Chapitre 3: Zora Lemarchand
Zora Lemarchand
Lorsque le couple Fust rentra enfin à Mayence, la nuit s’était posée sur la ville comme une encre épaisse. La pluie du tournoi avait suivi les cavaliers jusque dans les ruelles étroites ; les pavés luisaient sous la lueur trouble des lanternes, et les roues des charrettes avaient creusé dans la boue des ornières où stagnait une eau noire.
La calèche s’immobilisa devant une imposante bâtisse qui avait une ossature en bois dont les interstices étaient remplis de chaux blanche et de brique rouge. On se trouvait dans la Schustergasse. La demeure de Johann Fust n’était pas celle d’un noble, mais celle d’un prince du commerce : façade sévère, étages en surplomb, fenêtres étroites protégées de plomb, porte ferrée assez solide pour résister à un siège bref. Rien n’y chantait la gloire ; tout y parlait de sécurité, de réserve et de capital.
Johann Fust descendit avec la raideur sèche des hommes trop longtemps en selle. Il avait les reins douloureux, les bottes gorgées d’humidité, l’esprit plus fatigué encore que le corps. Il aida sa femme à descendre, l’air pensif. Le tournoi ne lui avait rien donné, sinon un problème plus vaste. Il entra sans un mot.
À l’intérieur, la richesse s’exprimait par la lourdeur et la pénombre. Le vestibule sentait la cire chaude, le bois sec et le vin vieux. Des coffres cerclés de fer longeaient les murs. Plus loin, la grande salle montrait ce qu’un homme comme Fust consentait à laisser voir de sa fortune. Les poutres étaient massives, polies par les ans, les tapisseries flamandes se trouvaient épaisses, destinées autant à couper le froid qu’à flatter l’œil, les bancs et les tables de chêne avaient été sculptés larges comme une nef. Il y avait aussi de la vaisselle d’étain et quelques pièces d’argent placées là pour être remarquées. Au fond, une cheminée monumentale achevait de consumer des bûches de bouleau. La fumée montait lentement dans l’âtre profond.
Malgré la fatigue qui pesait sur ses épaules, Fust sentit une pointe d’agacement en voyant de la lumière filtrer sous la porte du salon privé.
Un serviteur arriva à sa hauteur et s’inclina.
— Maître Peter Schoeffer vous attend, messire. Et il n’est pas seul.
Fust ferma les yeux un instant, ‘‘ Encore Peter ’’ songeât-il. Il retira ses gants trempés, les jeta sur un coffre, puis poussa la porte.
Peter Schoeffer se leva aussitôt, soigneusement vêtu, les gestes nets, il avait cette politesse appliquée des hommes décidés à réussir sans jamais sembler pressés de le faire.
— Maître Fust, pardonnez l’heure tardive. J’ai pensé qu’il valait mieux agir sans attendre.
— Tu penses souvent cela, répondit Fust. Et parfois à tort.
Mais ce n’était pas Peter qui retenait le regard. Dans l’ombre d’un fauteuil à haut dossier, une femme se leva. Elle avait vingt-cinq ou vingt-sept ans peut-être. Elle se redressa avec une grâce féline qui n’appartenait ni aux salons ni aux maisons bourgeoises de Mayence.
Sa peau, brunie par les routes et les saisons, avait la couleur du miel sombre. Ses yeux noirs, larges et immobiles, semblaient avoir vu davantage de frontières, de mensonges et de marchés que bien des conseillers princiers. Ses cheveux épais, retenus sous un foulard de laine noire, laissaient s’échapper quelques mèches bouclées. Elle portait un manteau de voyage en laine rude et solide, mais dessous on devinait des étoffes plus fines, prises ici ou là dans les foires de Francfort, de Bruges ou de Venise. Ses bottes étaient souillées, sa ceinture pratique, sa posture parfaitement équilibrée. C’était la posture de quelqu’un qui dort rarement deux nuits au même endroit. À sa hanche pendait une petite bourse, un couteau discret, et une sacoche de cuir fermée par deux boucles dont Fust comprit aussitôt qu’elle contenait quelque chose de plus précieux que des vêtements. Elle inclina la tête sans servilité.
— Maître Fust.
Sa voix était basse, légèrement rauque, traversée d’accents difficiles à situer. L’apparence de Zora la faisait passer aux yeux des sots pour bohémienne ou diseuse de bonne aventure. Mais Fust n’était pas un imbécile. Malgré tous, les sots n’avaient pas totalement tort, car des origines très diverses coulaient dans les veines de la jeune routarde.
Peter prit les devants.
— Elle voyage avec les foires depuis l’enfance. Sa famille commerce les livres depuis des générations.
Zora eut un sourire bref.
— « Commerce » est un mot honnête pour une histoire moins honnête.
Elle posa ses mains sur la table.
— Mon plus vieil ancêtre connu vivait aux siècles où l’Europe brûlait encore par morceaux. Quand les Vikings descendaient les fleuves sur leurs navires longs pour piller les monastères ; quand les Sarrasins, pirates venus du sud, frappaient les côtes et remontaient parfois jusqu’aux vallées riches ; quand les Magyars, cavaliers des steppes, traversaient la Germanie comme un incendie monté à cheval.
Elle parlait sans emphase, comme on récite un inventaire.
— Lui n’avait ni terre, ni métier, ni cheval. Alors il attendait que les envahisseurs repartent… puis il arrivait avant les survivants.
— Et prenait ce que les pillards avaient laissé, dit Fust en croisant les bras.
— Exactement. Chaudrons bosselés, clous, étoffes, bêtes perdues… et livres.
Elle marqua une pause.
— L’or intéressait les vandales. Les calices aussi. Les femmes, les chevaux, les esclaves. Mais les manuscrits ? Trop lourds. Trop lents à revendre. Inutiles à qui ne lit pas.
Son sourire reparut.
— Pourtant, un codex vaut toujours quelque chose. Son parchemin se gratte pour écrire à nouveau. Ses fermoirs se fondent. Ses miniatures se découpent. Et parfois… son texte vaut davantage que tout le reste.
Fust sentit son intérêt se redresser.
— Continuez.
— Ses fils apprirent à reconnaître les scriptoria riches, les bibliothèques ruinées et les abbayes endettées, et leurs descendants n’attendirent plus les pillages : ils achetaient aux moines pauvres, troquaient aux foires, revendaient aux chapitres et nourrissaient les copistes. Puis, pour survivre, ils comprirent qu’il fallait savoir ce que recherchaient les acheteurs : ils apprirent à décrypter le latin, puis les langues des vivants, dormant dans les mêmes granges que les poètes itinérants rencontrés sur les routes, se mariant avec eux et apprenant leurs langues et savoirs. À force de générations, ils surent reconnaître la valeur d’un ouvrage d’un seul regard, à la régularité d’une copie, aux propriétés d’une reliure ou simplement à la qualité de la langue employée ; ainsi étaient-ils passés de pilleurs à experts.
— Des charognards cultivés, murmura Fust.
— Des intermédiaires nécessaires, corrigea Zora.
Peter toussota pour cacher un rire.
— Plus tard, reprit-elle, les miens voyagèrent avec les guildes des marchands itinérants, des colporteurs, des forains, les caravanes bohémiennes, celle des Yéniches et même celle des Irish Travellers, selon certains. Il est plus prudent d’être nombreux sur certaines routes.
— Pourtant, vous voyagez seule, observa Fust.
Le regard de Zora se refroidit.
— Le chef de caravane voulut me marier à son fils. Il convoitait moins ma personne que mon inventaire.
— Vos livres.
— Treize générations de manuscrits, de contacts, de caches et de dettes mémorisées. Il voulait transformer cela en chevaux, cuivre et alliances stupides.
Elle haussa une épaule.
— J’ai refusé.
— Et l’on vous a laissée partir ?
Cette fois elle sourit franchement.
— Non.
Un silence bref suivit.
— Je suis partie de nuit, à la pleine lune, avec ma mule, trois balles de bois de ce qu’ils avaient de plus rare avant qu’ils ne comprennent ce qu’ils perdaient. Aujourd’hui, je parcours les routes de Lisbonne aux marches de Kiev, négociant en toscan, castillan, français, occitan, allemand ou slavon, reconnaissant même le vieux norrois lorsqu’il peut valoir une fortune, et sachant exactement ce que je vends, parce que ma famille a passé cinq siècles à apprendre la valeur des mots.
Peter regarda Fust avec satisfaction.
— Je vous avais dit qu’elle valait la peine d’être rencontrée.
Fust s’assit enfin, lentement. La fatigue quittait déjà ses épaules, remplacée par cette vigilance glacée qui l’envahissait chaque fois qu’une possibilité nouvelle entrait dans une pièce.
— Peter, dit-il avec un sourire d’approbation réalisant qu'il avait été un peu brut avec son associé en entrant, je ne vous savais pas d’humeur aussi tardives.
— Maître Fust, répondit Schoeffer avec un éclat dans les yeux, Zora possède un exemplaire fragmentaire d’un texte de Cicéron qu’on croyait perdu. Elle ne fait que passer par Mayence. Il était urgent de vous la présenter.
En disant cela, Peter eut un petit pincement au cœur en se remémorant sa première rencontre avec Zora pour qui, l’espace d’un instant, il avait nourri des sentiments similaires à ceux qui naissaient dans son cœur depuis peu pour Isabel.
Fust leva les yeux.
— Cicéron ?
Zora posa calmement sa main sur la sacoche de cuir.
— Peut-être Cicéron. Peut-être pas. Peut-être mieux. Peut-être plus chère. Tout dépend du prix que l’on m’offre… et de l’intelligence de l’acheteur.
Peter retint encore un sourire. Fust, lui, sentit quelque chose de plus rare que la surprise, l’amusement n’était pas habituel chez les être à sang-froid.
— Une marchande de livres qui voyage seule sur les routes, par ce temps, avec assez d’assurance pour insulter ses clients avant même de s’asseoir. Sois-vous êtes très courageuse, mademoiselle… soit très bien armée.
— La connaissance est une arme légère, répondit-elle. Mais j’ai aussi une dague de Tolède dans ma botte pour ceux qui ne savent pas lire.
Johann la fixa un instant. Puis, il tendit la main vers le serviteur qui l’avait accueilli. Ce dernier était resté là, tout le long de l’entretien, figé à l’entrée de la pièce.
— Willème! Du vin chaud, ordonna Fust.
La lueur du feu projeta l’ombre de la jeune femme sur les murs du salon, et cette ombre sembla grandir jusqu’aux poutres, comme si l’histoire entière de ses ancêtres vagabonds venait prendre place à la table du futur imprimeur.
Willème revint avec une jarre de vin fumant et les servit, posant une tasse devant Fust, un devant Zora qui était toujours debout, et en apportant un à Peter, qui était resté près de la cheminée, ainsi qu’un autre à Madame Fust, qui était dans l’ombre de la pièce. Zora demeura debout un instant, comme si elle jugeait la pièce avant d’y prendre place. Puis, sans cérémonie, elle posa sur la table sa sacoche de cuir brun, usée aux coutures, mais entretenue avec un soin presque affectueux. Elle en tira un volume enveloppé dans une toile huilée, la toile tomba. C’était un codex de taille moyenne, relié de cuir noirci changé plus d’une fois. Les fermoirs avaient disparu, mais les cahiers tenaient encore. En tête du premier feuillet, un titre rouge à demi effacé.
— Cicéron, souffla Peter avec une certaine admiration pour la marchande.
Fust ne répondit pas. Elle lui tendit le bouquin. Il le prit et ouvrit le volume avec la lenteur d’un prêtre dévoilant une relique, jaugeant la qualité du parchemin, la main, les marges et surtout les mots.
— Où l’avez-vous trouvé ? demanda-t-il sans lever les yeux.
— Trouvé n’est pas le mot. Disons sauvé. Un chapitre de chanoines près de Worms. Toit percé, rats gras comme des lapins… encore deux hivers et ce livre finissaient au feu.
Fust le referma doucement et tendit le volume à l’ambulante marchande.
— Lisez!
Zora eut un sourire. Elle prit le livre, l’ouvrit, chercha un passage et commença la lecture. Son latin était rude, marqué par les routes, mais solide. Elle comprenait, corrigeait d’instinct, rendait le texte vivant. Peter hocha la tête, satisfait. Fust, lui, réfléchissait déjà. Cette femme savait trouver, négocier, survivre.
— Vous pouvez reposer le Cicéron, je vous l’achète.
En disant cela, il se leva, alla à un coffre, retira les gants qu’il avait posés dessus, l’ouvrit et en tira deux manuscrits. Il retourna vers Zora et les posa devant elle.
— Voyons plus loin.
Le premier : un traité grec d’une belle main byzantine. Le second : un cahier obscur, couvert de signes et de codes. Zora observa le grec, tourna deux pages.
— Du grec, je n’en sais rien.
Elle le repoussa sans détour. Elle ouvrit le second, fixa les signes, puis referma.
— Et ça, c’est de la folie d’homme riche. Je vends des livres, je ne lis pas les charades ni les mensonges des faiseurs d’or.
Peter se redressa.
— Cela ne prouve rien ! Vous cherchiez quelqu’un pour trouver des livres, pas pour débattre à l’université ! Nous n’avons même pas de quoi imprimer des textes en Grec.
— Mais peut-être qu’un jour si, dit Johann distraitement.
Peter continua à protester, mais Fust n’écoutait déjà plus vraiment. Dans son esprit, les pièces s’assemblaient. Zora avait les jambes et les griffes, Isabel avait les yeux et Jacques avait la noblesse du nom qui ouvre les portes.
— Peut-être, dit-il lentement, que la solution n’est ni l’une, ni l’un, ni l’autre… mais les trois.
— Non, lâcha Peter, pâlissant, n’y songez pas, sa voix était nouée.
— Jacques ouvre les portes. Zora connaît les routes. Isabel connaît... tout le reste... Ensemble, Continua Fust.
— NON ! Hurla Peter de désespoir. Elle est trop jeune, inexpérimentée, elle... ne doit pas partir.
Zora éclata d’un rire bref.
— Voilà qui devient intéressant.
Elle se pencha.
— Écoutez-moi bien, marchand. Je voyage seule parce que je sais me défendre contre les porcs.
— Les porcs ? demanda Christina, comme à l’habitude, personne n’avait remarqué, Madame Fust, mais elle était là depuis le début.
— Les hommes seuls, les ivrognes, les voleurs stupides. Ceux qu’une dague ou un mensonge suffit à calmer, dit-elle avec un regard qui se durcissait; mais avec une agnelle marquée “pucelle” sur le front… ce ne sont plus des porcs isolés, mais bien des meutes de loups contre quoi il faudra se défendre. Et ça, je ne chasse pas.
Fust ne cilla pas.
— Vous ne serez pas seules.
Zora leva un sourcil.
— Ah ?
— Vous serez accompagnées...
— Accompagnées d’un mercenaire ? coupa-t-elle aussitôt. Autant nous peindre “porte ouverte” sur les fesses à toutes les deux.
Fust soutint son regard.
— Pas un mercenaire, Un Chevalier, Jacques de Lalaing!
Un léger changement passa dans les yeux de Zora.
— Un chevalier… honorable ?
— Réputé pour l’être.
Elle resta silencieuse un instant, pesant le risque.
— Alors… j’envisage.
Peter ouvrit la bouche, mais Fust leva une main pour le faire taire.
— Bien. Revenez dans huit jours.
Zora reprit sa sacoche sans se presser.
— Huit jours, répéta-t-elle.
Elle passa devant le Willème, qui lui paya le Cicéron. La somme était bonne ; elle ne négocia pas. Puis elle sortit, laissant derrière elle une pièce pleine de tension. Une fois Zora partie, Johann se saisit d’une feuille de papier. Il héla son épouse, Christina, pour qu’elle lui apporte plume et encre, il ordonna à Willème d’aller se coucher, ce que le serviteur fit sans cérémonie, puis s'adressa à son jeune associé, d’un ton sans répliques :
— Je vais rédiger une missive que vous remettrez ce soir même à Isabel, déclara Fust en s’asseyant pesamment.
— Je vous en supplie, ne faites pas cela, rétorqua Peter avec une lassitude teintée d’angoisse.
Christina entra dans la pièce, déposant l'encrier et la plume devant son mari. Fust trempa la pointe dans le liquide noir et fixa le jeune homme.
— Je ne saisis pas votre attitude, Peter. Vous connaissez à peine cette femme. Qu’importe que je lui offre cet emploi ? Elle cherche à éviter le couvent, et je compte mettre ses compétences au service de notre entreprise.
— Enfin, Johann, tu vois bien qu’il en est épris, intervint doucement Christina.
Peter rougit brusquement. Fust, lui, marqua un temps d'arrêt, sourcil levé.
— L’amour ? Quelles sornettes ! Pouvons-nous revenir aux choses sérieuses ? Les affaires n'attendent pas. Cessez de me faire perdre mon temps avec ces fadaises, trancha-t-il tout en achevant de griffonner sa lettre.
Il tendit le parchemin à Peter d'un geste sec.
— Portez ceci immédiatement à Isabel. Je veux qu'elle se présente à mon bureau dans huit jours.
Peter se saisit du message avec désespoir et quitta la demeure des Fust sans un mot. Christina observa alors son époux d’un regard impénétrable ; il était impossible de dire si elle approuvait son audace ou condamnait sa froideur.
— Quoi ? finit par demander Johann, agacé par ce silence.
— J’avoue te trouver d’une insensibilité rare, répondit-elle enfin, mais je reconnais que tu mènes tes affaires d’une main de maître. Si cela tourne mal, personne ne pourra te reprocher ton manque d'ambition. Cependant, Johann... un seul chevalier pour escorter deux femmes sur les routes ? L'équipage me semble bien fragile.
Johann lui jeta un regard chargé d’interrogation.

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