Chapitre 15: L'Assaut

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L'Assaut

La nuit bascula sans prévenir. Brancaleone fit signe à Zora d’arrêter la musique parce qu’il entendait des chevaux. Un carrosse à une heure pareille ? Il y avait aussi des bruits de pas, trop de pas, trop de gens. Pourquoi ? Puis, soudain, un silence contre nature s’abattit sur l’auberge. Plus de rires, plus de chopes heurtées, seulement le crépitement du feu qui expirait lentement dans l’âtre, comme un animal flairant le bourreau. Dehors, le martèlement des sabots sur le pavé humide s’arrêta net. Brancaleone leva la tête, ses narines frémissant avant même que le premier carreau ne traversât la fenêtre dans un fracas de verre.

— À couvert !

Le bois vola en éclats. La flèche se ficha dans la poutre centrale, vibrant comme un avertissement funèbre. Jacques fut debout en un battement de cœur, renversant la table d’un coup d’épaule pour dresser un rempart de fortune face à l’escalier.

— Le gosse ?!

Isabel blêmit, sa main cherchant déjà son Bauernwehr.

— Il est sorti chercher de l'eau au puits... dit Jacques.

Un choc brutal fit gémir la porte d'entrée. Une voix, portée par l'autorité de l'Église et la haine du brigand, s'éleva :

— Ouvrez, au nom du Seigneur et de la Loi !

Une torche lancée par la fenêtre brisée embrasa les tentures. Isabel se jeta sur les flammes, arrachant le tissu à pleines mains pour l'étouffer au sol.

— Ils veulent nous fumer comme des rats, cracha Zora en dégainant sa lame fine. Mais pourquoi? Qu’est-ce qu’ils nous veulent?

— Tu te souviens quand j’ai fait la blague sur les imbéciles qui frappe les cardinaux parce qu’il ne se souvient pas du plan, dit Bancaleone son Messer à la main. Ce n’était pas une blague.

— Non, disent Isabel et Zora exactement en même temps.

— Si! Répondit Jacques.

La porte céda sous un troisième impact.

— À l’escalier ! hurla Brancaleone.

Elles se replièrent en une seule respiration. Jacques et Brancaleone soulevèrent la table de terre s’en servant de bouclier de fortune. C’était une table extrêmement lourde. Il était plus que surprenant que deux hommes seulement puissent la soulever ainsi. Ils montèrent les marches étroites, une fois en haut de l’escalier, ils coincèrent le cercle de bois entre les barrières de protection rigide créant une fortification bricolée. Jacques planta ses bottes contre la table renversée, bloquant le passage étroit. Son épée décrivait des arcs d'acier mortels. Le premier assaillant qui s'engagea redescendit sans sa tête. Dans ce goulot d'étranglement, le nombre ne servait à rien ; chaque homme devait affronter Jacques seul.

Et mourir seul.

Derrière lui, Brancaleone frappait court, chirurgical, empêchant ceux qui tenterais de passer sur les côtés. Son Messer ne chantait pas, il braillait dans la chair.

Isabel et Zora entrèrent dans la chambre qu’elles partageaient avec le vieux mercenaire et se précipitèrent vers la caisse où ce dernier gardait ses armes : dague, arc, arbalète, flèches, carquois et carreaux. Il leur avait fait un cours magistral durant le voyage sur l’utilisation des différentes armes, suite à l’escarmouche qu’ils avaient eue sur la route avec les déserteurs. Elles s’équipèrent et sortirent de la chambre aussi armée qu’il leur était possible. Isabel portait une arbalète, prête à servir, et Zora avait un arc court.

— Ils risquent de contourner par les volets ! lança Isabel.

— Montez ! ordonna le vieux mercenaire sans se retourner. Le toit ! Prenez-les à revers !

Isabel se pendit l’arbalète dans le dos, Zora fit de même avec l’arc et elles coururent vers le toit.

La trappe grinça, s'ouvrant sur une nuit de poisse et de vent. Les tuiles de Brême, luisantes d'humidité, c’étaient des pièges d’une glissade traîtres qui pouvaient mener à la mortelle chute. En contrebas, dans la cour, une silhouette se détachait sous la lueur des torches : un carrosse noir, frappé d'armoiries ecclésiastiques. Devant lui, le garçon. Ligoté, une lame sous la gorge tenue par l’éternel balafré. Zora jura entre ses dents. Elle s'élança, mais une tuile se déroba sous son pied. Elle bascula dans le vide. Isabel la rattrapa de justesse, ses doigts s'ancrant dans le manteau de la marchande. Un instant suspendu au-dessus de la mort. Dans un effort de rage, Zora se hissa.

— Par la poutre, murmura-t-elle, le souffle court.

Elles s’engagèrent sur une charpente étroite et glissante surplombant l'attelage. En bas, l'auberge crachait des spirales de fumée noire. Jacques et Brancaleone, acculés, luttaient désormais dans une fournaise. Zora vit que le cocher avait une couleuvrine à main. C’était une arme à feu. Les armes à feu étaient relativement nouvelles en Europe, mais la connaissance des routes et des marchés qu’avait acquise Zora depuis sa plus tendre enfance faisait qu’elle avait déjà croisé le chemin de certains de ces objets à quelques reprises. Elle savait que ce petit objet, pas plus grand qu’un petit fusil de chasse moderne, faisait au moins trois kilos et qu’il fallait l’allumer avec une flamme à l’arrière. Elle jeta un regard au carrosse et vit que ce dernier était éclairé. Elle en déduisit qu’il y avait probablement des bougies à l’intérieur. Elle savait aussi qu’il fallait le placer sur l’épaule au moment de tirer si on ne voulait pas se péter une côte. Elle banda son arc en visant le cocher. Le monde se rétrécit dans sa visée. Elle voyait la poitrine de l’homme anonyme se gonfler et se dégonfler, elle pointa le cœur et elle décocha une flèche. Isabel fit de même avec son arbalète, l’œil rivé dans le petit cercle, où elle pouvait voir le balafré qui tenait toujours sa lame sous la gorge de l’enfant. Elle appuya et un bruit sec se fit entendre. Les projectiles fendirent l'air. Un choc sourd, un hennissement de surprise, et les hommes s’effondrèrent dans un chaos de cuir et de poussière, bloquant toute fuite.

— Maintenant ! cria Zora.

Isabel remit l’arbalète dans son dos, mais Zora laissa tomber l’arc. Elles sautèrent du toit, atterrissant dans un tas de paille avant de glisser dans la boue de la cour. Zora roula et se releva avant de se précipiter sur le corps du cocher qui tenait toujours dans sa main droite la couleuvrine. Isabel ouvrit la porte du carrosse avec tant de force qu’elle aurait pu l’arracher. Elle avait son Bauernwehr à la main, ce n’était pas le couteau le plus efficace en combat, mais c’était celui qu’elle connaissait le mieux. Zora alla rapidement vers le gamin qui était là, tremblant, attacher devant le carrosse. Elle trancha, avec sa dague de Tolède, ses liens d'un geste sec. Mais déjà, les attaquants convergeaient dans la cour, vers elles, en voyant leur chef en danger.

— Dedans ! ordonna Isabel qui tenait l’ancien cardinal en respect sous la menace de sa lame.

Zora rangea rapidement sa dague et poussa l'enfant dans la cabine luxueuse. Elle braqua son arme à feu vers l'ombre au fond du carrosse. Elle donna des indications très claires au garçon.

— Prends la bougie sur ta gauche, dit Zora au gamin.

Il s’exécuta.

— Quand je te le dirais, tu mets le feu à la poudre à l’arrière du canon. Tu as compris!

— OUI, répondit le trop jeune enfant.

L’ancien Cardinal était là. Pâle, son linge fin taché de la suie de l'incendie, le visage marqué de terreur, avec un bandage autour de la tête. Isabel, voyant que Zora tenait l’ancien cardinal en respect grâce à son arme à feu, rechargea rapidement son arbalète.

— Un mot, Monseigneur, et je vous cloue à ce siège de velours, siffla Isabel en mettant le cardinal en joug.

Zora tourna le canon de son arme vers le groupe d’assaillants qui leur fonçaient dessus, l’arme à feu entre les mains et l'arrière du canon posé sur l'épaule. Elle cria « MAINTENANT ». L’enfant enflamma la poudre et une balle fut crachée par le canon avant de se planter dans la tête de l’assaillant de tête et son crâne explosa comme une pastèque qu’on aurait frappé trop fort. Puis elle sortit la tête de la portière, sa voix dominant le fracas :

— RECULEZ ! OU VOTRE MAÎTRE MEURT !

Tous arrêtèrent d’avancer, ils se figèrent paralysé par la situation imprévue qu’ils vivaient en cet instant.

— Dis-leur d’arrêter l’assaut, de se replier, de rentrer chez eux si tu veux, mais dites-leur d’arrêter immédiatement ! Ordonna Isabel.

— ARRÊTEZ L’ASSAUT, ALLEZ CHERCHER LES HOMMES QUI RESTENT DANS L’AUBERGE ET PARTEZ, hurla l’ancien cardinal avec effroi.

À l'intérieur de l'auberge, des hommes entrèrent transmettre les ordres et la pression céda d'un coup. Les assaillants étaient déroutés, hésitèrent, plongé dans une incompréhension. Voyant ça, Jacques et Brancaleone n'attendirent pas. Ils chargèrent à travers la fumée, véritables démons de suie et de sang. La ligne de front des attaquants se brisa. Les deux hommes auraient pu atteindre la sortie à la force de leurs armes.

— STOP ! continuait à hurler l’ancien Cardinal depuis le carrosse, la voix brisée par la terreur.

Face aux ordres du commanditaire, les hommes de main du prélat abaissèrent leurs armes lentement et reculèrent dans les ombres de la fumée. Jacques, haletant, s'appuya sur son épée. Autour d’eux l’auberge continuait à bruler. Brancaleone essuya froidement son Messer sur le cadavre à ses pieds. Les deux hommes sortir tranquillement de la maison. Isabel, Zora et l'enfant sortirent du carrosse, avec l’ancien cardinal toujours tenu en joug par Isabel, en s'avançant vers eux. L'auberge de l’ancre de plomb et d’or n'était plus qu'une carcasse fumante, éventrée par les flammes, mais ils étaient tous là. La brume de la Weser commençait à blanchir sous les premiers rayons de l'aube. Ils avaient le livre. Ils avaient la vie.

— On ne peut plus rester à Brême, dit Jacques en regardant son fils.

Brancaleone rangea son arme avec un claquement sec.

— Alors on part. Avant que la cendre ne soit froide.

Malgré l’urgence, le danger et les protestations des femmes, Brancaleone tint à aller récupérer son matériel dans sa chambre à l’étage. Jacques l’accompagna et, ensemble, ils redescendirent la caisse d’armes avant de rejoindre les écuries de la guilde des marchands ambulants et de récupérer les montures. Avant de partir, ils forcèrent l’homme en pourpre à dédommager l’aubergiste. Ce n’était pas qu’un acte de charité, mais aussi une façon d’affaiblir un ennemi potentiel et de garder un lieu potentiellement accueillant et amical à Brême.

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