Chapitre 12: Brême
Isabel et Brancaleone marchaient côte à côte dans les rues de Brême dans la direction que leur avait indiquée Zora. Le Gamin était à la traine fascinée par la vie tumultueuse de la ville, s'arrêtant pour un oui ou pour un non devant chaque échoppe.
Alors qu'ils approchaient de l'auberge de l'ancre de plomb et d'or, Brancaleone s'arrêta net, la main sur le pommeau de son long couteau de hanche. Ses yeux de vieil ours balayèrent la foule.
— On nous suit, Isabell. Un groupe de trois ou quatre, peut-être même cinq. Et il a cette balafre... C’est probablement les survivants du groupe de brigands avec qui nous avons eu l’altercation dans la forêt de Westphalie. Donc, logiquement, ils ne sont pas plus de trois.
Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Le gamin, fasciné par une échoppe de bimbeloterie, était resté à la traîne. En un éclair, deux ombres surgirent d'une ruelle et plaquèrent une main sur la bouche de l'enfant avant de l'entraîner dans l'ombre. Brancaleone ne cilla pas. Son calme était celui de l'acier froid.
— Ils l'ont pris, murmura-t-il. Isabel, entre dans l'auberge, fais l'appât. Attire-les vers l'arrière-cour. Moi, je passe par les toits de la remise pour les prendre à revers.
Isabel hocha la tête, le cœur battant, et s'exécuta. Brancaleone, lui, dégaina son Messer et s’engouffra dans l’ombre d’une impasse. L’arme du mercenaire était une pièce d'artisanat redoutable, typique des terres germaniques. Long comme une épée, mais forgé comme un couteau de géant, son tranchant unique était d'une finesse chirurgicale, tandis que son dos épais et émoussé lui conférait une solidité capable de fendre un casque. La garde en croix portait une petite pointe d'acier perpendiculaire protégeant les articulations du mercenaire. Le manche, composé de deux plaquettes de bois rivetées, offrait une prise ferme, brutale et sans fioritures.
Comme l’avait prévu Brancaleone, le petit groupe d’agresseurs préféra suivre la frêle jeune femme que le vieux guerrier imposant. Isabel traversa l’auberge d’un pas vif, passa devant le tenancier qui commença à s’adresser à elle « Bonjour, mademoiselle, puis-je ???» elle lui passa devant sans même lui adresser un regard avant d’entrer rapidement dans l’écurie et de ressortir par la porte arrière. Comme prévu, trois hommes lui emboîtèrent le pas. L'un d'eux, une brute épaisse balafrée par la flèche de Zora, portait le gamin ligoté sur l'épaule comme un vulgaire sac de riz. Isabel était donc prise en piège dans une impasse, la sortie bloquée par trois hommes armés de couteaux et de dague rouillés.
Soudain, une ombre tomba du ciel. Brancaleone surgit dans un frémissement de cuir et d'acier. Son Messer à la main. Le premier assaillant n'eut pas le temps de crier que son bras volait dans la boue ; le second s'effondra, la poitrine percée par le long tranchant du mercenaire.
Mais le troisième, celui à la balafre, fut plus vif. Il plaça la lame de sa dague sous la gorge du petit bâtard.
— Un geste de plus, vieux fou, et je l'égorge ! hurla-t-il. Lâche ton surin !
Brancaleone, imperturbable, ouvrit les mains et laissa tomber son Messer dans la paille. Le bandit ricana, savourant sa victoire, tournant instinctivement le dos à Isabel pour mieux surveiller le mercenaire.
C'est alors qu'Isabel plongea la main sous son tablier. Elle en sortit son Bauernwehr, ce grand couteau de paysan à la lame large et robuste. D'un geste sec et précis, elle frappa le brigand à l'épaule, là où la jointure de la veste était la plus mince. La lame s'enfonça profondément.
Le bandit hurla de douleur, lâcha l'enfant et, comprenant que la situation tournait au carnage, s'enfuit en boitant vers les quais, pressant sa plaie béante.
Brancaleone ramassa son Messer et l'essuya sur la manche d'un des morts avant de se tourner vers la jeune femme, un rare sourire aux lèvres.
— Beau coup, Isabel. Tu manies ça comme une pro.
Elle rangea son arme, la respiration encore courte.
— Quand je faisais les livraisons pour ma mère, l'apothicaire à Mayence, on ne traînait pas dans les rues sombres sans protection. Le Bauernwehr est un outil de travail pour couper les racines et les herbes, certes... mais il sait aussi tailler dans le vif quand les prédateurs sortent du bois.
Isabel délia prestement les mains du gosse, qui se releva d'un bond. Brancaleone posa une main paternelle sur l'épaule de l'enfant et lui dit d'un ton bourru.
— Tu dois être plus prudent, gamin. La ville ne pardonne pas aux rêveurs.
Le trio retourna vers l’auberge. L’hôte, qui avait observé l'agitation de loin et devinait que ce petit groupe était un véritable nid à problèmes, refusa d'abord de leur loué la moindre chambre. Cependant, lorsque Brancaleone fit tinter quelques pièces d’argent et de bronze dans sa main en précisant qu’il payait d'avance, l’aubergiste se ravisa brusquement. L'odeur du métal l'emporta sur la peur des ennuis.
Ils demandèrent de quoi se restaurer, allèrent poser leur barda dans leurs chambres, puis s’en retournèrent à la salle basse. Brancaleone avait demandé deux chambres : une pour les deux femmes, lui-même et le gosse ; une seconde pour le noble chevalier Jacques de Lalaing, car il était d’usage de traiter le seigneur avec les égards qui lui étaient dus. Ils voyageaient ensemble depuis plus de dix jours et aucun malaise ne s’était installé ; Brancaleone n’avait pas volé sa réputation de mercenaire gentleman. Il n’avait pas même jeté un œil curieux en direction des femmes lorsqu’elles faisaient leur toilette. Il avait semblé plus intéressé par le beau chevalier qui avait profité de la Weser pour se baigner nu, préférant rester aux aguets en cas d’attaque-surprise.
Une fois installés à la table de chêne poisseuse, ils commandèrent de quoi apaiser leur faim sans vider leurs bourses. Le tavernier revint bientôt, déposant devant le trio trois écuelles fumantes remplies d'une porée blanche épaisse et odorante. Il posa ensuite une jarre de vin doux et trois verres en terre cuite.
C’était le plat du pauvre voyageur pressé : une compotée de blancs de poireaux et d'onctueux oignons fondus dans du saindoux, liée à la mie de pain pour lui donner la consistance d'un velouté rustique. L'aubergiste y avait glissé quelques morceaux de lard salé dont le gras translucide brillait à la lueur des chandelles. Chaque portion reposait sur un large tranchoir de pain rassis qui commençait déjà à s'imbiber du jus de viande, promettant aux compagnons un repas complet qui leur tiendrait au corps jusqu'à l'aube.
— Ne penses-tu pas, Brancaleone, qu’il est imprudent de laisser deux corps dans la rue à la vue de tous ? Demanda Isabel, inquiète.
— Non. Quand les mendiants auront fini de les dépouiller, quelqu’un viendra les débarrasser afin d’éviter d’avoir des charognes puantes qui apportent la maladie et déclenchent l’épidémie. Un croque-mort le fera, ou les autorités de la ville, dit-il en portant le verre à ses lèvres pour le vider d’une traite.
— Mais... cela va susciter des questions ?
En entendant cela, Brancaleone ne put retenir un fou rire. Le problème, c’est qu’il était en train de boire ; il s’étouffa. Il toussa quelques secondes en cherchant à retrouver sa respiration. Le gamin se porta à son secours en lui tapotant doucement le dos.
— Des questions ? Quelles questions veux-tu que cela suscite ? Ce ne sont ni des nobles ni des bourgeois. Ils ne sont liés à aucune guilde, ils n’avaient aucune influence. Leur vie… Il s’arrêta, amer, puis ajouta…leur vie ne valait rien.
— Et la tienne ? Demanda le gamin en voyant l’émotion traverser le vieil homme de cinquante ans.
— Pas davantage. Je suis comme eux, un miséreux. La seule différence entre eux et moi, c’est que je ne me suis pas fait tuer à vingt ans.
Ils continuèrent à manger. Chacun parla de sa vie, se confia, et une relation sincère commença doucement à se nouer entre ce trio qui venait de survivre à trois brigands qui, deux d’entre eux, n’avaient pas eu la chance de vivre plus vieux. Quand la discussion commença à se tarir, Isabel sortit une enveloppe ouverte et prit à l’intérieur des parchemins. Elle commença à les lire tout en continuant à manger.
— Qu’est-ce que cela? Demanda le vieil ours.
— C’est une lettre d’un correspondant qui me donne des détails sur le Scivias. Je veux l’étudier avant la vente pour être aussi prête que possible, Isabel dit ça avec un léger pincement au cœur, elle avait encore du mal à accepter l’idée que Hans n’était plus de ce monde. Il lui avait parlé du Scivias avec tant de passion. C’était la seule pièce de valeur de sa collection.
La porte claqua quand Jacques de Lalaing entra comme une rupture dans la pénombre visqueuse de l’auberge où le sel, la suie et les rances saturaient l’air jusqu’à l’écœurement. Le voyage qui aurait pris plus d’une journée à un groupe charger ne prenait que quelques heures pour un homme seul avec une bonne monture bien nourrît.
La porte avait claqué fort, mais c’était habituel dans ce lieu. Ce ne fut pas la violence du geste qui figea l’assemblée, mais l’évidence brutale de sa présence. Les voix s’éteignirent, les marins cessèrent leurs gestes, comme si l’espace venait d’être réorganisé autour de lui. Le Bon Chevalier ne salua personne. Le givre fondait sur son manteau de velours sombre, traçant des sillons noirs, comme si la ville elle-même refusait de le laisser passer sans marquer son passage.
Il traversa la salle basse en allant dans la direction où étaient attablés ses compagnons de voyage, sans ralentir, d’un pas ferme et rapide qui affirmait une vérité simple : le monde n’existait que dans la mesure où il ne lui faisait pas obstacle.
Arrivé à la table, il jeta un parchemin sur le bois poisseux. Le sceau du Prince-Évêque y saignait d’un pourpre épais.
— Isabel, debout. J’ai le sauf-conduit. Mais je veux ton avis.
Il ne retirait jamais ses gants de voyage en tissus. Pour Jacques, le monde des signes était une langue étrangère, une arme qu’il préférait laisser à d’autres.
Isabella leva les yeux, sans hâte. Elle avala le morceau de poulet qu’elle avait dans la main, puis elle essuya ses doigts avec une lenteur presque rituelle sur un torchon déjà taché de gras, avant d’attirer le vélin vers elle. Elle en reconnut la tension, le grain, la résistance intime. Ce n’était pas un objet pour elle, mais une voix silencieuse.
Son père lui avait appris cela : lire la matière avant les mots. Les textes mentent. Leur peau, jamais.
Ses yeux parcoururent les lignes serrées.
— Tout est conforme. Le sceau est authentique. La main est régulière. La formule engagée.
Elle marqua un temps, sondant la cire.
— Le Bourgmestre ne pourra rien vous refuser sans se déclarer en sédition ouverte contre l’Église et l’empire.
Jacques esquissa un sourire sec.
— Alors il pliera.
Il reprit le document.
— Brancaleone reste avec l’enfant. Soyez aux aguets tous les deux.
Ils acquiescèrent tous deux sans dire un mot. Jacques se retourna vers Isabel.
— Isabel, avec moi.
Le palais communal s’élevait comme une volonté pétrifiée : massif, sans grâce, irrévocable. À l’intérieur, l’air changeait, plus froid, plus dense, presque filtré. La ville marchande devenait institution.
Dans l’antichambre, un homme attendait. Immobile, non par contrainte, mais par économie, par habitude, par convention. Ses mains parlaient pour lui. L’encre n’y était pas posée : elle y vivait. Incrustée dans les sillons de la peau, sous les ongles, dans la mémoire même du geste. Une encre ancienne, indélébile.
Isabel ne l’avait jamais rencontré, mais elle sentit immédiatement une connexion entre elle et cet homme de Brême. L’homme leva les yeux. Son regard ignora l’acier de Jacques pour se fixer sur Isabel, comme attiré par une fréquence invisible.
— Vous venez pour la vente.
— Et vous ? Trancha le chevalier en s’arrêtant près de l’inconnu.
— Disons que je m’intéresse à ce que ces coffres contiennent.
L’inconnu marqua une légère pause.
— Les livres, Messire, sont des fenêtres.
Isabel sentit une tension monter en elle. C’était une phrase simple, structurée, précise et horriblement familière.
— Les fenêtres sont faites pour être ouvertes, répondit-elle.
Les mots sortirent presque malgré elle.
— Mais encore faut-il savoir parcourir ce qu’elles montrent, continua Isabel
Le regard de l’homme changea, très légèrement. Une attention plus fine portée à son interlocutrice.
— Voilà une réponse… inhabituelle.
Il l’observa désormais pleinement.
— J’ai un correspondant, dit-il lentement. Un ancien moine de Mayence. Un esprit rigoureux.
Le cœur d’Isabel se contracta.
— Il soutient que la connaissance est séquestrée moins par ignorance que par volonté politique. Et que la matière elle-même n’est pas muette, mais condamnée au silence par ceux qui en ont peur.
Chaque mot était un scalpel. Elle les avait écrits. Il venait de citer sa dernière lettre, qu’elle avait envoyée à l'un de ses correspondants de Brême sous le nom de son père. Cela faisait des années qu’elle entretenait des correspondances avec des intellectuels dans toute l’Europe sous le nom de plume de son père. Elle craignait que si ses correspondants savaient qu’elle était femme, ils ne refusent de continuer à communiquer avec elle.
— Une position audacieuse. Je lui ai répondu que c’était dangereux… et probablement vrai, conclut l’inconnu.
Elle sentit un vertige, non pas celui du mensonge, mais celui de la dépossession. Elle était là. Devant lui. Et rien, invisible, il ne la voyait pas.
— Certaines vérités ne peuvent apparaître qu’indirectement, dit-elle en mesurant chaque souffle. Sinon, elles sont rejetées avant même d’être entendues.
— C’est précisément sa thèse, murmura-t-il, un pli de surprise au front.
Le silence se tendit comme une corde prête à rompre. Isabel aurait pu parler. Dire son nom. Réclamer ce qui lui appartenait. Mais ce monde était cruel aucune idée ne pouvait lui appartenir seul son fantôme pouvait s’en attribuer la paternité.
Elle resta immobile.
— Vous comprenez les choses trop bien, pour une femme c’est dangereux ça aussi, ajouta-t-il doucement.
Ce n’était pas un compliment. C’était une reconnaissance incomplète, un effacement. Cet inconnu respectait un homme qui n’existait pas, qui n’existait plus. Et... elle, debout devant lui, n’était que l’ombre de sa propre voix.
Jacques avança, brisant l’instant sans même le percevoir.
— Assez. Nous ne sommes pas ici pour philosopher.
Sa présence coupa net le fil invisible qui s’était tendu entre eux. Jacques montra le parchemin. Le sceau rouge vibra dans la lumière.
— Voici ce qui ouvre les portes.
L’homme recula d’un pas, sans hostilité.
— Nous avons des affaires qui nous attendent, Isabel. Et, dit Jacques en s'adressant à l'homme, un droit que vos paroles ne sauraient contester.
— Je ne fais qu’attendre qu’on m’appelle mon seigneur, je n’ai aucun pouvoir en ce lieu , dit l’homme la tête légèrement baisser.
— Moi, je n’ai pas à attendre, dit Jacque en ouvrant l’imposante porte qui menait au Bourgmestre de Brême.
L’inconnu resta sur place, il ne les suivirent pas, il n’en n’avait pas le droit.
Isabel et Jacques entrèrent dans le bureau où se tenait le Bourgmestre assis derrière son office, ce dernier ne se leva pas. Son pouvoir était massif, enraciné. Mais il était surtout un peu volumineux et il lui aurait fallu un peu trop d’effort.
Son regard glissa de Jacques au sceau, puis s’attarda sur Isabel, assez longtemps pour comprendre où résidait l’intelligence du duo. Jacques s’approcha et posa le document devant l’autorité de Brême. L’homme continua à fixer le duo avant de prendre le document et de le lire avec attention et de dire.
— L’Église et l’empire exigent. La ville consent.
Sa voix n’était ni soumise ni rebelle. Seulement contrainte. Jacques ne répondit pas. Il n’en voyait pas l’intérêt. Le Bourgmestre fit rapidement deux laissez-passer qu’il tendit en direction de Jacques, les documents changèrent de main rapidement.
Dehors, le bruit du port revint comme une marée brutale. Jacques avançait déjà, happé par la suite des événements. Isabel resta un instant en arrière. L’homme aux mains d’encre avait disparu quand ils étaient sortis du Bureau du Bourgmestre. Mais ses mots demeuraient. Elle ferma les yeux. Pendant des années, elle avait construit une voie précise, libre, audacieuse. Mais pour être entendue, elle l’avait donnée à un autre. Et maintenant, cet autre existait davantage qu’elle. Elle ne se sentait plus cachée. Elle se sentait remplacée par un fantôme. Et ce fantôme venait de creuser en elle une fissure que rien ne pourrait jamais combler. Ce voyage la confrontait à une réalité dont les murs de sa maison avaient su la préserver.
Le soir tombait. Quand le duo revint à l’auberge, il vit que Zora était présente. Elle avait commandé le même plat que ses compagnons de voyage. La salle basse était éclairée par des chandelles de suif qui grésillaient. Le garçon, assis sur un banc trop haut pour lui, nettoyait silencieusement le messer de Brancaleone, les yeux fixés sur les adultes. Le chevalier, suivi d’Isabel, vint s’asseoir à la table. Il repoussa l’assiette vide qui était devant lui et fit un signe à l’aubergiste.
— Moi, Jacques de Lalaing, dit le Bon Chevalier, j’exige que vous m’apportiez le plat le plus raffiné de votre carte.
L’aubergiste s’exécuta et lui apporta un Esturgeon en Galantine. Le mets était composé d'un esturgeon arraché aux eaux boueuses de la Weser, dont les flancs avaient été hachés à grands coups plutôt que découpés avec soin. La gelée qui l'emprisonnait n'était point de cristal, mais un onguent épais et trouble jaunit par un surplus de safran bon marché qui colorait les doigts autant que l'esprit. L’odeur du vinaigre de cidre y luttait contre le parfum entêtant du clou de girofle et d'un poivre si grossièrement moulu qu'il craquait sous la dent comme du gravier. Point de feuilles d'or ici, mais quelques herbes flétries et des oignons brûlés qui flottaient dans le gras figé, offrant au chevalier le luxe d'un rang qu'il s'obstinait à brandir au milieu des gueux, dans le reflet d'une sauce aussi sombre que ses propres pensées. Jacques repensait aux paroles du prince‑évêque : « Vous pensez vraiment pouvoir imposer votre bâtard comme héritier légitime ? » ‘’Comment savait‑il ?’’ Missives, lettres, courriers… Il maudissait l’écriture. Ces mots dont il ignorait la signification avaient informé toute la noblesse d’Europe de sa situation. Tout son tissu social était au courant. Le bon chevalier se sentait humilié. Il ne put réprimer un regard dur en direction du garçon.
Mais personne ne le remarqua, même pas le garçon qui regardait ailleurs absorber dans la contemplation de Zora. Même si tous les autres s’étaient contentés du plat le moins cher de la carte, il était normal pour eux que le chevalier ait une pitance différente, plus raffinée, même si ce n’était pas vraiment le cas. Et quand bien même le groupe n’aurait pas eu les moyens de s'offrir ce mets prétendument délicat, il était certain que l’aubergiste aurait accordé un prix au seigneur, comme il en était coutume. La classe sociale valait autant que de l'or. Pouvoir dire que le Bon Chevalier s’était assis et avait dormi dans son auberge était un prestige qui accompagnerait l’hôte jusque dans sa tombe, et peut-être même jusqu'au Paradis.
Zora vida son gobelet de vin doux avant de poser ses mains à plat sur la table.
— On a un problème, dit-elle, sa voix coupant court au brouhaha de l'auberge. Un prédateur plus gros que nous vient d'entrer dans la danse. L’ancien Cardinal von Erlichshausen arrive demain matin.
Isabel sentit un froid lui parcourir l'échine.
— Ce n’est pas le dingue qui avait fait rôtir deux cents personnes? demanda Jacques.
— Oui, ce n’était pas tout à fait deux cents, c’était un peu moins, précisa Isabel.
— Un ancien homme d'Église ? Pourquoi serait-ce un problème ? Fust nous a dit que personne ne s'intéressait à ces vieux fonds, dit le Mercenaire.
— Ce cardinal est un esthète, trancha Zora.
— Ancien, dit Jacques
Zora s’agaça légèrement de cette précision.
— S'il pose son regard sur le Scivias... il le reconnaîtra immédiatement, ajouta Isabel
— Et s'il lève le petit doigt, le prix dépassera tout ce que Fust nous a confié. On ne pourra pas lutter, conclut Zora.
Brancaleone leva ses yeux sombres.
— Ton plan, marchande ?
Zora était en mode de guerre.
— On divise l'effort. Isabel et moi serons à la vente dès l'ouverture des portes avec le laissé passés obtenu par Jacques.
Zora se leva et avança la tête au milieu de la table pour que personne ne l’entende en dehors de son groupe. Elle était là, debout, les mains posées à plat sur la table, comme si elle tenait le monde en place par la seule force de sa volonté.
— Nous devons identifier le manuscrit aussi rapidement que possible, avant que les regards ne deviennent trop attentifs. Ce ne sera pas une enchère. Pas de crieur, pas de marteau. La bibliothèque sera ouverte… et surveillée, dit-elle à voix basse.
Elle marqua une pause, laissant ses mots peser.
— Les acheteurs entreront librement. Nous fouillerons les rayonnages, examinerons les reliures, feuillèterons les ouvrages. Celui qui reconnaît une valeur… paie et emporte son gain. Les autres passent à côté sans savoir ce qu’ils laissent derrière eux.
Isabel releva la tête, le souffle court.
— Donc… nous devons le trouver avant même de savoir à quoi il ressemble précisément.
— Exactement, répondit Zora. Et le reconnaître plus vite que les autres acheteurs.
Elle se tourna alors vers les hommes. Son regard s’était durci.
— Quant à vous trois… vous ne devez pas simplement le retarder. Vous devez l’absorber.
Jacques fronça les sourcils.
— Le dingue ?
— Oui. S’il entre dans cette bibliothèque, même avec une heure de retard, il suffit d’un regard de trop pour perdre. Cet homme a passé sa vie parmi les manuscrits. Il ne cherchera pas le Scivias, il le reconnaîtra.
Un silence, puis elle reprit, plus bas encore et plus précis :
— Voilà le plan.
Elle pointa les hommes.
— Avant l’aube, vous allez repérer son carrosse. Les cardinaux, même si c’est un ancien cardinal, dit-elle en regardant Jacques et en appuyant bien sûr le mot ancien, ne marchent pas. Il viendra escorter avec toute la pompe qui accompagne son rang.
Le mercenaire hocha à peine la tête.
— Une roue cède facilement si on sait où frapper, dit Brancaleone en regardant Zora avec le sourire de l’expérience des mauvais coups.
— Pas complètement, corrigea Zora. Pas assez pour immobiliser à jamais. Juste assez pour ralentir, pour provoquer l’accident, obliger à réparer, créer du désordre sans éveiller trop tôt les soupçons.
Elle se tourna vers Jacques.
— Pendant ce temps, vous… vous entrez en scène.
— Quoi? Murmura le chevalier apeuré.
— Vous vous présentez à lui. Nom, titre, lignage. Vous êtes un homme de son monde. Vous l’invitez à discuter. Vous le flattez. Vous l’intéressez. Vous l’ennuyiez s’il le faut. Mais vous ne le quittez pas.
Jacques esquissa une inquiétude, ‘‘ Mentir, manipuler, ce n’est pas chevaleresque, pas digne de son rang ’’, mais il ne partagea rien de ses pensées.
— La généalogie est une arme lente. Dit Isabel avec un peu d’amusement.
— Exactement, dit Zora sans humour.
Elle se tourna ensuite vers Brancaleone.
— Tu entres à ton tour en scène. Tu ne seras pas un mercenaire.
Le regard du vieil ours se plissa.
— Qu’est-ce que je suis, alors ?
— Un ermite de Dieu.
Un silence incrédule passa dans la pièce.
— Tu es un prédicateur, reprit-elle. Un illuminé. Un homme qui a vu la fin du monde dans ses rêves. Tu parles de visions, de feu céleste, de jugement dernier. Tu cites saint Jean, même si tu l’inventes. Tu l’obliges à t’écouter.
Brancaleone eut un rictus.
— Et pourquoi m’écouterait-il ?
— Parce que c’est un cardinal, répondit Zora froidement. Et qu’aucun homme d’Église ne peut ignorer un autre homme qui prétend parler au nom de Dieu. S’il te méprise, il doit te réfuter. S’il doute, il doit t’entendre. Dans tous les cas… il perd du temps.
Jacques commença à protester.
— Mais c’est un ancien homme d’Église qui a été défroquer, renvoyez à la laïcité…
Zora l’interrompit.
— Quand on a fait incinérer près de deux cents âmes, j’espère qu’on au moins la décence de croire un minimum en ce qu’on prêche et de le prend un minimum au sérieux.
Le mercenaire, un peu amusé, la fixa un instant, puis il hocha lentement la tête.
— Je peux faire un fou convaincant.
— Je n’en doute pas.
Elle désigna enfin le garçon.
— Toi, tu restes avec eux. Tu observes. Tu fais ce qu’on te dit. Et surtout… tu ne disparais pas.
Le gamin serra les dents et acquiesça. Zora revint vers Isabel.
— Pendant ce temps, nous entrons dès l’ouverture.
Elle traça du doigt une carte imaginaire sur la table.
— Une centaine de livres. Peut-être plus. Empilés, mélangés, mal classés. Des traités de droit, des registres, des sermons, des copies sans valeur… et, quelque part là-dedans, un trésor.
— Et les gardes ? Demanda Isabel.
— Ils surveillent les mains, pas les yeux, répondit Zora. Tant que nous ne volons rien, nous sommes invisibles.
Elle se pencha légèrement vers elle.
— À nous deux, nous avons une chance d’y arriver à temps.
Isabel inspira profondément.
— Et si nous échouons ?
Zora ne répondit pas tout de suite.
— Alors, l’ancien cardinal entre… et nous regardons notre avenir disparaître entre ses doigts.
Le silence retomba puis, d’une voix toujours plus basse :
— Dormez. Demain, nous ne jouons pas seulement une affaire. Nous jouons contre le temps… et contre un homme qui ne sait même pas qu’il est notre ennemi.
La bougie vacilla, puis s’éteignit dans un filet de fumée noire. Dehors, Brême respirait dans le brouillard. Et quelque part, dans la ville, un ancien cardinal dormait encore, ignorant que l’aube viendrait le chercher en retard.

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