Chapitre 6: Les chasseurs de livres
Le livre que Johann Fust convoitait n’était pas un simple objet de dévotion ou un trésor d’antiquaire destiné à prendre la poussière sur une étagère de chêne, de bouleau ou de tilleul. Pour lui, c’était un levier. Une arme de prestige. Son dessein possédait la simplicité brutale des grandes captures : s’emparer d’un manuscrit dont la rareté confinait au sacré, puis, par un savant mélange de silences et de confidences distillées, en orchestrer la résurrection. Il ne s’agissait pas de vendre un livre, mais de vendre le soulagement d’une soif qu'il aurait lui-même créée. Transformer le parchemin en une nécessité brûlante.
Car le Scivias n’était pas une œuvre comme les autres. Rédigé en 1152 par Hildegarde de Bingen l’ouvrage transcendait le cadre rigide des écrits théologiques. C’était une cosmogonie mise en scène, une architecture de l’invisible bâtie avec le ciment des visions. Son titre même, Sci vias Domini, « Sache les voies du Seigneur », ne résonnait pas comme une invitation à la méditation, mais comme un commandement impérieux jeté à la face du croyant. Sur des centaines de feuillets de parchemin, la prophétesse avait déployé vingt-six visions d’une intensité sauvage. Les enluminures, saturées d’or pur et de pigments rares, semblaient avoir été arrachées à une réalité interdite. Elle n'y enseignait pas une doctrine froide ; elle y imposait une sensation d’énergie divine, une force vitale, sacrée qui irrigue chaque fibre de la création. Un tel ouvrage ne voyageait pas. Mais Fust avait des oreilles partout, des oreilles qui portaient le nom d’Isabel. Il savait repérer les endroits où le savoir et l'argent s'entremêlaient. Johann savait qu'une copie ancienne, d'une fidélité à couper le souffle, dormait à Brême. Le propriétaire était mort. Ses héritiers, que Dieu bénisse leur ignorance, étaient de jeunes loups affamés d'écus sonnants. Sans inventaire, ils avaient décidé de liquider le passé, revendant tout ce qui avait pu appartenir au défunt. Le Scivias attendait, tapi dans l'ombre d'un lot insignifiant. Personne ne l'avait vu. Personne, sauf Fust.
Dans le bureau, l'air était lourd. Brancaleone restait immobile, telle une masse de granit sombre, les bras croisés sur son plastron de cuir. À ses côtés, Isabel se tenait droite, le regard ferme, mais l’imagination bouillonnante, tandis que Zora, l'esprit déjà en mouvement, évaluait le prix de chaque meuble de la pièce. Jacques de Lalaing maintenait un silence de plomb, flanqué d'un enfant de huit ou neuf ans dont le dos, trop tôt voûté par les travaux de la terre, trahissait l'origine serf sous ses habits de page.
Le servage est né d’une lente transformation héritée du monde romain antique. Lorsque les empereurs, confrontés à la pénurie d’esclaves et aux difficultés économiques, fixèrent progressivement les paysans à la terre afin de garantir la perception de l’impôt. Au fil des siècles, l’esclavage recula et laissa place au servage. Le serf n’était plus considéré comme un bien que l’on pouvait vendre à volonté, mais comme une personne reconnue par le droit, tout en demeurant enchaîné à la terre de son seigneur et appartenant à ce dernier. L’Église, si elle défendait l'égalité des âmes et le mariage des serfs, a aussi maintenu ses propres populations serves pour préserver ses immenses domaines fonciers. Mais la peste noire et les guerres firent diminuer la population, ce qui rendit la main-d’œuvre plus rare et plus précieuse. Pour attirer ou retenir les paysans, les seigneurs furent contraints d’accorder davantage de libertés. Le servage avait déjà largement reculé, cet enfant était donc l’un des derniers représentants d’une classe sociale largement exploités.
La porte pivota sans bruit. Johann Fust entra. Il ne salua personne, prit place sur son siège sculpté et balaya l'assistance d'un regard froid et rompit le silence :
— Savez-vous ce qu’est le Scivias ?
— Le livre d’une illuminée qui conversait avec les anges, répondit Isabella avec un pincement de surprise.
— Précisément. Et savez-vous combien d’exemplaires circulent encore ?
— Très, très, très peu, sans doute, peut-être même aucun, dit Zora.
— Un seul est recensé à ce jour, reprit Fust. Imaginez-vous seulement la fortune qu’un tel objet peut monnayée ?
Zora eut un éclair dans les yeux, le regard d’une marchande qui sent l’odeur de l’or avant même de le toucher.
— Beaucoup, murmura-t-elle.
— Le possesseur de cet ouvrage est décédé il y a trois mois.
— Hans, Souffla Isabel avec tristesse.
Fust continua comme si de rien n’était.
— Ses héritiers, des imbéciles, ont mis sa collection en vente sans expertise. Les enchères auront lieu dans un mois à Brême. Je veux que vous m'apportiez ce livre. Chevalier, vous nous ouvrirez les portes. Isabella, ta vue est perçante : sa bibliothèque est immense, à toi de débusquer l'ouvrage parmi la masse. Zora, tu négocieras le prix au plus juste. L’argent sera confié au chevalier.
Fust n'a pas d'amis, rien que des outils qu'il peut utiliser de différentes façons, notamment pour la collecte d'informations. Il connaît Isabel depuis qu’elle est enfant et avait toujours nourri des desseins précis pour elle, mais elle avait refusé de s'y conformer. Il lui avait donc trouvé une nouvelle fonction. Mais Isabel n’arrivait pas à croire que tout ce qu'elle lui disait depuis des années sur ses correspondants partout en Europe était enregistré pour être utilisé plus tard. Ainsi, tous les repas qu'elle partageait régulièrement avec le couple Fust depuis des décennies n'avaient pas eu lieu pour elle, mais pour les informations qu'elle pouvait fournir. Une part d'elle, toute petite, mais malgré tout présente, avait naïvement cru que Fust insistait pour la marier à Alexander parce qu'il la considérait un peu, un tout petit peu, comme sa fille. Mais la réalité était tout autre : seules les affaires comptaient. Elle ne put retenir une larme qui coula sur sa joue. Elle ne pleurait pas seulement à cause de la perte de ses minces illusions, mais aussi parce qu'Hans, l'un de ses correspondants à Brême, était mort, et que c'était pour cela que ses lettres étaient restées sans réponse. Le pire, c'était que Fust n'avait même pas pris la peine de lui annoncer cela autrement que comme ça, l'air de rien, alors qu'il s'agissait de l'un de ses amis, certes un ami épistolaire, mais un ami quand même. Décidément, c'est à croire que même les insectes ont plus de sentiments que Fust. Ce dernier ne remarqua pas la détresse de la jeune femme et, même s’il l’avait vu, ça ne lui aurait fait ni chaud, ni froid. Fust marqua une pause, pointant du doigt le garçon de huit ans, le même qu’il avait vu au tournoi aider le chevalier à retirer son armure. C’était un petit blond aux yeux noisette.
— Et pourrais-je savoir qui est cet enfant ?
— C’est mon serf, répondit Jacques de Lalaing. Un écuyer m'a paru nécessaire pour ce voyage de vingt-quatre jours.
— Vingt-quatre jours ? s'étonna Brancaleone. Il n'en faut que douze par la route pour atteindre Brême.
— Oui, mais il faut bien revenir, rétorqua Zora avec un sourire en coin.
Fust se leva, signifiant la fin de l'entretien d'un geste de la main vers la porte. Une fois le groupe sorti, une porte dérobée dans le coin opposé du bureau s'ouvrit, laissant apparaître Peter Schoeffer.
— Je ne comprends pas pourquoi tu voulais assister à cela en secret, dit Fust sans se retourner.
— Je ne le sais pas moi-même, répondit Peter, la voix sourde.
Peter s’approcha de la porte qu’avaient passée Zora et Isabel quelques secondes auparavant.
— Sais-tu que j'ai une fille ?
Peter, qui regardait toujours la porte, tourna la tête vers Fust en fronçant les sourcils, dérouté par ce brusque changement de sujet.
— Non, je l'ignorais. Je pensais que vous n'aviez qu'un fils.
— Elle est en âge d'être mariée.
— Pourquoi me dites-vous cela ?
— Épouse-la. Cela scellerait nos liens d'affaires d'une manière indéfectible.
Peter resta un instant sans voix, le cœur serré par une indécision soudaine.
— Vous êtes sérieux ? Vous savez bien que j'aime…
Il s'arrêta. Les mots moururent dans sa gorge. Fust eut un rire méprisant.
— Cessons ces enfantillages. L’amour est une chimère pour poètes affamés. Ce qui te tourmente n'est que du désir, et une soirée au bordel t’en délivrera bien assez tôt.
— Vous êtes répugnant.
— Et toi, tu es naïf, indécis et faible, cingla Fust en se levant pour attraper une bouteille de vin et deux verres.
— On ne vous connaît pourtant pas une grande fréquentation des lupanars, murmura Peter.
— Tous les hommes n'ont pas les mêmes besoins, rétorqua Fust. Ce qui excite mon sang, c’est l'argent.
Il remplit les coupes d'un geste sec et en tendit une à son associé. Peter hésita.
— Ne fais pas l'enfant. Cette proposition est la plus raisonnable dans ta situation.
Peter prit la coupe qui lui était tendue. Fust leva son verre. Après encore une hésitation qui parut durer une éternité, Peter fit tinter le sien contre celui de son futur beau-père.

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