Chapitre 16: Le retour

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La route du retour serpentait sous une voûte de branches noires où la lumière semblait mourir avant de toucher le sol. Depuis leur départ de Brême, le ciel n’avait cessé de peser sur eux comme une plaque de plomb humide. Les roues des charrettes précédemment passées avaient creusé dans le chemin des ornières pleines d’eau stagnante où se reflétaient des morceaux de forêt brisée.

Ils voyageaient vite. Trop vite pour des gens fatigués. Mais personne ne savait si le cardinal n’allait pas tenter une poursuite stupide, malgré ses promesses. Quelque part derrière eux, peut-être, sur ces mêmes routes détrempées, des hommes les cherchaient encore.

Jacques de Lalaing ouvrait la marche sur son grand destrier noir, silhouette massive découpée dans la brume. Son armure légère absorbait les rares éclats du jour comme une eau sombre. Il chevauchait droit, presque immobile en selle, avec cette rigidité propre aux hommes élevés pour être regardés.

Derrière lui, Isabel et Zora partageaient le Franches-Montagnes de Brancaleone. Le robuste cheval brun avançait sans plainte, les flancs humides de sueur, indifférents au poids des deux femmes. Le Gamin suivait sur la vieille jument blanche d’Isabel, une bête douce et endurante ayant autrefois servi à livrer remèdes et décoctions dans les ruelles de Mayence. Enfin venait Brancaleone, fermant la marche sur son cheval de travail pommelé, les deux mules chargées du matériel progressant derrière lui dans un cliquetis de fer et de cuir. Le mercenaire surveillait les arbres. Ses yeux ne regardaient jamais le chemin, mais les endroits d’où pouvait surgir la mort.

Puis le silence éclata.

— Merde !

Le juron avait jailli de Jacques avec une violence si étrangère à son maintien habituel que même les chevaux dressèrent les oreilles. Le chevalier tira brutalement sur les rênes, sauta de selle avant l’arrêt complet du destrier et tomba presque à genoux dans la boue.

— Holà ! Messire ? lança Brancaleone immédiatement.

Pas de réponse. Jacques s’était précipité vers le bord du chemin, près des racines énormes d’un vieux chêne tordu par les siècles. Il fouillait frénétiquement l’ouverture d’un terrier étroit dissimulé sous les feuilles mortes, au point de s’écorcher les mains contre la terre humide.

Son calme avait disparu.

Non : il s’était effondré.

— Il est tombé… murmura-t-il d’une voix étranglée. Par Dieu… il est tombé au fond…

Le groupe s’arrêta.

Isabel descendit la première du cheval, inquiète moins pour lui que pour ce temps perdu au milieu des bois.

— Messire Jacques, dit-elle doucement, nous ne pouvons pas rester ici. S’ils nous suivent encore, chaque minute—

— Je m’en moque ! coupa-t-il sèchement.

Il enfonça davantage son bras dans le trou, jusqu’à l’épaule.

— Ce n’est pas possible… pas maintenant…

Brancaleone s’approcha lentement, une main posée sur le pommeau de son messer.

— Qu’avez-vous perdu ?

— Cela ne vous regarde pas.

Le ton claqua comme une gifle.

Le mercenaire échangea un regard avec Zora. Tous deux avaient vu des hommes perdre la raison pour moins que cela : une relique, une bourse, un souvenir. La guerre apprenait que certains objets pesaient plus lourd que des vies.

Le Gamin mit pied à terre à son tour. Il s’avança timidement, observant son père avec une inquiétude presque animale.

— Père… si je peux aider… Je suis plus petit. Mon bras pourrait passer.

Jacques ne tourna même pas la tête.

— Retourne à ta monture.

Le garçon recula comme s’il venait d’être frappé.

Brancaleone poussa un long soupir.

— Messire, avec tout le respect dû à votre nom, nous sommes au milieu d’une forêt où des coupe-jarrets pourraient nous ouvrir le ventre pour une paire de bottes. Ma vie vaut davantage qu’un bibelot tombé dans un trou.

Il se tourna vers les autres.

— On repart. Maintenant.

Isabel hésita.

Le chevalier continuait de fouiller la terre avec l’énergie désespérée d’un homme qui cherche à empêcher quelque chose de mourir une seconde fois.

Finalement, elle remonta en selle.

Le groupe contourna lentement Jacques.

Ils n’avaient pas fait cinquante pas que Zora glissa brusquement du Franches-Montagnes.

— Zora ? lança Isabel.

La marchande ne répondit pas. Elle revint d’un pas vif vers le chevalier, sa cape battant derrière elle comme une voile noire.

Elle s’arrêta devant lui.

— Vous êtes complètement fou, Jacques de Lalaing.

Le chevalier releva la tête.

— Pardon ?

— Fou. Furieux. Et probablement stupide depuis plusieurs générations. À croire que votre famille a passé des siècles à s'épouser entre cousins pour produire un cerveau pareil ou peut-être que c’est dû au choc que vous avez reçu à la tête durant tous vos tournois.

Même Brancaleone eut un rictus.

- Qu’est-ce qui vous met dans cet état-là? Dit-elle avec fureur.

Jacques se redressa lentement, couvert de boue jusqu’aux avant-bras. Pendant une seconde, on crut qu’il allait exploser de colère. Mais la rage mourut presque aussitôt. Il avait l’air épuisé.

— C’est… une peinture.

Zora cligna des yeux.

— Une peinture ?

Il hocha la tête.

— Petite, sur bois... un portrait.

Sa voix se brisa légèrement.

— Le portrait de la mère du garçon.

Le silence tomba immédiatement sur la forêt. Même le vent sembla s’éteindre. Jacques détourna le regard vers le trou.

— C’est tout ce qu’il me reste d’elle.

Son visage changea alors, plus de chevalier, plus de héros de tournoi. Seulement un homme fatigué portant depuis trop longtemps un deuil qu’il n’avait jamais eu le droit d’exprimer.

— Elle riait toujours de mes armures, murmura-t-il. Elle disait qu’on entendait arriver un chevalier avant même de le voir. Elle… elle avait les mains tachées de farine parce qu’elle aidait au fournil du domaine…

Le Gamin écoutait sans respirer. Jamais son père n’avait parlé ainsi…’’Jamais’’.

— Mon père l’a envoyée au couvent quand il a appris pour l’enfant, continua Jacques. Pour protéger l’honneur du nom. Elle y est morte cinq hivers plus tard.

Il ferma les yeux un instant.

— Je n’ai même pas pu assister à son enterrement.

Zora sentit toute sa colère se fissurer.

— Et vous alliez mourir ici pour ne pas avoir dit ça immédiatement ?

Jacques eut un rire sans joie.

— Un chevalier ne parle pas de ces choses-là.

— Alors, les chevaliers sont plus idiots que je le pensais.

Elle fouilla dans sa besace. Brancaleone et Isabel l’observaient faire sans intervenir.

Zora sortit un long fil de lin, un petit hameçon et un couteau. Avec une patience méthodique, elle alla recueillir sur un pin voisin une grosse larme de résine ambrée qu’elle fixa à l’hameçon. Puis elle s’agenouilla près du trou.

— Reculez.

Le fil descendit lentement dans l’obscurité humide. Personne ne parla. On entendait seulement les chevaux souffler dans le froid. Puis Zora tira délicatement. Quelque chose remonta. Une petite plaque de bois apparut enfin, couverte de terre, mais intacte, collée à la résine.

Jacques la saisit aussitôt. Comme un mourant agrippe une relique. Il essuya fébrilement la boue du pouce. Un visage apparut. Celui d’une jeune femme aux cheveux noirs, peint avec maladresse, mais avec tendresse. Les couleurs étaient passées, mais le sourire demeurait. Le chevalier vacilla. Et, pour la première fois depuis que le groupe le connaissait, Jacques de Lalaing pleura ouvertement, sans dignité, sans retenue.

De grosses larmes silencieuses roulant dans sur ses joues tandis qu’il serait le portrait contre sa poitrine cuirassée. Personne ne détourna les yeux. Même Brancaleone resta silencieux. Après un long moment, Zora désigna discrètement le garçon.

— Il est là, Jacques.

Le chevalier regarda son fils. Le Gamin fixait son père avec une intensité douloureuse.

— Parlez-lui d’elle, dit Zora doucement.

Jacques essuya son visage d’un revers de gant. Pendant une seconde, on crut qu’il allait céder. Qu’il allait enfin ouvrir cette muraille absurde qu’était sa fierté ! Mais déjà son masque revenait, lentement. Comme une herse de fer.

— Je ne peux pas.

Sa voix était redevenue dure.

— Ce n’est pas ainsi que les choses se font.

Il rangea soigneusement le portrait sous son pourpoint, remonta sur son destrier et reprit les rênes.

Puis, sans regarder personne :

— Nous repartons.

Le groupe se remit en marche. Mais désormais, derrière l’armure du Bon Chevalier, ils avaient tous aperçu la faille.

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