Chapitre 2: Chevalier Jacques de Lalaing

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Deux jours plus tard se tenait un tournoi de chevalerie près de Mayence. Johann Fust s’y rendit alors qu’il pesait sur la vallée du Rhin comme un drap de plomb sous un ciel de zinc, transformant les environs du Palatinat en un cloaque de brume, de limon et d’humidité tenace. Il y avait des tentes à perte de vue bâtit autour d’enclos, qui accueillaient les joutes et les duels, devant lesquels étaient monté de rares estrades couvertes pour le public aisé ou noble de Mayence. C’était un jour de boue et de sueur, une bruine fine et perfide tombait sans discontinuer depuis l’aube, alourdissant les bannières qui pendaient, tristes et gorgées d’eau, le long de la lice détrempée. L’air saturé de poussière, de sueur, d’odeur de cuir brûlé et d’effluves de vin chaud vibrait au son étouffé des fanfares déformées par le brouillard, tandis que les chevaux piaffaient et que les marchands criaient plus fort que les hérauts au milieu de la foule hétéroclite : soldats désœuvrés, prostituées aux jupes crottées, mendiants aux mains tendues, chiens errants et enfants barbouillés de terre guettant les chutes des cavaliers pour voler les ferrets. Sous les cieux de bois détrempés, dans l’estrade couverte la plus luxueuse, la noblesse se serrait dans des fourrures mouillées, tandis que le tournoi, loin d’une fête solaire, n’était qu’un théâtre de boue où s’entrechoquait un monde chevaleresque.

Johann Fust, à couvert dans les tribunes derrière des capes qui faisait office de rideaux, avançait avec le calme méthodique d’un homme qui ne venait pas chercher du spectacle, mais un instrument, écartant les pans lourds des rideaux mouillés pour observer depuis l’ombre.

Gutenberg n’avait pas menti. S’il voulait un homme capable de forcer les portes des bibliothèques les plus jalouses d’Europe, il lui fallait moins une érudite qu’un nom, moins une savante qu’une présence, un colosse que l’on craignît autant qu’on l’admira. Au centre de ce chaos organisé, un cavalier semblait ne faire qu’un avec son destrier noir, une apparition de fer couleur d’ébène sculptée dans le brouillard. Jacques de Lalaing, le Bon Chevalier, membre de la Toison d’Or. Sa lance se baissa avec une précision si pure qu’elle paraissait naturelle, comme le vol d’un faucon ; l’impact fut assourdissant, une lance éclatant en mille échardes de frêne projetant des éclairs de bois blanc dans l’air gris. Son adversaire fut arraché de la selle, s’écrasant dans la boue avec un bruit de ferraille sourd sous les acclamations, tandis que valets, médecins aux tabliers sombres et parieurs hurlants accouraient. Jacques redressa sa monture avec une aisance superbe, salua la tribune d’un simple mouvement du poignet, sa posture d’une perfection insultante, sans hâte ni fureur, mais avec une précision surnaturelle et une économie de mouvement trahissant la maîtrise absolue.

Pourtant, Fust observait sans applaudir, voyant au-delà de la victoire : l’armure splendide, mais reprise à plusieurs endroits, la cuirasse montrant des coutures récentes, les écuyers aux visages creusés et nerveux échangeant des regards secs de serviteurs qui savent compter, le harnais portant des traces de réparations hâtives. La rumeur circulait déjà de tente en tente : Guillaume de Lalaing, le père, avait fermé sa bourse, refusant de nourrir les vanités d’un champion de tournois et exigeant un héritier, un administrateur, un seigneur assis. Jacques voulait rester chevalier errant dans un monde, préférant les comptables ; sa gloire était un incendie dévorant son propre foyer. Fust reconnut là une faiblesse exploitable, le besoin d’argent.

Lorsque les fanfares se turent et que les écuyers eurent commencé à détacher les pièces d’armure, Fust se dirigea vers la tente faite de laine et de lin marquée aux armes de Lalaing. À l’intérieur, la lumière passait rouge à travers le tissu tendu, formant un sanctuaire de cuir chaud, de sueur et de métal froids, troublé par le crépitement d’un petit feu au milieu de la tente et la pluie battante la toile. Jacques retirait son heaume, assis sur un tabouret, le torse sanglé dans son armure tandis que deux serviteurs, dont un âgé de pas plus de huit ou neuf ans, s’affairaient en silence à dévisser ses épaulières ; ses cheveux sombres collaient à son front, la sueur traçant des sillons clairs sur son visage brun, d’une beauté guerrière, mais marquée par des cernes violacés de fatigue autour des yeux. Il leva la tête, son regard se durcissant.

— Je ne signe plus de dettes, marchand. Si vous venez pour l’argent des chevaux, voyez mon intendant… s’il lui reste encore de quoi répondre. Maudit créancier, vous perdez votre temps ; l’acier est ma seule fortune cette semaine.

— Je ne viens pas réclamer de l’argent, Messire, répondit Fust d’un ton calme, ses yeux parcourant l’armure déposée au sol comme les pièces d’un puzzle coûteux. Je viens vous en offrir. Je suis Johann Fust, de Mayence, et je viens vous proposer une mission digne de votre rang, où votre épée servirait davantage qu’ici, transformant cet acier en une puissance que votre père lui-même ne pourrait vous retirer.

Le chevalier eut un demi-sourire, faisant signe à ses hommes de se retirer, un silence pesant s’installant.

— Voilà qui devient rare, un marchand qui insulte les tournois dans la tente d’un chevalier. Parlez, Mayençais.

— Vous courez les tournois pour entretenir une légende qui vous ruine. Votre père veut vous voir rentrer : terres labourées, comptes tenus, enfants engendrés. Il vous prive de ressources pour vous priver de route. Moi, je vous propose l’inverse : continuer à parcourir l’Europe dans la poursuite de votre vie errante. Mais non pour briser des lances. Je monte à Mayence une entreprise qui changera la manière dont les hommes lisent. J’ai besoin de manuscrits rares : ceux que les abbayes cachent, les chapitres oublient, les princes exhibent sans comprendre. Vous avez le titre, l’accès, la faveur ; aucun gardien ne vous refusera l’entrée. Devenez mon chasseur de livres.

Le regard de Jacques se fit plus attentif, moins moqueur que pensif.

— Des savoirs ? Vous voulez que je troque mon épée contre du parchemin ?

— Non, Messire, utilisez votre épée. Les alchimistes veulent changer le plomb en or. Moi, je veux changer l’encre en fortune.

Jacques éclata d’un rire bref, posant son heaume, un petit casque léger avec des plumes au-dessus, sur une caisse et retira ses gantelets.

— Voilà une proposition qui me plait.

Fust, prudent, glissa la main dans sa besace de cuir et en tira un petit volume relié de brun, usé aux coins, un volume mince dans un cuir d’une finesse exquise.

— Dites-moi ce que vous voyez.

Jacques prit l’ouvrage avec respect, comme un objet coûteux, le tourna, en pesa la tranche, caressa la reliure, ses doigts calleux et cicatrisés effleurant la peau.

— Bon cuir, travail flamand ou de Cordoue peut-être. Fermoir en argent massif, changé. Dorure franche. Cela vaut une dizaine de florins rien que pour la parure.

Il ouvrit le livre. Ses yeux descendirent sur la page, puis se relevèrent presque aussitôt.

— Je vois… un livre, dit-il avec une franchise désarmante. Je lis les armes, les visages, les terrains, les intentions. Les lettres, non. C’est une affaire de clercs, de scribe et de moines.

Fust sentait monter une irritation glacée, plus vive que la pluie, lui transpercer la poitrine. Voilà l’homme parfait, la clé de fer capable de forcer tous les verrous sociaux d’Europe, le noble respecté… mais aveugle, incapable de distinguer un psautier d’un traité de droit, un poème d’Ovide d’un manuel de confession ou d’un recueil de sermons médiocres, un traité de médecine antique d’un recueil de litanies sans intérêt, un poème de Virgile d’une banale chronique juridique. À quoi servait d’ouvrir toutes les portes si l’on ne savait pas reconnaître ce qu’on venait chercher ? Ce qu’il voulait n’était pas n’importe quel livre ; il ne collectionnait pas pour les reliures. Il voulait des titres désirés avant d’être imprimés, qui se vendraient seuls. Le problème n’était pas seulement de trouver les livres ; c’était de savoir lesquels valaient qu’on engage une fortune pour les reproduire.

Fust reprit le volume lentement.

— Savez-vous ce que c’est ?

— Non.

— Un recueil de prières pour veuves riches. Très pieux, très inutile pour moi.

Jacques ne se troubla pas, haussant les épaules.

— Alors il vous faut un clerc, pas un chevalier.

Fust se mit à marcher dans la tente, mains croisées derrière le dos. Fust songea à Isabel, sa mémoire vive, son intelligence tranchante. Puis il s’arrêta net et sourit.

— Non, Messire. Il ne me faut pas un clerc à votre place. Il me faut un clerc avec vous.

Jacques fronça les sourcils.

— Expliquez.

— Vous ouvrirez les portes. Vous gagnerez les faveurs. Vous protégerez la route. Quelqu’un d’autre choisira les textes.

Jacques rit franchement cette fois, comprenant aussitôt la logique.

— Par Dieu, marchand, vous êtes plus étrange que les alchimistes. Et qui serait ce clerc ?

— Une personne rare. Quelqu’un capable de lire au moins cinq langues, flairer un faux catalogue et reconnaître un texte précieux sous une reliure misérable.

Fust rangea son livre dans sa sacoche, se dirigea vers la sortie en saluant son hôte et lançant.

— Venez me voir dans huit jours, à ma demeure de Mayence.

Jacques esquissa un sourire en coin, presque un défi.

Au-dehors, les trompettes sonnaient une nouvelle passe, la brume engloutissait tout instantanément tandis que le public s’enfonçait dans la boue du campement. Fust les épaules rentrées sous sa cape trempée se mit à chercher sa femme du regard. Derrière lui, le bruit des lances reprenait, mais, pour lui, ce fracas n’était qu’un vacarme inutile. Il marchait vite, hanté par l’image de ce livre entre les mains du chevalier. Il possédait le capital, la force brute, l’outil technique, mais il lui manquait la connaissance. Dans son esprit, deux figures jusque-là séparées venaient soudain de s’emboîter avec la netteté d’un caractère dans sa matrice : la force qui ouvre les portes, et l’esprit qui sait quoi prendre derrière elles.

Fust avait emmené son épouse, pensant que le spectacle pourrait lui plaire ; mais face à la pluie qui commençait à devenir aussi battante qu’un tambour militaire, il était clair que c’était une idée bien discutable. Il finit par la repérer : c’était une petite dame élégante qui se tenait à l’écart. Le spectacle de cette violence ne la rebutait pas pour autant. C’était une personne qui savait se fondre dans toute situation sans jamais se faire remarquer.

Fidèle à lui-même, Johann n’avait pas épousé Christina par passion, mais bien par respect pour son sens des affaires, son pragmatisme, sa finesse d'observation, son écoute attentive et sa capacité de réflexion. Si elle n’avait été sa femme, elle aurait été son associée, ce qu’elle était, d’ailleurs, officieusement. Peu de gens se rendaient compte de son implication dans les affaires de son mari, tant elle semblait effacée ; mais c’est dans cet exercice qu’elle excellait : être là sans qu’on la remarque et entendre ce qui n’était pas censé être su des autres.

Si Fust n’avait pas été, à l’instar des reptiles, un animal à sang-froid, et s’il avait pu prétendre à des sentiments et des émotions non calculés, il est plus que probable qu’il aurait considéré aimer Christina. Malheureusement, la nature de Fust ignorait l'amour. Cependant, le respect et la considération qu’il lui portait étaient notables. L'amour, en revanche, lui était impossible. Christina ne s’en offusquait pas. Elle aimait les romans de chevalerie et d’amour courtois, mais ces fantasmes s’étaient depuis longtemps effacés. Il faut dire que, bien qu’élégante, Christina souffrait de ce qu’on appelle aujourd’hui un bec-de-lièvre. Bien que cette malformation fût très modérée chez elle, au point qu'il faille la regarder attentivement pour s'en rendre compte, une fois qu'on l'avait remarquée, on ne voyait plus qu'elle.

Il s'approcha d'elle.

— Partons, Christina, avant qu’il ne se mette à pleuvoir un déluge biblique, dit Fust.

Christina acquiesça sans un mot. Ils se dirigèrent vers leur calèche où le conducteur, étendu sur le toit, faisait la sieste en attendant patiemment ses maîtres. Fust donna un petit coup de canne pour le réveiller. Le coup était ferme, mais pas brutal ; Fust n’aimait pas la violence inutile. Il tenait à conserver ses employés, surtout quand ils travaillaient bien. Mais il n’était pas un homme généreux pour autant : jamais il ne lui serait venu à l’esprit de proposer au charretier de se reposer à l’intérieur pour éviter d’être trempé par la pluie.

Christina s’assit dos à la route et Johann s'installa face à elle, de façon mécanique. Johann souffrait du mal des transports, et c'est pour cette raison que les deux époux voyageaient toujours dans cette configuration.

— Alors, dit Christina, racontez-moi tout.

— Il ne sait pas lire.

— Peu de chevaliers sont lettrés, ce n’est pas leur domaine d’activité, répondit son épouse.

— J’ai pensé que… face à sa réputation… Merci de m’avoir conseillé de faire le test, dit Fust en lui tendant le petit livre relié en cuir.

— Peut-être que la personne que Peter veut vous présenter fera l'affaire, elle.

— Peter… j’adore ce garçon. J’aimerais qu’Alexander lui ressemble davantage.

— Alexander ressemble à son père, et Peter ressemble à l’homme que Johann Fust croit être, dit Christina sans malice, mais avec une sincérité totale.

— Je ne suis pas un bœuf, moi. Je ne m’intéresse pas qu’à la taille des mamelles de la gent féminine, rétorqua Fust sans s'agacer.

— J’avoue que cela, je ne le comprends pas non plus, dit Christina.

— Je ne pense pas avoir besoin de rencontrer la marchande de livres suggérée par Peter, reprit Fust, pensif, en regardant par la fenêtre.

— Pourquoi ?

La pluie tombait lourdement ; on l’entendait rebondir avec force sur le toit de la calèche.

— Je pense qu’Isabel, associée à Jacques, formera le duo idéal pour partir à la chasse aux livres.

— Voyons, Johann, vous n’y pensez pas ! Isabel est une gamine totalement inexpérimentée qui n’a jamais quitté son scriptorium.

— Les scriptoriums se trouvent dans les monastères.

— L’image est valable : vous prenez une enfant au couvent et vous la jetez sur les routes.

— Elle sera accompagnée de Jacques.

— Jacques est une brute dont l'activité principale est de frapper sur son prochain.

— C’est un chevalier honorable, il ne lui fera aucun mal, trancha Fust.

— Mais il ne lui apportera aucun soutien en cas de besoin.

— Je ne comprends pas, dit Fust.

— Une femme et un homme, c’est très différent. Les femmes sont, à certaines périodes, plus fragiles.

— Comment cela ?

Johann Fust avait répondu avec une mauvaise foi aussi culottée que celle d'un enfant. Christina lui lança un regard accompagné de ce qui aurait pu être un sourire de malaise, et qui signifiait : « Sérieusement, vais-je devoir t’expliquer les menstruations à ton âge ? ». Johann préféra mettre fin à la discussion. Ils restèrent silencieux jusqu’à la fin du voyage, qui dura tout le reste de la journée.

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