Chapitre 8: Sur la route

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La route les avait avalés. Les champs s’étaient ouverts, puis refermés derrière eux. Les villages s’étaient espacés. Et bientôt, il n’y eut plus que la terre, les bois, et cette ligne incertaine qui menait vers le nord.

Le rythme du franche montagne était régulier, un balancement hypnotique qui aurait dû apaiser les esprits. Mais pour Zora, chaque foulée était une occasion. Elle sentait le corps d’Isabel contre le sien, une proximité forcée qui lui permettait de percevoir le moindre changement dans sa respiration. Zora laissa passer plusieurs heures de silence, attendant que la fatigue du voyage émousse les défenses de sa compagne.

— Ce voyage tombe au pire moment, finit-elle par lâcher d'une voix basse à l’oreille d’Isabel dans un soupir de confidence.

Isabel, les yeux fixés sur l'horizon, répondit avec une politesse distraite :

— Johann Fust n'est pas homme à attendre que les circonstances soient favorables. Pour lui, le temps, c’est de l’argent et il n’aime pas en perdre.

— Ce n'est pas Fust qui m'inquiète, reprit Zora avec une hésitation parfaitement feinte. C'est ce que je laisse derrière moi à Mayence. Un secret qui commence à peser plus lourd que mes livres.

Elle sentit Isabel se redresser légèrement. La curiosité était piquée.

— Nous avons tous nos fantômes, dit Isabel en pensant à Peter.

— Le mien a un nom, murmura la marchande. Un homme que j'ai croisé chez Fust... Un esprit brillant, triste et trop passionné pour son propre bien, Peter Schoeffer.

Le choc fut invisible pour les hommes qui ouvraient et fermaient la marche, mais Zora le sentit à travers la selle : le cœur d'Isabel venait de rater un battement. Son dos se fit de marbre.

— Tu connais ce nom ? demanda Zora d'un ton innocent, comme si elle interrogeait une étrangère sur un voisin lointain.

— C'est un... un homme de talent, répondit Isabel d'une voix étranglée qu'elle tentait de maîtriser. Pourquoi parles-tu de lui ?

Zora laissa échapper un rire triste, un son chargé d'une vulnérabilité calculée.

— Parce que cet homme m'a laissé un souvenir que je ne peux plus cacher sous ma robe. Je suis enceinte, Isabel. Et Dieu me pardonne, je ne sais pas comment je vais pouvoir aller jusqu'à Brême avec cette vie qui grandit en moi. Peter ne le sait pas encore... Je ne voulais pas l'enchaîner, mais maintenant...

Le silence qui suivit fut tranchant comme une lame. Isabel ne voyait plus la route. Elle revoyait le visage de Peter, quelques jours plus tôt, lorsqu'elle l'avait éconduit pour préserver sa liberté. La douleur de l'avoir repoussé se transformait en une agonie nouvelle : l'idée qu'il s'était consolé dans les bras d'une autre, ou pire, qu'il menait cette double vie pendant qu'il la courtisait.

— Pourquoi me dis-tu cela ? demanda enfin Isabel, les dents serrées.

— Parce que tu es la fille d'une apothicaire, murmura Zora, se penchant plus près de son oreille. On dit que ta mère connaissait les secrets des femmes. Je ne peux pas garder cet enfant. Pas si Peter doit continuer sa route sans entraves. Aide-moi, Isabel. Prépare-moi de quoi... de quoi arranger les choses à notre prochaine étape.

Le soir tomba comme une fatigue, Brancaleone ordonna le campement.

Ils établirent le camp à l’orée d’un bosquet, à l’écart du chemin. Brancaleone choisit l’endroit sans discuter : terrain légèrement en pente, visibilité dégagée, arbres assez proches pour couper le vent, mais pas assez pour masquer une approche.

Isabel s'éloigna sans dire un mot, s'enfonçant dans les fourrés pour cueillir les herbes nécessaires. Ses mains tremblaient parmi les feuilles de tanaisie. La trahison de Peter brûlait ses veines, mais son éducation l'emportait.

Zora la suivit à distance, dissimulant un couteau dans sa manche. Elle observait le dos de la lettrée. Si elle accepte de tuer l'enfant de Peter, elle se brisera elle-même. Et si elle refuse, je l'éliminerai ici. « Je trouverai le livre à Brême, seule ». « Je n’ai pas besoin d’elle ». « Je suis capable de distinguer un exemplaire unique dans la poussière, je l’ai appris. C’est dans mes veines depuis treize générations ». Zora pensa tout cela tout en observant Isabel.

Isabel se redressa, tenant un bouquet d'herbes amères. Elle se tourna vers Zora, son visage pâle, mais d'une dignité royale. Zora resserra sa prise sur son arme, prête à bondir si Isabella manifestait la moindre colère.

— Je ne le ferai pas, Zora.

La marchande de livres fronça les sourcils, sa lame glissant vers son poignet.

— Tu m'abandonnes ?

— Non, dit Isabel d'une voix claire qui fit reculer Zora. Tu dois garder cet enfant. Peter est l'homme le plus loyal que j'aie connu. S'il apprend que tu portes son sang, son honneur l'obligera à te protéger. Il sera pour toi un époux dévoué et un père magnifique.

Zora resta interdite. Ce n'était pas la réaction d'une femme jalouse. C'était celle d'une sainte ou d'une folle. Elle rangea son couteau, déconcertée par cette noblesse qui ruinait ses plans de meurtre.

— Tu es prête à le lui laisser ? explosa Zora, sa jalousie réelle reprenant le dessus sur son mensonge. Tu sais qu'il est fou d'amour pour toi ! Comment peux-tu être aussi froide ? C'est une folie ! Tu renonces à l'homme le plus brillant de Mayence pour quoi ? Pour courir les routes avec un mercenaire, une marchande et un chevalier ?

Isabel la regarda avec une compassion qui fit plus de mal à Zora qu'une insulte.

— S'il t'a choisie, même pour une nuit, c'est que tu as quelque chose qu'il lui faut. Garde-le. Garde l'enfant.

Isabel retourna vers le feu de camp qu’avait préparé Brancaleon, laissant Zora seule avec son mensonge.

Le crépitement du feu était le seul bruit qui trouait le silence du soir, avec le ronflement lointain de Brancaleone et le bruit du fer que Jacques astiquait machinalement. Isabel était assise sur une souche, le regard perdu dans les flammes, son visage de porcelaine baigné d'une lueur orangée.

Zora s'approcha. Le poids du silence d'Isabel, cette générosité tranquille qui venait de briser tous ses plans de meurtre, lui était insupportable. La haine avait fait place à une confusion humiliante.

— Pourquoi ne m'as-tu pas frappée ? demanda brusquement Zora, sa voix n'étant plus qu'un murmure rauque.

Isabel leva les yeux, surprise par l'agressivité de la question.

— Pourquoi l'aurais-je fait ? La douleur ne se guérit pas par la violence.

Zora laissa échapper un rire sec, presque un sanglot. Elle s'accroupit face à elle, les mains tremblantes.

— Parce que tout est faux, Isabel. Tout. Il n'y a pas d'enfant. Il n'y a jamais eu de nuit passionnée. Peter ne m'a jamais touchée.

Isabel resta immobile, les lèvres entrouvertes. Le soulagement qu'elle aurait dû ressentir fut balayé par une vague d'incompréhension.

— Pourquoi inventer ça ?

— Pour te briser ! s'exclama Zora en baissant la voix pour ne pas réveiller le camp. Pour que tu le détestes.

Elle baissa la tête, ses cheveux sombres masquant son visage.

— Mais tu n'as pas cillé. Tu m'as offert ta bénédiction. Tu m'as offert l'homme que tu aimes comme on donne une aumône. Tu es prête à sacrifier ton propre bonheur pour une liberté dont tu ne sais même pas quoi faire... C'est insupportable.

Isabel fixa les braises pendant un long moment. La trahison de Zora était atroce, mais la vérité sur Peter redonnait à son monde ses couleurs d'origine. Pourtant, elle ne se mit pas en colère.

— Tu te trompes sur une chose, Zora, dit Isabel d'une voix calme. Je n'ai pas sacrifié mon bonheur par bonté d'âme. Je l'ai fait parce que je refuse que mon cul soit une marchandise que l'on s'arrache.

Elle se pencha vers la marchande de livres, dont les yeux brillaient de larmes de rage.

— Tu as menti pour posséder un homme. Moi, je l'ai repoussé pour me posséder moi-même. C'est là que réside notre différence. Nous n'avons que l'une l'autre pour survivre à ce voyage.

Zora essuya ses yeux d'un geste rageur.

— Qu'est-ce que tu vas faire ? Le dire au chevalier ? Au mercenaire ?

Isabel secoua la tête.

— Non, tu vas porter ce mensonge toute seule.

Isabel se leva, s'enveloppa dans sa couverture et s'allongea, tournant le dos au feu. Zora resta, face aux cendres, réalisant que la liberté d'Isabel était une prison intimidante qui la plongeait dans la confusion. Elle voyait Isabel comme un miroir, elle aussi aimait sa liberté, mais à qu’elle prit?

Le feu devant Zora était petit. Toujours petit pour ne pas attirer l’attention. La nuit s’installa lentement.

Après sa courte sieste, Brancaleone vérifia les chevaux, les mules et fit deux fois le tour du périmètre. Pendant que le garçon dormait un peu trop à l’écart et que le chevalier continuait à aiguiser ses armes. Les deux femmes restèrent près du feu.

Zora tendit ses mains vers les flammes.

— Tu aurais dû le prendre.

Isabel sans se retourner ne répondit pas immédiatement.

— Arrête !

Il y eu un silence qui fut balayé par le bois qui craqua dans le foyer. Zora leva un sourcil.

— Tu avais un homme qui t’aimait. Un homme qui pense. Qui doute. Qui te regarde comme si tu étais… quelque chose qui compte.

Isabel se retourna et fixa le feu.

— Il est faible.

— Il est humain, corrigea Zora.

Elle pencha légèrement la tête.

— Et toi, tu as eu peur.

Isabel serra ses doigts.

— J’ai fait un choix.

— Non. Tu as fui un choix.

Le silence se fit plus lourd.

— Tu sais ce qui arrive aux hommes comme lui ? continua Zora plus doucement. Ils finissent par aimer ailleurs. Parce qu’ils ne savent pas attendre indéfiniment.

Isabel releva lentement les yeux vers Zora et pour la première fois, une hésitation passa dans son regard.

— D’autres pourraient s’intéresser à lui, murmura-t-elle.

Zora eut un sourire sans joie.

— D’autres s’y intéressent déjà, rétorqua Isabel

Le feu crépita. Isabel détourna les yeux.

— Alors, fini par dire Isabel… j’ai peut-être commis une err…

Un bruit sec coupa la nuit et la conversation. Un pas, puis un autre. Jacques surgit dans la lumière du feu, pâle.

— Il n’est plus là.

Silence.

— Qui ? demanda Zora sans se lever.

— Le garçon.

Le mercenaire qui n’était pas très loin du petit groupe tourna lentement la tête.

— Depuis quand ? demanda Brancaleone

— Je… je ne sais pas, Bégaya Jacques

Brancaleone s’approcha d’un bloc.

— Vous ne savez pas ?

La tension monta d’un cran.

— Il dormait. Je l’ai laissé un instant…

— Vous laissez un enfant seul dans un camp ouvert ?

Jacques serra les dents.

— Ce n’est pas un enfant comme les autres.

— Non, dit Brancaleone froidement. C’est un mort en sursis.

Le chevalier fit un pas en avant.

— Surveille tes paroles.

— Surveillez votre convoi.

Le silence devint tranchant, enfin Brancaleone reprit, plus bas :

— Ce n’est pas normal.

— Quoi ?

— Qu’un seigneur s’agite ainsi pour un serf.

Jacques ne répondit pas.

— Un seigneur, continua le mercenaire, s’assure que la grange est sèche. Que les bêtes et les serfs vivent assez longtemps pour travailler. Le reste… ne compte pas.

Le regard du chevalier se troubla.

— Ce n’est pas… ça.

Brancaleone attendit. Jacques détourna les yeux, puis, d’une voix plus basse :

— C’est mon fils.

Le silence retomba lourdement.

— Un bâtard.

Zora ne bougea pas. Isabel fixa Jacques avec une attention nouvelle.

— Sa mère était une serve, reprit-il. Mon père… n’a rien voulu entendre. Il l’a envoyée au couvent. “Pour la protéger”, disait-il.

Un rire bref, amer.

— Il voulait surtout protéger son nom.

— Et toi ? demanda Isabel.

— Moi… je suis parti.

Il inspira.

— Les tournois. Les routes. Puis quand sa mère est… Il s’interrompit le cœur lourd. Bref, je l’ai pris avec moi. C’était plus simple que d’affronter mon père… et son jugement.

Un silence.

— Les femmes ne disparaissent jamais vraiment. On les déplace. On les enferme. On les réduit. Mais on ne les sauve jamais, dit Isabel, doucement en regardant Zora.

Brancaleone eut un rictus.

— Le monde n’est juste pour personne.

Elle tourna la tête vers lui.

— Vraiment ?

— Je suis né dans une Cour des Miracles. Tu sais ce que c’est ? Des enfants qui meurent avant de savoir parler. Des hommes qui vendent leurs doigts pour manger. J’aurais échangé cette vie contre un couvent sans hésiter.

Elles haussèrent les épaules.

— Au moins, là-bas, on survit, conclut Brancaleone.

Le silence retomba brutalement. La terreur se lisait sur le visage de Jacques, puis un bruit lointain. C’était un hennissement.

Tous se figèrent et Brancaleone leva la main.

— Là.

Ils avancèrent, lentement, sans bruit. La clairière apparut entre les arbres éclairés par la pleine lune d’une nuit sans nuage et d’un puissant feu de camp.

Le garçon debout, ligoté. Entouré de brigands aux visages fermés et aux armes mal entretenues. Tous avaient des regards qui ne laissaient aucune place à l’erreur.

L’un d’eux tenait l’enfant par l’épaule, un autre souriait d’un sourire sans dents, sans joie et surtouts sans issue pour le malheureux innocent qui était tombé entre ses griffes.

Brancaleone en voyant ça s’immobilisa. Jacques inspira trop fort. Zora posa la main sur son couteau. Isabel suivit simplement le mouvement qui s’immobilisait. Tous s’étaient rapprochés du camp, devenu leur ennemie, d’une nuit qui, soudain, sembla se refermer sur eux.

La lisière du bois exhalait une odeur de terre mouillée et de résine, mais en contrebas cette odeure s’effaçait devant la puanteur de la graisse brûlée et du vin aigre.

Le campement des brigands s’étalait dans la clairière. Il y avaient douze hommes, des déserteurs, à en juger leurs armures rouillées et leur discipline lâche. Au centre, un feu de joie projetait des ombres déformées sur les troncs des chênes. Ils attachèrent le garçon à une roue de charrette à l’écart du cercle de lumière, l’enfant n’était qu’une silhouette recroquevillée.

Brancaleone était allongé dans les fougères, immobile comme une pierre tombale. Il ne regardait pas le feu, mais les angles morts à ses côtés, Zora et Jacques, Isabel était un peu en retrait près de Zora.

« Douze, » murmura le Zora, sa voix n'étant qu'un souffle froid. « Trois dorment, quatre boivent, deux chient, les trois derniers gardent les chevaux. Le chef est celui avec la dague à rouelles.» Brancaleone conclut « C’est lui qu’on fauche en premier. »

Brancaleone se tourna vers les femmes. Ses gestes étaient lents, dépouillés de toute émotion. Il tendit à Isabel une arbalète de poing au mécanisme huilé.

« Isabel. Tu te places derrière ce tronc. Ne cherche pas le cœur, vise la masse. Si ça bouge, tu presses la détente. Ne réfléchis pas à l'âme de l'homme, ou c'est la tienne qui s'envolera. »

Isabel prit l’arme, les doigts tremblants. Le froid du métal lui sembla gagner ses os. Elle fixa le mercenaire, cherchant une once de doute, mais ne trouva qu’une géométrie de mort.

« Zora, » continua Brancaleone. « Prends l’arc court. Tu te mets sur le flanc gauche. Ta mission est de clouer les chiens qui tenteront de détacher les chevaux. On ne veut pas d'une poursuite. »

Zora hocha la tête, vérifiant la tension de la corde avec une expertise silencieuse qui surprit Isabel. La marchande n'avait rien d'une citadine ; elle avait le regard d'un prédateur des forêts. « Avec mon arc long, je vais tenter d’en éliminer un maximum », conclut le mercenaire.

« Et le chevalier ? » demanda Zora.

« Jacques contourne par le ravin, » répondit Brancaleone en désignant l'ombre épaisse à l'opposé. « Il s'approche à pied, récupère le gamin pendant que nous saturons le camp de traits. Au premier cri, on vide les carquois. Silence, précision, retrait. C'est ainsi qu'on survit. »

Jacques de Lalaing écoutait, un sourire étrange flottant sur ses lèvres, la main posée sur le pommeau de son épée. Il acquiesça d'un geste sec avant de se fondre dans les ténèbres. Tout le monde se mit en place et attendu patiemment.

Le silence retomba, seulement troué par les rires gras des brigands. Isabel sentait le battement de son sang dans ses tempes. Elle ajusta l’arbalète. Brancaleone, lui, avait déjà encoché une flèche sur son arc long, une posture de statue grecque vouée au carnage. Il attendait le signal. Le moment où Jacques serait à portée de l'enfant.

Une minute passa. Puis deux.

Brancaleone fronça les sourcils. Ses yeux d’ours scrutaient le ravin. Rien. Aucun bruissement. Puis, un son monta de la direction opposée à celle prévue. Un martèlement de sabot, rythmique et lourd.

« Non… » souffla le mercenaire.

Ce n'était pas le glissement d'un homme de l'ombre. C'était le tonnerre des sabots au galop.

Jacques de Lalaing n'était pas dans le ravin. Il était à l'orée du sentier principal, monté sur son pur-sang noir, son armure sombre de joute brillant d'un éclat spectral sous la lune. Il fonçait droit sur l'ennemie au galop en hurlant.

— LALAING !

Le cri déchira la nuit comme un blasphème et le chevalier continua de charger.

Il ne chercha pas la discrétion, il chercha la gloire. Dans un fracas de branches brisées, il surgit dans la lumière du feu, son espadon, cette épée de plus de deux mètres, levés haut dans le ciel sombre, décrivant un arc d'argent meurtrier. Le premier brigand n'eut pas le temps de lâcher sa chopine que sa tête roulait déjà dans les braises, projetant une gerbe d'étincelles rougeoyantes.

« Espèce de noble suicidaire ! » jura Brancaleone.

Le plan était mort. La tactique avait laissé place à la furie.

Le camp explosa en un chaos indescriptible. Les brigands hurlaient, cherchant leurs armes dans la panique. Jacques, au milieu du brasier, faisait danser sa lame dans un tourbillon d'acier qui fauchait tout ce qui l'approchait. Son cheval, dressé pour les combats, frappait des sabots antérieurs, brisant des côtes dans un craquement sinistre.

« Tirez ! » hurla Brancaleone aux femmes. « Tirez sur tout ce qui n'a pas de plumes sur le casque ! »

Zora lâcha sa première flèche, qui se ficha dans la gorge d'un homme s'apprêtant à saisir une lance. Isabel, les yeux écarquillés par l'effroi et l'adrénaline, pressa la détente. Le carreau partit avec un claquement sec, percutant le cœur d'un assaillant qui se ruait vers le garçon avec une dague à la main.

Le chevalier riait au milieu des lames, le visage barbouillé du sang des autres. Il était magnifique et terrible, une icône de violence pulvérisant la logique froide du mercenaire. Mais déjà, les brigands survivants se regroupaient, et trois d'entre eux, armés de vouges, encerclaient le chevalier par l'arrière.

Brancaleone s’accrocha l’arc long dans le dos, sortit son messer et s'élança dans la pente. Le sauvetage venait de devenir un abattoir. Le mercenaire se précipita vers un homme qui avait attrapé une arbalètes pour abattre le bon chevalier à distance, mais Brancaleone ne leur donna pas le temps de s’ajuster. Il en frappa un entre les omoplates et lui trancha la gorge quand il se retourna.

Le vacarme s’était mué en un rythme brutal, presque mécanique. Jacques ne combattait plus, il abattait ses assaillants. Son espadon décrivait de larges arcs d’acier qui coupaient l’air avec un sifflement sinistre, chaque mouvement arrachant un cri, un membre, une vie. Les trois brigands qui avaient tenté de l’encercler n’étaient plus qu’une erreur déjà corrigée : l’un gisait ouvert de l’épaule à la hanche, les deux autres reculaient en trébuchant, incapables de franchir le mur de mort que dressait le chevalier.

Le premier tenta une feinte, une pique en avant, hésitante, mais Jacques n’esquiva pas. Il avança. La lame du brigand glissa sur l’armure comme une pluie inutile. En retour, l’espadon s’abattit, net et définitif. L’homme s’effondra avant même de comprendre qu’il était déjà mort.

Le dernier resta figé une fraction de seconde de trop.

Zora vit cette seconde.

— À gauche ! Cria-t-elle.

Mais Jacques n’en avait pas besoin.

Il pivota, la lame remontant en une diagonale parfaite. Le brigand hurla puis plus rien. Juste un corps qui tombait dans la boue.

Le silence retomba brutalement, seulement troublé par les crépitements du feu… et les gémissements des mourants.

Un homme surgit alors des ombres, abandonnant toute dignité, toute arme, il courait. Brancaleone, attrapât son arc, le leva instinctivement … tira et l’homme s’effondra en disparaissant dans la nuit, avalée par les fourrages de la clairière comme un mauvais souvenir.

Jacques, lui, ne regardait déjà plus les morts.

— Le garçon !

Il bondit de sa selle avant même que son cheval ne s’immobilise, traversant le camp en enjambant les corps. Quand un dernier assaillant qu’on croyait mort se précipita vers le chevalier, le couteau levé, Jacques attrapa le poignet qui tenait la lame, lâcha l’espadon et prit la gorge de son assaillant qu’il souleva de terre avant de lui coller un coup de casque qui fracassa le crâne de l’agresseur. Après ça, il relâcha le corps qui s’effondra, mort, sur le sol rouge, humide de sang. Il ramassa l’immense épée du mercenaire, regarda autour de lui pour voir s’il n’y avait pas d’autre danger puis repartit en direction de l’enfant.

Jacques arriva près de son fils, il planta l’épée de plus de deux mètres dans le sol, sortit une dague et en quelques gestes brusques, il trancha les liens à l’aide de la lame.

— Tu n’as rien ?!

Le gamin releva la tête, les yeux brillants d’un mélange de peur et d’admiration.

— Non… non, messire.

Jacques le saisit par les épaules, le scruta comme pour s’assurer qu’il était entier, puis le serra brièvement contre lui, trop brièvement pour être vu comme un geste tendre, mais assez pour trahir quelque chose.

Isabel sortit enfin de sa cachette, l’arbalète encore tremblante entre ses mains. Elle regarda le carnage puis Jacques.

— Vous êtes complètement fou…

Zora arriva à son tour, débandant calmement son arc court.

— Non, corrigea-t-elle d’un ton sec. Il est totalement con.

Brancaleone descendit la pente, le pas lourd, le regard dur. Il observa les corps, calcula les angles, les erreurs, les morts inutiles.

— Il en manque trois, dit-il en regardant Zora. Des brigands se sont enfuis.

— Oui, j'en ai touché un au visage, il aura une belle balafre jusqu’à la fin de ses jours, répondit Zora. Mais tu sais compter?

— Jusqu’à 150, les commandants mercenaires doivent savoir un minimum les forces en présence.

— Pourquoi 150? Demanda Isabel.

— Au-delà de ce chiffre, on disait que c’était la merde et qu’il ne valait mieux pas qu’on s’en rende compte, étonnamment, dit-il en continuant de contempler le désastre.

Puis l’ours fixa Jacques.

— Dites-moi, chevalier… réfléchir, ça fait partie des dons que la nature vous a refusés, ou vous vous entraînez à ne pas vous en servir ?

Le silence tomba une seconde. Le gamin fronça les sourcils.

— C’est quoi, réfléchir ?

Zora ne put s’empêcher de souffler du nez.

— Ça veut dire se servir de sa tête, petit.

Le garçon releva le menton, piqué au vif.

— Il s’en est servi ! Vous n’avez pas vu le coup de boule qu’il a donné à l’un des brigands ?

Après un court silence, malgré elle, Isabel esquissa un sourire fatigué.

— Ce n’est pas exactement ça… réfléchir, ça veut dire penser avant d’agir.

Jacques, qui rendait déjà son espadon au mercenaire comme si tout cela n’avait été qu’un exercice banal, haussa les épaules.

— Penser, c’est bon pour les poètes et les universitaires.

Brancaleone récupéra la gigantesque épée de plus de deux mètres, maculée de sang, qu’il allait devoir patiemment nettoyer avant la fin de la nuit. Jacques posa une main sur l’épaule du garçon.

— Et je ne suis ni l’un, ni l’autre.

Brancaleone le fixa encore un instant, puis il détourna les yeux, ramassant calmement ses armes.

— Non, en effet… murmura-t-il.

Autour d’eux, le feu continuait de brûler, indifférent. Mais quelque chose avait changé. Ils n’étaient plus simplement un convoi. Ils étaient désormais une troupe… qui venait de survivre à son premier désastre.

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