Chapitre 4: Passions
Le soir était tombé sur Mayence avec cette lenteur humide des villes de fleuve. Les toits noirs luisaient d’une pluie récente, et dans les ruelles montait une odeur mêlée de fumier, de cendre froide, de rivière et d’herbes séchées persistantes.
Peter Schoeffer traversait la ville d’un pas rapide, le cœur battant la chamade. Sous son manteau, il sentait contre sa poitrine le froissement sec de la lettre reçue une heure plus tôt des mains de Johann Fust. Il s’arrêta devant la demeure étroite nichée dans la ruelle sombre, coincée entre un tonnelier et un vendeur de chandelles. Une lumière vive filtrait encore des volets. L’odeur des herbes émanait de la demeure ; souvenir persistant du métier d’apothicaire de sa défunte propriétaire. Les dernières échoppes fermaient leurs volets ; çà et là, les chandelles s’allumaient derrière les vitrages, donnant aux maisons l’air de lanternes fatiguées. Dans la maison d’Isabel on pouvait voir par les fenêtres des piles de lettres entassées qui rappelaient le labeur de son père scribe.
Peter frappa à la porte, un instant passa. La porte s’ouvrit. Isabella apparut, lampe à huile à la main. À vingt-deux ans, elle avait ce visage banal qui se perdait dans une foule, masque idéal pour une érudition prodigieuse, presque effrayante. La clarté souleva l’ovale de son visage, fit luire ses yeux bleus et accrocha des mèches folles échappées de sa coiffe. Sa robe de laine grise, serrée à la taille, manches retroussées, trahissait une femme qui travaillait tard.
— Peter ? Que faites-vous ici à une heure si tardive ? demanda-t-elle d’une voix calme, mais avec regard attentif et un frisson imperceptible dans la poitrine qu’elle réprima d’un souffle.
— Mademoiselle Rotas, s’inclina-t-il légèrement. Pardonnez l’heure. J’apporte une lettre de Maître Fust.
Elle tendit la main. Leurs doigts s’effleurèrent un instant de trop, envoyant une étincelle qu’Isabel étouffa en saisissant le cachet de cire rouge.
— Attendez ici, dit-elle, elle n’osait pas le faire entrer, de peur de ce qui pourrait se passer entre eux.
Elle entra. On pouvait voir l’intérieur de la pièce. Une odeur s’en échappa, ça sentait l’encre, le vinaigre, les herbes sèches. Depuis là où il était, Peter apercevait la table couverte de feuillets qui trônait au centre. Il voyait aussi sur l’étagère, pots d’apothicaires, rouleaux de parchemin, pierres pilées, outils d’orfèvre, mortier de bronze. Isabel revint devant lui, qui se tenait toujours à l’extérieur, dans l'encadrement de la porte. Elle brisa le sceau avec un couteau fin, lut en silence, releva les yeux, un éclat de défi mêlé à une faim vorace.
— Dans huit jours, à la première heure. Il me confie une mission, dit-elle avec un léger sourire satisfait.
Peter sentit la colère monter, mais aussi cette passion qui le consumait depuis leur première rencontre.
— Pardonnez-moi, Isabel, mais refusez. C’est une folie. Fust ne voit les êtres que selon l’usage qu’il en tire. Il vous enverra sur des routes enfiévrées de brigandage pour gagner de vitesse les autres ateliers, avant même que ses livres ne se vendent. Il pille votre savoir pour sa gloire !
Elle redressa la tête, les joues rosissant malgré elle, ses yeux s’attardant sur un souffle de la bouche de Peter.
— Et qui d’autre, Peter ? Qui à Mayence valorise ce que j’ai dans la tête, plutôt que la dot que je n’ai pas ? Fust traite mes capacités comme un trésor, non un fardeau.
— Je vous respecte ! Dit-il, faisant un pas vers elle, la voix basse et tremblante de fougue. Plus que quiconque. Je vous admire, Isabel votre feu, votre esprit qui illumine tout !
Emporté par ce coup de foudre qui le dévorait, il réduisit l’espace entre eux. Ses mains se posèrent sur ses épaules, fermes, brûlantes. Il l’embrassa avec une urgence sauvage, un baiser de désespoir et de désir pur. Isabel, surprise, se laissa un instant emporter par cette chaleur qu’elle s’interdisait : ses lèvres s’entrouvrirent, son corps s’arqua imperceptiblement contre le sien, un gémissement étouffé naquit au fond de sa gorge, ses doigts agrippèrent un instant sa tunique. La passion qu’elle réprimait, ce feu qu’elle muselait sous des couches de raison, de livres et d’ambition, menaça d’éclater, sauvage, incontrôlable. Ses yeux se fermèrent, son souffle s’accéléra, son cœur cognant comme un tambour de guerre. Mais soudain, d’une poussée ferme, elle le repoussa dans la rue, le souffle court, les lèvres gonflées, les yeux brillants d’un mélange de colère et de regret refoulé. Elle recula dans la maison, posant une main sur sa porte d’entrée et pressant l’autre sur sa poitrine comme pour y emprisonner les battements traîtres.
— Non, Peter. Ne faites pas cela, murmura-t-elle, la voix rauque, brisée par l’effort de la répression.
— Je veux vous protéger ! balbutia-t-il, blessé, les yeux fous de passion. Vous aimez sans vous enchaîner !
— Vous voulez m’aimer, trancha-t-elle, mais, dans ce monde, cela étouffe. Je refuse le voile du couvent, les chaînes du mariage. Je veux la liberté de lire, d’écrire, de parcourir le monde sans maître. Même si la mort… Elle s’interrompît pesant les mots qu’elle venait de prononcer… m’attend.
— Je ne veux pas que vous partiez, dit Peter avec désespoir, je ne veux pas vous perdre.
Le silence tomba, lourd, électrique. Au-dehors, une charrette grinça sur les pavés mouillés. Isabel l’observa longtemps, ses lèvres tremblant d’une envie qu’elle ravala, son corps tendu comme un arc.
— Vous êtes honnête, Peter. Trop intelligent pour ne pas voir le piège que vous m’offrez. Une femme seule, sans dot, sans protecteur, choisit la cage dont la serrure paraît la moins solide. Bon soir, Peter.
Isabel ferma la porte en disant cela. La liberté n’était pas un concept répandu dans les esprits d’Europe en 1450, Isabel avait un esprit trop plein, trop riche de représentation contradictoire. La connaissance dans un monde obtus était aussi dangereuse qu’un poison lent.
Dehors, dans le froid humide, la pluie recommença en fine poussière. Peter resta figé devant la porte close avec son âme en lambeaux. Derrière les volets, la lumière d’Isabel veilla tard, comme si elle pesait non seulement son avenir, mais le poids brûlant de cette passion qu’elle muselait pour survivre.
La pluie continuait à tomber sur Mayence en une bruine serrée qui polissait les pavés et noyait les bruits de la cité sous un voile de suie humide. Peter Schoeffer demeura longtemps prostré devant la demeure d’Isabella, immobile sous cette pénombre liquide. Nul n’aurait su dire combien de temps il resta là, à contenir des sanglots qui lui brûlaient la gorge, l’âme plus lourde encore que le ciel de mai. Les paroles d’Isabella tournaient en lui avec une cruauté calme : «La cage dont la serrure paraît la moins solide...»
— Je ne suis pas une cage, se dit-il à lui-même.
Il fut arraché à sa torpeur par une voix s’élevant derrière lui, une voix qui glissa jusqu’à lui avec la douceur dangereuse d’une lame tirée lentement du fourreau :
— Ainsi, c’est elle !
Peter sursauta violemment et se retourna pour découvrir Zora. La capuche rejetée sur les épaules, ses cheveux noirs étaient lourds de pluie. Elle exhalait un parfum de cuir chauffé par le corps, d’épices lointaines et ce musc trouble qui semble naître de la peau elle-même. Ses yeux sombres brillaient dans l’ombre comme deux braises insolentes.
— Que faites-vous ici ? S’enquit-il en essuyant vivement son visage d'une main tremblante.
— Ne cachez pas vos sanglots, Peter. Ils vous embellissent, répliqua-t-elle avec un regard malicieux, dénué de toute moquerie. Je vous ai suivi ; j’étais curieuse de contempler la pucelle.
— Voilà qui est fait. Bonsoir, madame, trancha-t-il en faisant mine de s’esquiver.
Mais Zora ne l'entendait pas ainsi. Elle le saisit par le poignet avec une vivacité qui lui coupa le souffle. Ses doigts, nerveux et fermes, brûlaient la peau de Peter à travers l’étoffe. D’un mouvement brusque, elle le repoussa contre le bâtiment mouillé.
— Ce n'est pas parce qu'elle a dédaigné l'exploration de son entrejambe, murmura-t-elle en se coulant contre lui beaucoup trop proche, que la vigueur de votre braquemart doit finir sa course dans l'impasse de votre main droite.
— Quoi ? balbutia-t-il avec la naïveté d’anciens clercs, frappé de honte et de vertige.
Elle plaqua sa paume contre la poitrine du jeune homme. Sous sa main, le cœur de Peter battait avec une violence misérable, comme celui d’un animal pris au piège.
— À notre rencontre, je ne voyais en vous qu'un scribouillard, certes instruit, mais d'une froideur de glace. Si j’avais un instant deviné quel feu vous brûlait réellement, je vous aurais ravi sans hésiter. Tu m'as vue aujourd'hui, Peter, et j'ai senti ton regard durant mon exposé. Tu étais conquis par ma force.
— C’est vrai, confessa-t-il dans un souffle, mais mon cœur…
— Ton cœur apprendra à m’aimer ! Tout ce que tu chéris en elle, je le possède : plus sauvage, plus fier, plus dur, soit ! Mais j'ai des trésors qu'elle ne saura jamais épancher.
Elle leva sa main libre pour effleurer sa gorge du revers des doigts. Peter demeura pétrifié, non par peur, mais par cette sédition du sang qu'aucune prière n'aurait pu contenir. La chaleur du corps de Zora, la ligne de sa hanche contre la sienne, ouvrait en lui un désordre qu'aucun traité savant n'avait jamais su nommer.
— Je ne peux pas... je suis perdu, finit-il par lâcher dans un sanglot quasi désespéré. Cette affaire me plonge dans une confusion totale. J'ai l'impression de me noyer.
Pour Peter, l’honneur lui interdisait la couche d’une femme hors des liens du mariage. C’était sa raison de fuir les lupanars. Céder à Zora, c’était renoncer à jamais à l’image virginale d’Isabel. Pourtant, il maudissait Fust ; si son associé lui avait parlé de son projet plus tôt, il aurait couru vers Zora sur le marché, et peut-être serait-il en cet instant heureux entre ses bras. Zora le considéra longuement, ses yeux sondant l'abîme de son indécision.
— Tu es beau quand tu luttes contre toi-même, dit-elle enfin.
Puis, elle relâcha son étreinte. La chaleur disparut d'un coup, remplacée par le froid du mur et de la nuit. Peter chancela presque tant l'absence fut brutale.
— Imbécile, lâcha-t-elle simplement en remettant sa capuche. Garde ta vertu, Peter Schoeffer. Mais garde-la bien. Le monde aime dérober ce qu’on serre trop fort.
Elle tourna les talons et s'éloigna dans la bruine, souple et silencieuse, bientôt avalée par les ruelles de Mayence. Peter resta seul contre la pierre glacée. Il porta la main à son poitrail puis à sa gorge, là où elle l'avait touché. En lui, quelque chose venait de céder. Il ne se sentait pas seulement abandonné, mais aussi trahi par sa propre volonté.

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