est de combattre vaillamment au service d'un grand seigneur jusqu'à être récompensé, ou conquérir sa propre terre, ou épouser une fille de haute noblesse, comme une jeune veuve ou la fille unique d'un vieux seigneur. Il m'a donc indiqué très tôt, en fait aussi tôt que remonte mon premier souvenir, que je devrais m'entraîner autant que je le pourrais pour être habile et beau. Et depuis je n'ai fait que ça. Je n'avais rien de mieux à faire et de toute façon je gagnais ma croûte en terrorisant d'autres enfants. Je me suis entraîné avec des dagues, des couteaux et autres, sur d'autres enfants, des animaux sauvages, et des adultes. Au début c'étaient des renards, des éperviers, des gosses et des paysan; puis des moutons, des chiens, des petites frappes et des brigands; et au final c'étaient des loups, des ours, des bandits de grand chemins et des soldats. Au fur et à mesure de mes réussites et de mes échecs, j'ai toujours progressé, jusqu'à ce que ça devienne trop facile. Je ne faisais vraiment que ça. C'était de ça que je vivais. C'était tout ce que j'aimais.
- Et ton père?
- Je ne l'ai pas connu bien longtemps. Il était toujours à quelques guerres pour gagner sa vie. Mais il n'était pas suffisamment fort, car il est mort très vite. Je ne sais plus quand par contre. Tout ce qu'il a fait ça a été me donner ma première dague et me dire de m'entraîner. Le reste je l'ai fait tout seul, jusqu'à ce que je tombes sur Rasfred.
- On peut donc dire que tu étais autodidacte.
- Sans doute. Quoi que ça veuille dire…
- En tout cas ce n'est pas la réponse à laquelle je m'attendais. C'est… troublant de simplicité.
- Oh mais maintenant vous devez répondre à ma question.
- Dis toujours.
- Je vois qu'en ce moment même vous êtes toujours entouré d'oiseaux. Et je sais qu'on doit souvent vous poser cette question mais… d'où vous viens cet amour des corbeaux? Je veux dire... On admet généralement que ce sont plutôt des nuisibles, des charognards. Ils dévorent les morts et les mourants sur les champs de bataille. Ils mangent les yeux des suppliciés, j'ai aussi cru comprendre qu'ils menaçaient les champs en dévorant les graines. Et puis… leurs croassements sont plutôt sinistre non? Enfin bref. Qu'est ce qui vous a poussé à faire l'élevage de ces bêtes?"
Tancred prit une longue inspiration. C'était une question à laquelle il aurait du s'attendre.
-"Tu avais raison quand tu disais que c'était selon toi une question personnelle. C'est un peu compliqué. Nous avons, eux et moi, une relation très spéciale. Comment pourrais je expliquer ça sans entrer dans les détails? Disons pour commencer que les corbeaux sont très intelligent. Les plus intelligents des oiseaux. Mais peut être même de tous les animaux. Les corbeaux sont véritablement plus intelligents que tu ne l'imagine. Dans la nature déjà, ils exploitent les progrès de l'homme, ils savent compter au moins jusqu'à huit, et ils semblerait qu'avec un peu d'entraînement ils peuvent faire des calculs. Comme tu l'as dis, ce sont des charognards. Mais tu as sans doute remarqué qu'on peut souvent voir des corbeaux suivre les armées d'humains même avant les batailles. C'est un signe parmi tant d'autres qu'ils savent exploiter l'homme. Car ils savent reconnaître une armée d'humains et ce que signifie leur présence. On a aussi d'autres exemples moins parlant, mais j'adapte mon discours à mon auditoire. Diverses expériences montrent qu'on peut très vite apprendre à un corbeau à faire un tour. Par exemple, on a déjà vu des corbeaux saisir un bâton dans leur bec pour le faire passer entre les barreaux de leur cage et attraper de la nourriture hors de portée. Bref, les corbeaux étaient l'animal parfait pour mes expérience. J'étais très jeune quand j'ai commencé. Je ne sais plus de quand date la première fois que j'ai approché un corbeau. En tout cas, à huit ans, j'avais déjà trois corbeaux de compagnie auxquels j'avais appris à rentrer dans leur cage chaque nuit et à venir se percher sur mon bras ou sur mon épaule. En échange je leur donnais à manger. Ces animaux m'étaient plus chers que n'importe quel humain. Pourquoi? Je ne sais pas. Eux ne me faisaient jamais de reproches. Eux n'avaient pas tant d'attentes de moi."Tancred s'assit par terre en face de Galart qui l'écoutait avec attention. Avec un soupir, le baron poursuivit." Vois tu… la baronnie était assez spéciale. Le château était presque vide. Je n'avais pas de frères et sœurs. Pas d'oncles ni de tantes. Ni cousins ni cousines. Et surtout, pas de mère. Je n'avais que mon père. Et il ne m'aimait pas. Pourquoi m'aurait il aimé d'ailleurs? Ma mère ne lui avait posé que des problèmes. Elle lui donnait sans arrêt des avis, semait la zizanie, complotait contre lui, le harcelait pour qu'il accorde des titres à ses frères à elle, et finalement, ils se haïssaient tellement, qu'elle demanda à un évêque de les divorcer, sous prétextes qu'ils étaient en fait soi disant cousin, ou quelque chose comme ça. Mon père aussi était d'accord. Et elle partit. Peu de temps toutefois après avoir pondu un seul et unique enfant: moi. Je l'ai revue quelquefois par la suite. Mais je n'aime pas en parler. Elle me méprisait… trop." Tancred tremblait presque." Je… je crois que je vais m'en tenir à l'essentiel. Mon père avait dans l'idée de divorcer puis de se remarier, mais le fait qu'elle lui ait fait un enfant gâchait tout ses plans. Tant que j'étais en vie, il ne pouvait décemment pas se remarier. Il consentit à me garder toutefois, puisque j'étais légalement son héritier. Mais son idée était de ne me garder en vie que si je me montrais digne d'être son héritier. Il voulait que je me montre assez fort. Il fallait être un homme fort pour tenir la baronnie, contrôler des vassaux jaloux et belliqueux, défendre son petit territoire des envahisseurs, faire régner la loi et l'ordre, et conserver sa place de baron qui ne reposait de toute manière sur pas grand chose. C'est très tôt que je me suis intéressé aux corbeaux. Parce qu'ils étaient suffisamment intelligent pour m'être utiles, mais suffisamment obéissants pour me respecter. C'étaient les seuls. À l'époque, mon père tenait à ce que je grandisse dans un environnement impitoyable. Aussi, mon maître d'arme n'hésitait pas à me frapper, les chiens m'aboyaient dessus, les valets ne m'obéissaient que quand ça leur chantait, personne ne me saluait ni ne me témoignait le minimum de respect. Des hommes se moquaient même ouvertement de moi, critiquant mes manies de solitaires. Moi je ne disais rien, mais je pensais beaucoup. Et je comprenais que le plus dur serait pour moi d'avoir des serviteurs loyaux qui me respecteraient, car on ne peut pas diriger des hommes sans respect. Or les corbeaux étaient les serviteurs loyaux dont j'avais besoin. Déjà à l'époque, on me disait comme tu l'as di que c'était une passion macabre. Mais ce n'était pas tant un problème. Après tout, le symbole de ma famille n'est il pas lui même macabre? Nos armoiries sont noires avec une faux. Nos habits ont toujours été noirs. La livrée noire. Et notre province était une terre grise, morne, et rocailleuse. Ou pullulaient justement les corbins. Alors, mes corbeaux passaient pour une excentricité de noble aux yeux des uns, et une névrose d'enfant esseulé aux yeux des autres. Dans tous les cas, ils s'en moquaient. Moi, je savais que tôt ou tard les corbeaux me seraient utiles. Grâce à moi ils ne craignent plus les humains. Je leur ai appris à faire des calculs, et ils sont capables de transmettre des messages comme des pigeons voyageurs, mais ils sont plus intelligent, et peuvent faire plusieurs allers retour pour peu qu'on leur donne une récompense à la fin. L'apogée de mes travaux serait de leur apprendre à communiquer des informations simples à l'aide d'un langage codé. Mais nous n'en sommes pas là." Il porta la main vers un corbeau perché sur son épaule et lui caressa doucement le plumage." Les corbeaux m'ont toujours été loyaux. J'ai pu, de mon enfance jusqu'à aujourd'hui, être sauvé de maintes tentatives d'assassinat grâce à eux, ne serait ce que parce que pendant que je ne fais pas attention, eux voient tout ce qui se passe autour de moi et me préviennent quand quelqu'un approche, et souvent me réveillent quand je dors au moindre bruit ou mouvement suspect. Et puis, reconnaissez qu'ils inspirent une certaine peur à mes ennemis, comme à mes alliés. Et ça, c'est toujours bon à prendre. C'est grâce à eux que j'ai pu conserver le pouvoir, depuis que mon père a… fait une malencontreuse chute… il y a neuf ans de cela. La première chose que j'ai faite en arrivant au pouvoir à été bien-sûr de tuer tout le monde et de remplacer tout le personnel ainsi que mes vassaux par des personnes plus dignes de confiance, plus jeunes, et me respectant plus. Malgré tout, c'est compliqué d'inspirer le respect à tous ces gens quand on a seulement onze ans. À moins bien sûre, d'avoir des corbeaux avec soi pour se donner un genre et intimider les gens. Et puis, un gamin de onze ans a tout de suite l'air beaucoup plus sérieux quand des corbeaux se perchent sur son bras. Les oiseaux ont toujours eu un je ne sais quoi de noble et de majestueux, et les corbeaux y ajoutent un air sérieux et fataliste qui sied très bien à un baron. Voilà en résumé quelque part, la réponse la plus satisfaisante que je puisse donner à la question: pourquoi j'aime autant les corbeaux. Mais je crois qu'il y a aussi quelque chose d'autre. La première fois que j'ai commencé à dresser des corbeaux… je ne me souviens plus très bien… je m'étais enfermé dans la chambre… pour pleurer je crois. Je crois. À l'époque je faisais souvent ça. Quand j'avais vraiment trop envie de pleurer… je m'enfermais dans ma chambre… pour pleurer. Je ne sais plus si c'était discret ou pas. Est ce que je m'enfermais parce que mon père m'interdisait de pleurer? Ou parce que j'avais honte? Ou plutôt parce que je me sentais plus à l'aise dans ma chambre? En tout cas, c'était je penses, plus de la colère que de la tristesse. C'était ça… de la colère… pas de la tristesse. À l'époque quand je m'énervais trop, je pleurais. Est ce normal? Était ce normal? Je veux dire… j'étais petit… c'était ainsi à l'époque. J'étais petit et sensible. Et je m'enfermais pour pleurer. Mais je n'ai jamais su si tout le monde savait ce que je faisais quand je m'enfermais. Sans doute. Cela n'a pas d'importance, ces gens sont tous morts maintenant... Qu'est ce que je disais? Les corbeaux. Les corbeaux c'est personnel. Je ne me souviens pas. Mais je crois… je crois qu'ils sont venu me voir par la fenêtre un jour que je pleurais… ce n'était certainement pas la première fois que je les approchais. Mais ce jour là, j'ai fait quelque chose... J'y suis! J'ai décidé de m'enfermer dans ma chambre pendant plusieurs jours. Les corbeaux volaient dans les cuisines de la viande que nous partagions, et en échange je ne les chassais pas de la chambre et les laissait se réchauffer près du feu. C'était en hiver, je me souviens de ça. Il neigeait dehors. Malin, je coupais la viande pour eux et la leur donnait moi même à manger pour les habituer à moi. C'est comme ça que ça a commencé. Enfin, c'est comme ça que ça a commencé sérieusement. Je me souviens maintenant. C'était beau… j'aimais bien cette complicité entre nous. J'aimais ces moment ou on se réchauffait ensemble, et je les faisait manger. C'était extraordinaire. Le tout mêlé à cette satisfaction de défier mon père. J'aimais ces moments… les seuls de ma vie ou je pouvais ne penser qu'à moi et à mes corbeaux, et pas à tout ces humains que je n'ai jamais aimé et qui en retour me méprisaient. J'étais bien. C'est si agréable d'avoir froid quand on peut se réchauffer avec des amis autour d'un bon feu. Je me souviens que la fenêtre était toujours grande ouverte pour laisser passer les corbeaux, mais le feu était toujours allumé. Et moi je me couvrais avec mes couvertures et mes draps pour me réchauffer, mais quelque part ça m'amusait d'avoir froid et de me réchauffer comme ça. J'ai su que j'étais vraiment proche des corbeaux au moment ou je pouvais les caresser et les recouvrir avec ma couverture. Et ce fut là que je fus content de moi. Ai je à nouveau été content de moi depuis?… Je ne sais pas. En tout cas ce fut l'un des plus beau moment de ma vie. Cela dura dix jours. Avant que mon père, s'inquiétant sérieusement, ne fasse enfoncer la porte de ma chambre à coup de bélier pour voir si j'étais encore vivant. À sa grande déception, j'avais une fois encore survécu. Grâce aux corbeaux, j'avais pu manifester ma colère en m'enfermant pendant dix jours. Pourquoi étais je si en colère ce jour là? Je vais m'en souvenir… Il se passait quelque chose de spécial… les dix jours étaient calculés… C'était… c'était… Ah! J'y suis! Mon père voulait me marier. Ou plutôt, me fiancer. Je me refusais à rencontrer la fille. Je refusais catégoriquement de me marier. Je le refuse encore maintenant d'ailleurs. Oh ça me revient! J'avait éventré un mouton, et depuis la fenêtre de ma chambre, j'avais lâché la carcasse sur la petite fille. C'est alors qu'il a bien fallu que je m'enferme dans la chambre. Ah et c'est la carcasse du mouton qui avait attiré les corbeaux. Je me souviens maintenant. Je me souviens presque de tout. Enfin, en tout cas, on peut dire que les corbeaux et moi, c'est très personnel en effet. Ne vas pas raconter ce que je viens de te dire. Cette affaire est personnelle. Alors ne l'ébruites pas.
- Bien entendu!" Fit Galart en souriant." Je comprends parfaitement, je ne raconterai votre histoire à personne. C'est la moindre des politesses. En tout cas ce fut très intéressant de parler avec vous. Et je vous remercie du temps que vous m'avez accordé.
- C'est à moi de te remercier de m'avoir écouté. Sur ceux, il me faut aller dormir sans plus tarder.
- Moi aussi."
Ils se dirent au revoir puis se séparèrent, chacun allant de son côté rentrer à sa base.

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