Prélude: 12 déserteurs
Saint-Empire romain germanique, Franconie, mars 1450.
Depuis des mois, l’Empire brûlait au rythme d’une guerre que peu d’hommes comprenaient vraiment. Le margrave Albrecht III Achille affrontait la riche cité impériale de Nuremberg pour le contrôle des routes et des péages de Franconie. Des villages entiers s’effaçaient dans les flammes, les récoltes étaient pillées, et des centaines de soldats troquaient leur vie pour quelques pièces et une promesse de gloire qui ne venait jamais.
Dans cette guerre, les nobles parlaient d’honneur. Les hommes de troupe, eux, ne parlaient que de faim.
Ils étaient douze. Douze silhouettes maigres glissant dans la nuit comme des bêtes aux abois. Ils avaient servi sous la bannière d'Albrecht, parcourant une terre dévastée où les champs fumaient encore longtemps après le passage des armées. Mais à force de marches forcées et de camarades abandonnés dans la poussière, ils avaient fini par comprendre une vérité brutale : ils n’étaient que du bois sec jeté dans un brasier princier.
La nuit de leur désertion, la lune était haute et pâle, telle une pièce d’argent volée. Ils quittèrent le camp sans un mot, laissant derrière eux les feux mourants et les officiers qui rêvaient encore de conquêtes. La forêt les avala aussitôt, refermant sur eux son manteau de branches noires. Les premiers jours furent une errance silencieuse dans l’humidité de la forêt de Franconie. Ils avançaient comme si chaque craquement de branche pouvait attirer une patrouille ou des chasseurs de déserteurs. Ils survivaient de racines, de baies et de ce que les bois voulaient bien leur offrir. La pluie d’avril les trempait jusqu’aux os, mais elle avait la vertu d'effacer leurs traces. Peu à peu, le fracas des combats sembla s'estomper. Ils n’entendaient plus les cris des villages incendiés ni le hennissement des chevaux éventrés. Pourtant, la guerre restait accrochée à leur peau. Elle vivait dans leurs mains tremblantes, dans leurs réveils en sursaut et dans cette peur animale qui ne quitte jamais ceux qui ont trop vu la mort.
Puis, un matin, après trois semaines de fuite, la forêt s’ouvrit brusquement. Devant eux serpentait la grande route commerciale reliant Mayence aux cités du Nord, telles que Brême ou Hambourg. C’était une artère vitale de l’Empire, un flux incessant de marchands, de pèlerins et de charrettes chargées de draps, de vins ou de manuscrits. Une route riche. Une route fatale pour douze hommes sans maître, sans soldes et sans avenir. Ils restèrent longtemps immobiles à la lisière des arbres, pareils à des prédateurs hésitant à quitter le couvert. Mais la faim ne connaît pas le doute ; elle les poussait en avant avec plus de force que n’importe quel capitaine.
Le premier voyageur qu’ils arrêtèrent fut un marchand de cuir. Ils n'avaient pas l'intention de le frapper. Au départ, ils ne voulaient que le nécessaire : un sac de pain, une outre de bière maigre, quelques deniers. Mais le marchand ne repartit pas vivant. Était-ce la faute de la guerre, de la faim, ou des sévices subis sous les ordres de leurs anciens officiers ? Nul ne le sait, mais la lame glissa dans la chair comme dans du beurre. Le sang souilla le manteau de cuir et l'homme s'effondra, raide. Ils l’enterrèrent avec tous les hommages chrétiens dont ils se souvenaient, comme si le respect du mort pouvait acheter leur pardon. Mais les jours suivants amenèrent d'autres proies : un colporteur, un pèlerin flamand, un messager impérial. Tous furent enterrés avec la même piété. À la mi-avril 1450, le printemps revenait, mais pour eux, aucune saison ne promettait de retour au foyer. Leur ancienne vie n'était plus qu'un rêve brumeux, une rive lointaine à jamais disparue.

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