Chapitre 5: Brancaleone ; l’ours gris
— Vous me raclez les bourses, Fust et toi, avec vos fadaises de chasseurs de grimoires !
La voix de Gutenberg roula sous les poutres basses comme une foudre enfermée dans une crypte. Il ne leva pas le front. Ses mains massives, tatouées d’encre, de graisse et de limaille, maniaient le poinçon avec l’obstination d'un démiurge en colère.
L’atelier n’avait rien d’un sanctuaire de l’esprit ; c’était une forge de matière brute. L’air y pesait le poids du plomb fondu, de la colle de peau et de la suie grasse. Contre les murs, des milliers de caractères de métal s'alignaient dans leurs casses, pareils à des dents d’argent prêtes à dévorer le parchemin. Au centre, la presse trônait comme une machine de siège. Sa vie de chêne, luisante de suif, semblait attendre le signal pour broyer le silence.
Peter Schoeffer contourna une pile de feuilles gâchées, maculées de pâtés d'encre.
— Toujours aussi raffiné, Maître Gutenberg.
— Je pisse sur le raffinement ! J’ai d’autres chats à fouetter que de panser aux lubies de Fust ou les tourments de ton entrejambe !
Gutenberg suspendit enfin son geste. Il tenait entre ses doigts une matrice encore tiède. Il jaugea son apprenti comme on examine un outil défectueux.
— Je sais… Tu as l’âme en fièvre et la verge en pénitence pour ces deux donzelles.
— Assez ! s’emporta Peter, le visage écarlate. Un peu de décence, par les plaies du Christ !
— La décence ? Chez toi, il y en a plus que dans trois couvents réunis. Tu es pudique comme une novice surprise au bain.
Il ricana, on aurait cru au bruit sec d’un parchemin froissé, puis reposa son instrument.
— Dis-moi : sais-tu ce qu’est un condottiere ?
— Un mercenaire italien, marmonna Peter.
— C’est juste… et pauvrement dit. J’en connais un. Un vieil ours qui m’a gardé la gorge entière quand mes créanciers de Strasbourg rêvaient d’y serrer le nœud d’une corde ou d’y passer une lame affutés… Il loge ici, à Mayence.
Peter détourna les yeux. Les paroles de Fust lui revinrent en écho : « Gutenberg est un génie qui a le nez plaqué sur le présent sans voir le fossé sous ses bottes, jamais un regard sur l’horizon c’est pour ça qui finit toujours dans le mur ». Peter secoua légèrement la tête pour chasser cette idée parasite.
— Zora prétend que ces gens-là vendraient le suaire du Seigneur pour un florin.
— Celui-ci a ses lois. Il ne touche ni femme, ni enfant, ni vieillard. Principe, lassitude, désintérêt ou superstition, peu m’importe. À cinquante ans, le bras coûte moins cher, mais l’expérience vaut triple. Avec lui et la fougue de Jacques de Lalaing, votre convoi sera plus hermétique qu'une châsse de saint. Personne n'approchera les colombes qui hantent tes songes.
— Zora n’acceptera jamais de voyager avec un mercenaire, dit Peter.
— Elle connaît la réputation de Brancaleone. Tous ceux qui voyagent connaissent les réputations de chaque mercenaire. Question de survie.
Gutenberg dit cela en fixant Peter droit dans les yeux, le jeune homme laissa apparaître un certain soulagement.
— Maintenant que cela est dit : concentre-toi sur ton ouvrage, par la barbe de saint Jean ! Nous forgeons le siècle à venir, et toi, tu trembles pour deux paires de jupes. Nous irons voir Brancaleone quand nous aurons fini ici, pas avant, dit Gutenberg avec autorité.
Vers la quatrième heure, alors que le jour s’étouffait sous un ciel d’étain, ils quittèrent l’antre. Mayence ôtait son masque solaire pour révéler son visage de boue. Les ruelles se resserraient comme des entrailles malades. Les maisons aux ossatures de bois et de briques s’inclinaient les unes vers les autres, formant une mâchoire sombre prête à se refermer sur les imprudents. Dans les caniveaux, des eaux grasses charriaient plumes, os et fientes. L’odeur était comme un mur : poisson rance, cuir mouillé et bière éventée. Des gamins galeux jouaient aux dés dans la fange, tandis qu’à chaque porche, des silhouettes immobiles pesaient du regard le prix d'une gorge ou d'une bourse.
Peter resserra sa cape, sentant le froid du fer dans chaque courant d'air. Ils s’arrêtèrent devant une taverne borgne dont l’enseigne rouillée, un ours supplicié, grinçait comme une potence au vent. À l’intérieur, la fumée de tourbe formait un brouillard qui collait à la gorge. Le tavernier, massif comme un bloc de boucher, essuyait un gobelet en terre cuite avec un linge plus sale que le sol. Gutenberg traversa ce cloaque sans baisser les yeux. Peter, lui, sentit les regards s'ouvrir derrière eux comme autant de lames de surin.
Ils gravirent un escalier qui geignait à chaque pas. Le couloir empestait la cire rance et l’urine ancienne. Gutenberg s'arrêta devant une porte bardée de serrures péter et cogna du plat de la main.
— Brancaleone ! Ouvre, vieux rebut des enfers !
Un silence de mort. Puis une voix s’éleva derrière la porte.
— Si c’est pour la note, je suis malade. Si c’est pour une dette, je suis mourant. Et si c’est pour une taxe, j’ai déjà trépassé.
La voix était caverneuse comme celle d’un ours qui hiberne depuis trop longtemps.
— Et si c’est pour de l’or, tu es ressuscité?
On entendit un homme qui semblait massif se lever de son lit, puis le cri métallique de trois verrous. L’homme qui apparut n’était finalement pas un géant, mais il occupait l’air comme un bastion. Le torse était un bloc de marbre, bâti pour rompre les lances. Une barbe de crin, mangée de sel, lui dévorait le visage, laissant apparaître un nez brisé à plusieurs reprises. Mais ce sont ses yeux qui frappèrent Peter : des billes d'acier gris, vif, dépourvu de pitié, mais chargé d'une intelligence animale. Né dans les cloaques de Milan d’une gueuse et d’un ivrogne, Brancaleone avait appris à égorger avant de savoir parler. Il avait servi des princes parjures et des cités ingrates. Dix fois trahi, douze fois blessé, jamais enterré.
— Laisse-nous entrer, dit Gutenberg. J’apporte du travail.
Brancaleone laissa échapper d’une voix rauque, pareille à du gravier que l'on traîne, un rire satisfait, lent, carnassier avec un sourire qui fendit la barbe du vieux guerrier. Il s’effaça dans l’ombre, Peter et Gutenberg entrèrent et la porte se referma sur eux avec le claquement sec d’un couperet.
Le soir même, Gutenberg et Peter allèrent voir Fust pour lui parler du mercenaire. Bien que ce dernier les accueillît fraîchement, peu satisfait de cette seconde intrusion à une heure aussi tardive, il accueillit la proposition de manière relativement positive. Cela surprit Peter, qui imaginait déjà devoir batailler des heures durant ; il n'en fut rien. « Un investissement bien protégé est rentable plus longtemps ». C'est sur ces paroles de Johann Fust que se conclut leur entretien. Les chasseurs de livres devaient se réunir sept jours plus tard dans le bureau de Fust pour connaître la suite des événements.

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