Chapitre 11: La guilde des marchands itinérants
Le brouillard de la mer du Nord ne se contentait pas d’envelopper Brême ; il l’avalait. C’était une brume épaisse, chargée de sel et de goudron, qui transformait les mâts des navires de la Hanse en spectres géants surplombant les quais de la Weser. Ici, les pavés ne résonnaient pas sous les sabots, comme à Mayence ; ils restaient muets, étouffés par la boue et les débris de marée.
Le groupe s'engouffra dans les artères de la cité. Brême était de pierre et de bois, vibrant d'une activité aussi fébrile qu’intense : cris des dockers déchargeant le hareng, tintement des balances d'argent, et l'odeur omniprésente du poisson séché qui se battait avec celle du crottin de cheval.
Le ciel de Brême, d’un gris d’étain brossé, pesait sur la Weser alors que le quatuor franchissait les imposantes portes de la ville en cette année 1450. Zora Lemarchand, la tête haute sur son cheval puissant avec dans son dos Isabel en amazone, se frayait un chemin à travers une foule compacte, un maelström de langues et de conditions sociales : là, des marins flamands aux mains goudronnées échangeaient des jurons avec des artisans braillards, tandis que des paysans, les souliers crottés, tentaient de protéger leurs charrettes laitières contre l'impatience des bourgeois en houppelande. Le port grondait comme une forge à ciel ouvert, saturé de cette odeur acide de sel, de lait, de poisson séché et de goudron chaud.
Sans perdre de temps, ils gagnèrent le quartier de la Guilde des Marchands ambulants, un bâtiment robuste aux poutres apparentes, niché entre les entrepôts massifs qui bordaient le fleuve. Une fois les montures et les mules confiées aux palefreniers de la guilde, Zora se tourna vers ses trois compagnons.
— Prenez cette rue vers l'ouest, indiqua-t-elle d'un geste précis. Vous tomberez sur une auberge à l'enseigne de « L'ancre de plomb et d'or ». C’est propre, le sol est jonché de paille fraîche et le ragoût y est honnête. Allez-vous reposer. Je dois m'acquitter de ma taxe et voir ce que le vent raconte. Elle sortit quelques pièces de la bourse et les donna à Brancaleone.
Tandis que le trio s’éloignait, Zora pénétra dans la pénombre du hall de la guilde. L’air y était épais, chargé de l’odeur du cuir tanné, du suif des chandelles et de la poussière âcre des épices lointaines. Contrairement aux corporations sédentaires des boulangers ou des bouchers, dont les membres quittaient rarement leur échoppe, la guilde des itinérants était le cœur battant de l'information. Dans cette maison, le privilège du sang n'avait aucun poids. Seuls l'expérience, les milliers de lieues parcourues dans la boue et le froid pour faire des affaires déterminaient le respect qu’on te portait et l’autorité qu’on t’accordait.
Zora gravit l'escalier de bois grinçant et frappa à la porte de chêne massif.
— Entrez, fit une voix rocailleuse.
Derrière une table, encombrée de cartes jaunies, de balances de précision et de flacons d'encre, siégeait le Maître de la guilde. C'était un homme d’un peu plus de soixante ans, au visage ridé comme un vieux parchemin, à l’œil moqueur et au nez rappelant celui d’une fouine.
— Je me demandais quand tu finirais par remonter le Weser, dit-il avec un sourire édenté, semblant la connaître, ce qui était le cas, mais il ne se souvenait pas d’elle, ça faisait partie des codes de la guilde d’accueillir chacun de ses membres comme un vieil ami vu la veille.
Elle s'assit en posant ses mains sur la table. Elle ne perdit pas de temps en politesses superflues ; entre voyageurs, on allait à l'essentiel. Elle versa quelques pièces de monnaie pour sa taxe de passage, le Maître, comme à son habitude quand il accueillait un invité prometteur, ouvrit une bouteille de vin fort pour prolonger l’entretien au maximum. Sous l'influence du vin, Zora raconta son périple depuis Mayence, détaillant les innovations techniques de Gutenberg et la mission que lui avait confiée Johann Fust.
Le vieil homme l’écoutait avec une attention presque avide. Chaque information était, à ses yeux, aussi précieuse que l’or ou les émeraudes.
— Zora Lemarchand… maintenant je me souviens. La spécialiste des livres. Celle qui lit le latin et parle une douzaine de langues, dont celles des voyageurs. N’étais-tu pas censée épouser un gitan ?
— Ce n’était pas un bohémien, mais un Yéniche. Il voulait me dépouiller de mon stock de livres pour les convertir…
— Évidemment qu’il voulait te priver de ton stock afin de fusionner vos intérêts ! S’exclama le vieil homme avec malice. C’est ce qu’on appelle le mariage, ma chère, surtout par les temps qui courent.
— Vous pensez que j’aurais dû rester ? demanda Zora, surprise.
— À l’époque, fuir était, sans doute, la décision la plus intelligente.
— À l’époque ? répéta Zora.
Le vieil homme hocha lentement la tête.
— À l’époque, oui. Tu protégeais ton stock, ton capital, ton héritage… ta survie.
Il marqua une pause, croisant les doigts sur la table. Son regard se fit plus aigu.
— Aujourd’hui… c’est différent.
Zora fronça les sourcils.
— Différent comment ?
Un léger sourire étira les lèvres du Maître.
— Si j’ai bien compris ce que tu viens de me raconter sur ces presses de Mayence… alors la rareté du livre est condamnée. Elle ne disparaîtra pas demain, certes, mais elle est déjà morte.
Zora resta immobile.
— Tes objets précieux, surtout composés de bibles, j’imagine, deviendront des biens communs. Des marchandises ordinaires, reproductibles à l’infini. Accessibles presque à chaque coin de rue.
Il inclina la tête.
— Et ce jour-là… tes trésors perdront leur valeur.
Un silence pesa entre eux.
— Tu veux dire que tout ce que j’ai… ne vaudra plus rien ? demanda-t-elle, la voix plus dure.
— Pas rien, corrigea-t-il calmement. Mais plus ce qu’ils valent aujourd’hui. Ce ne seront plus des trésors… seulement… des livres.
Zora détourna un instant le regard, comme si elle cherchait à voir au-delà des murs de la guilde, un peu gênée de ne pas y avoir pensé plus tôt.
Le Maître reprit, plus lentement :
— Tu as quitté cet homme pour protéger tes biens. C’était logique. Nécessaire, même.
Il marqua un nouveau silence, puis conclut d’une voix presque douce :
— Mais aujourd’hui… tes intérêts sont bien plus proches des siens qu’ils ne l’ont jamais été.
— Il m’a sûrement remplacée.
— Et toi, l’as-tu remplacé ?
Zora hésita.
— Il y a bien eu ce garçon… celui qui m’a parlé de l’imprimerie pour la première fois. Mais je l’ai repoussé quand il a voulu… et aujourd’hui…
Elle s’interrompit. Le silence s’installa quelques secondes, avant que le vieil homme ne le brise :
— Encore une fois, tu craignais pour ton stock, nota le Maître comme s'il lisait dans ses pensées.
— Cela fait treize générations que ma famille et moi accumulons ces trésors. Je ne veux pas les voir disparaître inutilement.
Le maître inclina légèrement la tête, puis demanda d’un ton calme :
— Sais-tu quel est le destin de tous les trésors, ma chère ? Ils finissent par perdre leur valeur. L’or est précieux parce qu’il est rare. Mais le jour où l’on pourra le reproduire, le jour où l’on découvrira la pierre philosophale, il ne vaudra plus rien. Ou du moins, il cessera d’être un trésor. La valeur de tes livres est condamnée au même sort.
Zora fronça les sourcils, sentant le sol se dérober sous ses certitudes, puis elle redressa la tête avec une assurance nouvelle :
— Alors je dois évoluer. Car ce ne sont pas mes livres qui font ma force, mais mes connaissances. Si le livre devient commun, le savoir de ce qu'il contient restera, lui, l'apanage de ceux qui savent le décrypter.
Le vieil homme sourit. Elle lui rendit son sourire. Le climat changeait, à Brême comme ailleurs.
— Parlons de choses plus immédiates alors, reprit-il en reprenant son rôle de chef de guilde. Tu n'es pas la seule à t'intéresser à cette vente. Mais d’abord, dis-moi si les routes du sud sont toujours infestées par les écorcheurs, puis je te dirai tout ce que je sais sur la vente.
Ils continuèrent à parler pendant de longues heures, échangeant des informations aussi précieuses que n’importe quelle rareté, comme deux vieux renards des routes, tandis qu’au-dehors, entre le port bruyant et les ruelles sombres, ses compagnons se rendaient tranquillement à l’auberge en flânant.

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