Chapitre 7: Le voyage

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L’aube n’était encore qu’une promesse pâle lorsque la cour de Johann Fust s’anima. La pierre gardait la morsure du gel nocturne et une brume rampait entre les pavés, comme si Mayence hésitait à livrer ses voyageurs au monde. Le convoi allait prendre forme sous les yeux de Willem. Son patron avait exigé de son serviteur qu’il fût présent pour les préparatifs du voyage au cas où les chasseurs auraient besoin d’assistance. Willem était donc là, impassible, attendant l’arrivée de ses hôtes quand il entendit le bruit des sabots sur le pavé.

Le chevalier apparut le premier. Monté sur un pur-sang noir, nerveux et parfaitement dressé, il semblait sculpté dans le même bloc que l’animal. Jacques portait une brigandine de velours renforcée de plaques d’acier ajustées, des épaulières fines et des gants de cuir souple. À sa selle pendait une épée de côté, une arme de duel équilibrée pour la grâce du geste. La garde de l’arme s’épanouissait en une structure complexe, conçue pour épouser et protéger la main avec une ingéniosité meurtrière. En son cœur s'établit une double plaque perpendiculaire qui dresse un rempart d'acier contre les coups de pointe adverses. Juste au-dessus de la garde, la lame s'interrompt pour laisser place à une section de fer brut et émoussé, offrant une prise ferme au doigt qui vient s'y loger pour gagner en précision. Cette zone stratégique est elle-même abritée par un anneau gracile, mais robuste qui vient ceindre la base de la lame. À son côté, accrochée au fourreau, pendait une bocle : un petit bouclier de poing, rond et nerveux, dont l'acier poli renvoyait des éclats froids. Bien que de faible envergure, ce disque de fer était un compagnon redoutable, capable de briser un assaut d’un simple coup de poignet ou de transformer une parade en un choc brutal. Il portait aussi un petit casque léger avec des plumes sur le haut, idéal pour le voyage, mais un peu trop voyant.

Derrière le Bon Chevalier, monté sur un cheval gris pommelé que Jacques tenait par les rênes, se tenait son jeune serf de huit ans. Le garçon, trop droit, les yeux brillants d'une terreur admirative, s'efforçait de maintenir la dignité que son maître exigeait de son écuyer. Jacques avait l’air d’un homme prêt pour un tournoi ou une entrée princière. Pas pour une embuscade dans les bois de Thuringe.

Brancaleone arriva ensuite, sans bruit. Il chevauchait un franche montagne trapue au regard placide et à la robe brune. C’était une bête de somme autant que de guerre. Derrière lui suivait une mule chargée jusqu’à l’absurde. L’équipement du mercenaire n’avait rien d’élégant : une arbalète démontée, un messer usé, des pièges rudimentaires, deux arcs, un long et un court, et un espadon fixé le long du bât. L’espadon n’est pas à confondre avec le poison, c’est une épée de plus de deux mètres qui sert à repousser les assauts de la cavalerie ou à tenir tête à plusieurs adversaires en cas d’encerclement. Chaque objet avait été pesé, testé. Rien n'était là pour paraître ; tout était là pour tuer.

Jacques observa cet arsenal avec un dédain poli.

— Tu comptes faire la guerre à l’Empire entier ?

— Non, répondit Brancaleone sans lever les yeux de ses sangles. Juste à ceux qui viendront nous ôter la vie.

— Tu vois des ennemis partout mercenaire.

— Et vous, mon seigneur, nulle part. C'est pour ça que je suis payé.

Zora entra dans la cour, menant sa propre mule. La marchande de livres avait toujours eu un regard précis et acéré. L’équidé déplaçait des balles de bois, des caisses ronde et légère très utilisées par les colporteurs. La bête était chargée avec une exactitude obsessionnelle, précise et chirurgicale, rien de trop. L’animal était bien nourri, on sentait que sa propriétaire avait un certain attachement pour elle. En voyant le groupe, le regard de Zora s'attarda sur Jacques, puis sur Brancaleone.

— L’un veut être vu, lâcha-t-elle, et l’autre ne pas mourir.

Isabel arriva la dernière, guidant une jument claire aux mouvements calmes. C’était la bête de sa mère. Les sacoches sentaient encore les herbes sèches et les onguents. En croisant le regard d'Isabel, Zora sentit une pointe d'amertume lui piquer la gorge.

Brancaleone rompit le silence d'un ton sec :

— On change tout. Toi, dit-il en pointant le doigt vers Willem, viens, tu vas m’aider à répartir les charges.

Le mercenaire ne laissa pas de place à la discussion. Willem s’approcha rapidement du vieil ours.

— Vous mourrez tous avant la troisième nuit si on part ainsi. On garde les deux mules, mais on répartit le matériel. Rien d'inutile. Tes caisses reste ici, marchande, sous la garde de… il se tourna vers Willem, comment t’appelles-tu au fait.

Willem répondit, Zora protesta et le mercenaire désigna son franche montagne massif.

— Les deux femmes montent là-dessus.

— Quoi? Jamais ! protesta Zora de plus belle. Je ne suis pas un ballot de marchandises.

— Tu es une priorité, coupa-t-il. Une seule cible est plus facile à protéger et ton stock est plus en sécurité ici que sur les routes. Jamais Fust ne te le dérobera.

Brancaleone fit un signe de tête à Willem qui commença à décharger la mule de Zora et il se tourna vers le garçon, qui tremblait sur son cheval gris pommelé.

— Toi, descends de là. Tu prends la jument blanche.

— Est-ce qu'il a déjà monté seul? s'inquiéta Isabel.

— Il apprendra, trancha Brancaleone. S’il tombe, il tombera de moins haut.

Enfin, il fixa Jacques de Lalaing.

— Et moi, je prends votre cheval gris. Il est plus rapide que ma bête pour réagir à une attaque.

Jacques laissa échapper un rire bref, presque incrédule.

— Tu ne manques pas d'audace. Très bien, si cela t'amuse de jouer au chevalier sur ma monture de réserve...

— Ça ne m’amuse pas, dit le mercenaire en déchargeant sa mule et en chargeant celle de Zora, dont les caisses avaient été retirées et mises soigneusement à l'abri par Willem.

Le mercenaire fixa le petit groupe une dernière fois, l'air sombre.

— Formation serrée. Pas de discussion sur la route. Et si je dis "courez"... vous courez sans vous retourner, dit-il en se mettant en selle.

Le convoi s’ébranla. Jacques, amusé par cette discipline brutale, murmura :

— Je crois que je vais aimer ce voyage.

Brancaleone, déjà en tête, ne répondit pas, mais il se murmura à lui-même un juron inaudible.

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