Chapitre 1: Isabel Rotas

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Ce matin de mai 1450, l’air de Mayence pesait comme une chape humide, mais Johann Fust n’y prêtait guère attention. Il marchait d’un pas vif vers la maison étroite où vivait désormais seule celle qui était une véritable anomalie d’érudition. À vingt-deux ans, Isabel Rotas avait déjà la réputation dangereuse des êtres qu’on ne sait pas classer.

Elle était la fille unique d’un converso espagnol, ancien moine passé des Franciscains aux Dominicains, puis des Dominicains aux Bénédictins, comme si nul ordre n’avait su contenir un esprit trop vaste pour ses murs. Chez les premiers, son goût du grec avait éveillé la suspicion ; chez les seconds, ses questions avaient pris le goût du blasphème ; chez les derniers, il avait appris à se taire sans jamais consentir. Devenu copiste, puis scribe libre à Mayence, il avait quitté à cinquante ans les cloîtres comme on quitte une prison devenue trop étroite. De lui, Isabel tenait les langues et la faim qui les accompagne : le latin net et rigoureux, le grec souple, l’hébreu chargé de profondeur, l’arabe vibrant d’échos lointains et même un peu de Syriaque, que son père avait appris à l’occasion d’un pèlerinage à Jérusalem auprès des chrétiens d’orient. Elle passait de l’une à l’autre avec l’aisance de qui change de rue dans une ville familière. Mais sa mère lui avait donné le reste, c’est-à-dire presque tout ce qui compte dans le monde matériel. Fille d’apothicaire, veuve d’un orfèvre avant ce second mariage tardif, longtemps dite stérile avant de démentir la ville en mettant Isabel au monde, elle connaissait les poudres, les sels, les décoctions, les alliages, les encres, les pigments. Elle lisait les traités d’alchimie comme d’autres lisent les psaumes, et les manuscrits codés cédaient sous ses yeux comme des coffres sous une bonne clé. À eux deux, ils n’avaient pas élevé une enfant, mais façonné une érudite : capable de discuter théologie avec un clerc, de préparer un remède plus sûrement qu’un apprenti apothicaire, de reconnaître un métal à son odeur chauffée, de copier un texte sans faute, ou d’y découvrir l’erreur que personne n’avait vue.

La mère d’Isabel était morte quelques jours plus tôt et avec elle s’était retiré le dernier rempart entre Isabel et le siècle. Elle n’avait ni dot, ni protecteur, ni fortune ; seulement une mémoire prodigieuse, deux mains d’une précision rare, et cet esprit trop affûté pour la place ordinaire qu’on accordait aux femmes. Elle entretenait, sous le nom de son père, une correspondance prodigieuse avec tout le tissu intellectuel d’Europe, elle avait des correspondants de Grenade jusqu’à Jérusalem en passant par Paris, Londres, Rome, Constantinople et la plupart des villes d’importance. Elle parlait avec ces interlocuteurs de science, de théologie, de droit, d’alchimie, d’arts occultes et de temps d’autre sujet qui la passionnait. C’est à cela qu’elle occupait la majorité de ses journées entre les quatre murs étroits de sa petite maison.

Fust frappa.

La porte s’ouvrit presque aussitôt. Une femme grande pour l’époque apparut, elle avait les yeux bleus qui tiraient vers le vert. Ces cheveux n’étaient pas blonds, mais châtain très clair. Isabel apparut dans l'encablure de la porte sans coiffe, les manches retroussées, une trace d’encre au poignet. Elle ne lui laissa pas le temps de parler.

— Je vous ai déjà dit que je n’épouserais pas votre fils.

Fust eut un sourire sec.

— Oui, je sais. Et lui non plus, il ne le veut pas. Il dit que vous êtes trop grande, les seins trop petits et les hanches pas assez larges.

Elle leva les yeux au ciel avec une lassitude méprisante.

— C’est toujours la grande classe, votre fils.

— Ni lui ni vous n’avez le sens des affaires.

— Je ne vois pas le rapport. Et ce n’est pas ma faute s’il a moins de conversation qu’une chèvre.

— Parce que l’apprenti boucher qui vous courtise, lui…

— Il a beau être illettré, il est mille fois plus curieux et plus intéressant que le bœuf qui vous sert de fils.

Fust pinça les lèvres.

— Aucun sens des affaires.

— Je ne vois toujours pas le rapport.

Il se pencha légèrement vers elle, comme un homme venant enfin au vrai sujet.

— Avec vos capacités et les ressources de ma famille, vous pourriez reprendre la gestion de mon stationnaire. Parce que, soyons francs, quels choix s’offrent à vous ? Le mariage… ou les ordres religieux.

Un éclair dur passa dans les yeux d’Isabel.

— Tu parles d’un choix.

— Mais laissons cela. Je peux vous proposer une troisième solution.

Elle croisa les bras.

— Laquelle ?

Fust sourit alors d’un sourire plus vif, presque jeune.

— Travaillez pour moi en tant que chasseuse de livres.

Le silence se fit une seconde.

— Quoi ? Isabel Rotas sentit la curiosité l’emporter sur l’agacement.

— Venez avec moi, dit-il. Je vais vous expliquer.

Leurs pas résonnaient sur les pavés inégaux de Mayence, s'enfonçant vers les quartiers plus sombres, là où les méandres du Rhin semblaient exhaler une brume précoce. Isabel marchait d'un pas vif, sa robe de deuil accrochant les poussières du chemin, tandis qu’elle bombardait son compagnon de questions. Elle l’interrogeait sur la nature de cet investissement, sur ce qu'un banquier pouvait bien vouloir d'une femme instruite en langues anciennes. Mais Johann Fust restait un mur de silence.

À cinquante ans, Fust était l'incarnation de la puissance bourgeoise de ce milieu de siècle. Il n'avait rien du lettré éthéré ou du moine ascétique qu’avait été le père d’Isabel. C’était un homme de métal et de florins. Sa stature imposante, drapée dans un manteau de laine fine bordé de fourrure, malgré la moiteur de mai, trahissait sa réussite. Son visage était une carte de pragmatisme. Il avait un front large, des yeux dont la clarté semblait calculer en permanence le ratio entre le risque et le profit, et cette mâchoire carrée, typique de la lignée des Fust. Il avançait avec l'assurance de celui qui possède la ville, non par le titre, mais par la dette. Isabel observait ses mains. C’était des mains de financier, soignées, mais dont les doigts gardaient une certaine robustesse héritée de sa famille d'orfèvres. Son frère Jakob forgeait le métal pour les bijoux des maires, le premier mari de la mère d’Isabel avait été le maître de Jakob. Johann, lui, s’apprêtait à forger l’avenir avec une monnaie d’un genre nouveau. Il y avait chez lui une tension contenue, celle d'un homme qui a misé une fortune sur un secret et qui craint, à chaque coin de rue, de voir son investissement s'évaporer.

— Patience, finit-il par lâcher à voix basse, le savoir que vous possédez est une clé. Je vais simplement vous montrer la serrure. Ça coupa court aux interrogations d'Isabel.

Ils bifurquèrent dans une ruelle si étroite que les assises des maisons de bois semblaient vouloir s'embrasser au-dessus de leurs têtes, dérobant le peu de lumière qui restait. Ils s’arrêtèrent devant une porte massive, renforcée de fer noir, sans aucune enseigne. Un bâtiment austère, une ancienne remise transformée en forteresse. Fust sortit une clé lourde, la fit grincer dans la serrure avec une satisfaction presque charnelle. Il se tourna vers Isabel, son regard brillant d'une lueur d'ambition pure.

— Votre père savait copier le passé et les connaissances, Isabel. Ce que vous allez voir ici est la machine qui va les multiplier.

Il poussa la porte. Dans l'obscurité de l'atelier, l'odeur de l'encre fraîche, du plomb fondu et du bois de chêne pressé aurait pu saisir n’importe qui d’autre à la gorge, mais pas Isabel, elle connaissait ces senteurs, mais c’était la première fois pour elle qu’on mariait ces parfums. Au fond de la pièce, une silhouette s’activait près d’une presse monumentale : un homme aux mains noires d'encre, l'air aussi hagard que génial. Johann Fust fit un pas de côté pour laisser entrer Isabel dans la pénombre de l'atelier de Gutenberg.

— Bienvenue au cœur du fracas, murmura Fust.

Elle franchit le seuil avec cette prudence instinctive qu’on adopte devant les lieux où se fabrique quelque chose d’important. L’air y était encore plus lourd qu’au-dehors. Isabel pouvait y déceler bien plus d'arome, chargé d’huile chaude, de métal récemment fondu, de bois humide, de suie fine et de cette odeur âpre des encres grasses qui collent à la gorge. Ce n’était ni la senteur d’un scriptorium ni celle d’une forge, mais une fusion étrange des deux mondes, le livre et le marteau. La première chose qu’elle remarqua fut le désordre. Non pas le désordre des incapables, mais celui des hommes absorbés par une pensée trop grande pour leur table. Partout s’entassaient des formes de bois, des anneaux, des cadres, des lingots à demi entamés, des outils de ciseleur, des poinçons, des limes, des creusets noircis, des feuilles d’essai tachées d’encre, des caractères minuscules rangés par centaines dans des cases étroites. Des pages pendaient à des cordes pour sécher. D’autres, rejetées au sol, portaient des lignes nettes puis soudain brisées, comme si la machine elle-même hésitait encore sur sa propre langue.

Au fond de la pièce se dressait la presse. Massive, trapue, toute de bois sombre renforcé de fer, elle avait l’air moins d’un instrument que d’un animal de labour domestiqué à grand-peine. La grande vis descendait du plafond comme une menace lente. Isabel pensa à un pressoir à vin transformé par un esprit nouveau en machine à penser. Cette chose était une imprimerie à caractères mobiles qui utilise des pièces métalliques réutilisables pour composer rapidement des pages. Elle remplacera dans les décennies à venir la copie manuelle, elle permettra une production de livres plus rapide, plus abondante et bien moins coûteuse. Ça, personne ne le savait encore, mais en ouvrant l’accès au savoir, elle accélèrera la circulation des idées religieuses, scientifiques et politiques. Près de cette bête de chêne se tenait l’homme.

Gutenberg releva à peine la tête lorsqu’ils entrèrent. Il était plus large d’épaules qu’elle avait cru le deviner dans l’ombre en entrant, avec cette solidité des artisans nés dans les maisons aisées, mais qui ont travaillé de leurs mains plus que ne l’exige leur rang. Il approchait de la cinquantaine, peut-être davantage ; l’âge marque différemment les hommes qui luttent contre une idée. Son visage était carré, mâchoires lourdes, mais animées par un front vaste que la fatigue ne parvenait pas à rapetisser. Ses cheveux bruns grisonnaient aux tempes et reculaient déjà ; sa barbe courte, irrégulièrement taillée, semblait l’ouvrage d’un homme trop occupé pour se regarder. Ses mains frappèrent immédiatement Isabel. Elles n’étaient pas les mains d’un simple maître de comptes. Elles portaient des brûlures fines, des coupures anciennes, des ongles tachés de noir, la peau épaissie du pouce et de l’index par le métal et les outils. Des mains d’orfèvre tombées dans la guerre contre la lenteur du monde. Mais ce furent surtout ses yeux qui la retinrent. Gris, très clairs, enfoncés sous des arcades lourdes. Des yeux de calculateur et d’obsédé tous ensembles. Ils regardaient les hommes comme des obstacles, les objets comme des promesses, et les erreurs comme des offenses personnelles. Il tenait entre les doigts un petit rectangle de métal qu’il examinait à la lumière oblique d’une fenêtre haute.

— Tu reviens avec la savante ? dit-il sans saluer Fust. Voilà donc ton dernier investissement.

Fust ôta ses gants avec lenteur.

— Mon dernier pari, Nuança Johannes Fust.

Gutenberg leva enfin les yeux vers Isabel, la détailla sans gêne, non comme une femme, mais comme on évalue un outil dont on ignore encore l’usage.

— Une femme, dit-il. Pour courir les couvents et les bibliothèques. Tu perds l’esprit.

— J’emploie ses aptitudes, ses talents, pendant que toi, tu uses le tien à corriger des lettres déjà parfaites.

— C’est ridicule, les abbés ne montreront rien, les chanoines riront, les marchands mentiront et les collectionneurs la prendront pour une mendiante ou une épouse en fuite, Gutenberg dit cela en se redressant tout en regardant Isabel droit dans les yeux.

Isabel soutint son regard sans baisser les yeux.

— Je connais ces gens mieux que quiconque, je connais leurs langages, leurs aspirations. J’envoie des lettres du Portugal jusqu’en terre sainte à des correspondants érudits, qui ont en leurs possessions des raretés ou des informations sur ces raretés.

Un silence bref suivit.

— Voilà pourquoi je l’ai amenée, dit Fust en souriant.

Gutenberg grogna et reposa le caractère métallique.

— Nous n’avons pas besoin de chasseurs de livres. Nous avons besoin de finir d’imprimer la Bible. Quand elle sortira, elle se vendra d’elle-même. Les évêques l’achèteront, les monastères aussi et les universités suivront. Nous serons faits.

Fust s’avança d’un pas.

— Pendant six mois, peut-être.

— Six mois suffisent à rembourser bien des dettes.

— Six mois suffisent surtout à réveiller les imitateurs, répliqua Fust. Strasbourg, Cologne, Bâle, Nuremberg…, crois-tu que les orfèvres et les graveurs y sont aveugles ? Dès qu’ils verront un exemplaire, ils voudront leur presse. Dès qu’ils comprendront le profit, ils trouveront des bailleurs.

Gutenberg eut un geste d’impatience.

— Qu’ils viennent. Ils seront loin derrière.

— Derrière sur la mécanique, peut-être, pas sur le commerce. Si nous n’avons rien d’autre que la Bible, ils imprimeront psautiers, grammaires, indulgences, traités de droit, calendriers, sermons, tout ce que les villes achètent vite. Et s’ils trouvent des textes rares avant nous, ils auront l’originalité pendant que nous aurons la gloire.

Le mot sembla déplaire à Gutenberg.

— La gloire paie mieux qu’un calendrier.

— Non, dit Fust. Le calendrier paie comptant.

Isabel observa alors les deux hommes comme on observe deux forces contraires : l’un tendu vers l’œuvre, l’autre vers sa survie. Gutenberg ressemblait à ces alchimistes qui veulent l’or sans remarquer qu’ils meurent de faim ; Fust à ces banquiers qui compteraient les anges s’ils pouvaient les revendre.

Gutenberg revint à elle.

— Et vous, mademoiselle le prodige, que savez-vous chasser exactement ?

— Les textes qu’on cache, les manuscrits mal catalogués, les bibliothèques qui conservent des copies oubliées que personne ne croit précieuses jusqu’à ce qu’un homme riche les désire.

— Et pourquoi vous les donneraient-ils ?

— Je ne sais pas , répondit Isabel avec une sincérité déconcertante, mais je trouverais. Je saurai les convaincre, ajouta-t-elle en lançant un regard à Johann Fust. Je saurais, ajouta-t-elle comme pour se convaincre elle-même.

— L’argent, s’empressa d’ajouter Fust.

— Si le prix est honnête, conclut Isabel distraitement.

Cette fois, Gutenberg ne put empêcher un léger mouvement du coin de la bouche. Gutenberg marcha jusqu’à la presse, posa la main sur le bois poli par l’usage et tourna la tête en direction de Fust.

— Très bien. Supposons que ton idée ne soit pas entièrement idiote. Que rapporterait-elle ?

Fust répondit aussitôt :

— Des textes rares, uniques, célèbres, prestigieux et surtouts très rechercher, des auteurs latins pour les écoles, des compilations de médecine pour les villes, des livres de prières plus courts pour les bourgeois, des curiosités grecques pour les intellectuels, des ouvrages uniques qu’aucun copiste ne peut multiplier assez vite, mais nous si.

Gutenberg regarda sa machine, puis les caractères alignés comme une armée minuscule.

— Il faudra d’abord que ceci tienne ses promesses, dit Gutenberg en regardant la presse à caractères mobiles qu'il était en train de mettre au point. Il savait qu'il allait transformer toute une économie d'artisans en entreprise industrielle. Le livre, objet de luxe et de prestige, allait bientôt devenir un objet de consommation très commun et accessible. Le monde en serait bouleversé, mais c'est dans l'essence du monde de se transformer et d'évoluer.

Isabel s’approcha d’une feuille encore humide. Les lettres y étaient d’une régularité presque inquiétante. Ni la fatigue d’un scribe, ni l’humeur d’un copiste, ni la faiblesse d’une main n’y paraissaient. Elle s’immobilisa devant le grand pupitre où séchait la feuille de papier. Ses yeux étaient habitués à la calligraphie nerveuse des manuscrits, mais, en cet instant, elles déchiffraient avec une stupeur presque religieuse ces colonnes de texte d'une régularité surnaturelle. Les lettres étaient noires, profondes, identiques les unes aux autres, comme si une légion d'anges copistes avait aligné les signes avec une règle divine.

— Ce n'est pas de la magie, Isabel. C'est de la géométrie appliquée au plomb.

La voix était calme, posée, dépourvue de l'arrogance de Fust ou de la nervosité de Gutenberg. Elle se retourna et vit un homme d'environ vingt-cinq ans qui semblait être le seul élément ordonné de ce chaos d'encre et de métal. Il était grand, blond et beau, presque irréel, comme si un ange venait de chuter sur terre. Peter Schoeffer ne ressemblait en rien à un apprenti ordinaire. Il y avait dans sa posture l'élégance intellectuelle de la Sorbonne et la rigueur du calligraphe qu'il avait été à Paris. Son visage était fin, marqué par une intelligence analytique, et ses mains, bien qu'entachées par le métier, bougeaient avec une précision chirurgicale. Contrairement à Gutenberg, qui semblait lutter contre la matière, Schoeffer paraissait la comprendre. Il portait un pourpoint sombre, ajusté, et son regard ne quittait pas Isabel, évaluant non pas sa beauté, mais la capacité de son esprit à saisir l'ampleur du désastre que cette machine allait causer aux vieux scribes. Avec une patience de pédagogue, il s'approcha du marbre et pointa les caractères mobiles.

— Voyez-vous ces poinçons ? Chaque lettre est un corps indépendant. Nous ne copions plus, nous multiplions. Là où votre père mettait un mois pour achever un traité, cette presse peut en enfanter des dizaines en une journée. Nous changeons la vitesse du monde, Isabel.

— Et sa mémoire, ajouta Isabel dans un souffle, sentant ses joues s’enflammer devant ce bel homme, instruit et sûr de lui. Elle tentait de réprimer un sentiment qu’elle n’avait jamais ressenti auparavant.

Peter fit une pause, ses yeux brillants d'une ferveur technique, avant d'expliquer les alliages, le secret de la viscosité de l'encre et la pression nécessaire pour que le papier ne boive pas le texte comme une éponge. Mais alors qu'Isabel semblait prête à poser mille questions de plus, Schoeffer remarqua qu’elle rougissait et qu’elle tentait de dissimuler le désir qu’elle ressentit pour lui. Ceci éveilla en lui un vieux sentiment, il se souvint d’avoir déjà ressenti ça et il refusait de le perdre à nouveau. Tout cet univers d’émotions c’était passé en un éclair dans la l’esprit de Peter Schoeffer. Il se redressa d’un coup, ce qui surprit Isabel, et se tourna vers Johann Fust, qui observait la scène d'un air satisfait. Le ton du jeune homme changea instantanément, devenant grave, presque protecteur.

— Maître Fust, commença-t-il en croisant les bras, je ne conteste pas le génie de cette demoiselle pour les langues ou les écrits, mais votre projet est une folie. Vous voulez l'envoyer sur les routes d'Europe pour dénicher des manuscrits rares ? À vingt-deux ans ?

Il jeta un regard à Isabel, non pas avec mépris, mais avec une inquiétude sincère pour sa sécurité.

— Les routes ne sont pas des allées de monastères. Entre les brigands, les épidémies et les tribunaux de l'Inquisition, qui voient d'un mauvais œil les femmes trop instruites, elle ne dépassera pas les frontières du Palatinat. Si vous voulez des raretés pour remplir notre catalogue, je connais une marchande de livres à Francfort. Une femme d'expérience, endurcie par la route. N'envoyez pas une pucelle inexpérimentée se perdre dans un monde qui n'attend que de la broyer.

Isabella était dans un état second, comme si elle faisait une chute interminable. Elle entendit à peine Gutenberg dire : « J’ai moi aussi une proposition alternative pour mettre en place votre idée absurde, Fust. Mais contrairement à Peter, celui que je propose est un homme, et un noble qui plus est ; il pourra vous ouvrir bien plus de portes qu'une simple marchande de livres ». Isabelle sentait le sang lui remonter les veines. Schoeffer, malgré son apparente douceur, venait de dresser entre elle et son ambition un mur de réalité aussi froid que le plomb de ses caractères.

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