Chapitre 10: Le prince-évêque

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Après quelques heures d'une chevauchée impétueuse, les tours de Bremervörde se découpèrent sur l'horizon. Jacques ne perdit pas de temps : il se fit annoncer et, grâce à son nom illustre, fut reçu par le prélat dans l'heure.

Le château de Bremervörde s’imposait comme la plus vaste fortification de la contrée. C’était un édifice singulier, dont les murs de briques alternaient entre l'éclat du blanc et la profondeur du rouge ; et bien que la demeure fût imposante, Jacques en avait contemplé de plus majestueuses au cours de ses pérégrinations. Entre les remparts, la cour s'étendait, vaste et verdoyante, dominée par des toitures trapues aux teintes sombres.

Ce lieu était le siège du Prince-évêque, prélat qui, outre sa charge spirituelle, régnait sur un domaine temporel en jouissant de l’immédiateté impériale. Ce privilège, octroyé par l'Empereur du Saint-Empire, lui permettait de ne répondre de ses actes devant nul autre que le souverain, lui offrant de facto une quasi-indépendance sous une tutelle lointaine.

C'était là un outil politique remarquable pour empêcher la noblesse laïque de transformer ces charges en héritages familiaux. Le problème avec la noblesse héréditaire était qu’après quelques générations, de nombreux lignages développaient des velléités d’autonomie, voire d’indépendance, à l’égard de l’autorité impériale. À mesure que leurs terres, leurs revenus et leurs alliances se consolidaient, certains princes, ducs, comtes ou barons cherchaient à transformer leurs fiefs en véritables puissances souveraines. On ne comptait plus ceux qui se comportaient déjà comme de petits rois, levant leurs propres armées, percevant taxes et péages, concluant des alliances et défiant l’autorité de l’Empereur dès que celui-ci paraissait affaibli. Cette difficulté venait du fait que le Saint-Empire Romain Germanique n’était pas centralisé, mais une mosaïque de principautés, de villes libres et de seigneuries où chacun voulait étendre ses privilèges.

Les évêques ne pouvant se marier, ne pouvant engendrer une descendance légitime, ils ne causaient pas ce genre de soucis. Pourtant, si les princes laïcs excellaient dans l'art de la contestation, les princes-évêques n'étaient pas sans péril pour le trône impérial : leur allégeance première allait à Rome, et ils n'hésitaient pas à se retourner contre l'Empereur en cas de litige avec la Papauté. À croire que, dans l'exercice du pouvoir, aucune solution n'était jamais parfaite.

Le Prince-Évêque, un homme d'environ trente-cinq ans aux manières onctueuses, accueillit Jacques les bras ouverts dans son cabinet de travail. Le protocole fut observé avec une précision chirurgicale. Jacques s'inclina avec la grâce du courtisan et baisa l'anneau pastoral, respectant chaque code de cette étiquette qui liait le sang bleu et l'Église.

— Que puis-je pour le célèbre Jacques de Lalaing ? demanda l'homme de foi.

Le chevalier exposa son besoin : une invitation officielle pour une vente sélecte à Brême. Le pontife s'installa à son bureau, fit glisser sa plume sur un parchemin, puis versa une goutte de cire pourpre qu'il pressa de son sceau. Il se leva et retourna vers Jacques, qui n’avait pas bougé du milieu de la pièce. Mais alors que Jacques tendait la main, l'évêque retint le document.

Un silence pesant s'installa.

— Vous êtes donc ce fameux chevalier dont tout le monde parle... murmura l'évêque. Je crois savoir que votre père exige votre retour sur vos terres.

Jacques sentit une pointe d'agacement le piquer.

— Effectivement.

— Alors que faites-vous ici ? Ne devriez-vous pas être en train d'assurer votre lignée ? Vous n'êtes toujours pas marié, je crois ?

— Je ne le suis pas! répondit Jacques, les dents serrées.

— Votre père vous trouvera vite une promise. À moins... l'évêque marqua une pause venimeuse, à moins que vous n'espériez sincèrement imposer le bâtard que vous avez eu avec une serve comme héritier légitime de vos domaines ?

Le regard de Jacques devint de glace. Le "Bon Chevalier" était connu pour sa courtoisie, mais aussi pour son sang bouillant qui l'avait mené à tant de duels victorieux.

— Ceci, Monseigneur, ne regarde que moi, dit-il d'un ton sec, la main tendue avec une insistance menaçante.

L'évêque, sentant le vent tourner et craignant que son statut sacré ne suffise pas à le protéger d'un affront physique, lâcha enfin le parchemin. Sans un mot de plus, Jacques s'inclina une dernière fois, pivota sur ses talons et quitta la pièce, le papier froissé dans son gant de cuir.

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