Chapitre 14: La vente

11 minutes de lecture

Il y avait foule à l’intérieur de la demeure où l’air était saturé d’une humidité poisseuse, une émanation de vieux murs de pierre et de suif consumé. Ce n’était point un palais, mais la carcasse domestique d’un scribe de bas étage, un homme dont l’ascension sociale récente n’avait laissé derrière elle que le goût amer de la poussière et l’impatience de ses héritiers. Brême, en cette année 1450, ne s’encombrait guère de sentimentalisme : on liquidait le savoir comme on vendait le grain.

Dans la grande salle, des tréteaux de bois brut gémissaient sous le poids des volumes. Les reliures en basane ou en parchemin s’y entassaient dans un désordre qui heurtait la sensibilité d’Isabel. Le vendeur, un homme à la silhouette filiforme engoncée dans une robe grise dont les ourlets traînaient dans la sciure, ajusta ses besicles d’un geste sec.

— Examinez, mais ne dégradez rien. Les prix sont fixes selon le format, à moins que deux acheteurs ne se disputent le même objet. À ce moment-là, l’argent parlera. Dit-il la voix aussi aride que le registre duquel il ne levait pas les yeux.

Zora, le corps tendu comme un ressort, l'instinct aux aguets, poussa Isabel du coude. Son regard balayait la pièce avec une efficacité prédatrice.

— Fust ne nous pardonnera pas si nous rentrons les mains vides, murmura-t-elle, la voix basse et pressante. Le Scivias de Hildegarde est ici, enfoui sous cette paperasse. Trouvons-le, Isabel. C’est notre fortune.

Mais Isabel était pétrifiée. Près de la fenêtre, là où la lumière grise de Brême peinait à percer les vitraux sales, un homme examinait un volume. Sa précision était dérangeante : il ne feuilletait pas, il disséquait. Isabel le reconnut au premier battement de son cœur. C’était lui. Son correspondant. L’homme qu’elle avait rencontré au palais communal quand elle était venue chercher les laissez-passer en compagnie de Jacques.

Depuis quatre ans, elle entretenait avec cet homme une conversation intellectuelle d'une densité rare, cachée derrière l'identité de son père. Il ignorait que l'esprit brillant, l'analyste rigoureux des textes anciens avec qui il échangeait des missives, était cette jeune femme debout dans l'ombre. Elle ressentait pour lui cette électricité trouble qu’elle n’avait connue qu’avec Peter Schoeffer : un mélange de dévotion technique et d'une attraction qu'elle n'osait s'avouer.

L’homme leva la tête. Ses yeux s’ancrèrent dans ceux d’Isabel. Il n’y eut aucune surprise sur son visage, seulement un demi-sourire, une lueur de reconnaissance presque prédatrice. Il s’approcha d'elle. Une odeur de vieux papier s'échappa de son lourd manteau de laine tandis qu'il réduisait l'espace entre eux. Isabel sentit une chaleur familière envahir ses joues. Son intelligence à lui était calme, mais elle y devinait une menace latente, celle de l'homme qui voit au-delà des apparences.

Il ouvrit la bouche pour parler, mais Zora s’interposa avec une rudesse calculée, le bousculant presque.

— Ne perdons pas de temps en civilités, trancha la pragmatique marchande. Cherche à gauche, Isabel. Je fais le fond.

Isabel s’exécuta, les jambes tremblantes. Le silence de la salle n’était rompu que par le froissement fébrile des pages et le raclement des bottes sur le sol. Elle sentait le regard de l'homme dans son dos, comme une pression physique sur sa nuque. Chaque livre qu’elle touchait lui semblait brûlant, comme s'il pouvait deviner ses intentions simplement en observant le mouvement de ses doigts. Elle fouilla une caisse remplie de parchemins en vrac, des traités d'astronomie latins sans intérêt, des fragments de sermons. Rien.

Désespérée, elle s’écarta de la foule pour se glisser dans un renfoncement sombre, derrière une pile de coffres de chêne vides. Là, posé négligemment à même le sol de pierre froide, comme un rebut de l'histoire, reposait un volume à la reliure de peau de truie noircie.

Elle le saisit et l'ouvrit.

Le choc fut mystique. Sous la faible lueur d’une bougie proche, les visions de Hildegarde de Bingen éclatèrent : des cercles de feu pourpres, des architectures célestes, un cosmos vibrant capturé dans l'encre. C’était le Scivias. Une œuvre de sang et de lumière.

Elle referma prestement l’ouvrage, son cœur cognant si fort qu’elle craignit que l’on ne l’entende. En relevant la tête, elle vit que le correspondant s’était redressé à l’autre bout de la pièce. Son acuité était terrifiante. Il fit un pas vers elle, le regard fixé sur l'objet serré contre sa poitrine. Isabel ne réfléchit plus. Elle fendit la foule, rejoignant Zora près de la table du vendeur.

— Je l’ai, souffla-t-elle, le souffle court.

Zora ne posa pas de questions. Elle vit l’éclat de fièvre dans les yeux d’Isabel et comprit que la chasse était finie. Elles déposèrent le livre devant le commissaire-priseur. Isabel posa une pile de monnaies d’argent, le prix convenu pour un “ grand format anonyme ”.

Le correspondant s'avançait vers elles d'un pas décidé. Isabel s’attendait à une contestation, à une enchère qui les ruinerait, mais il s'arrêta à un pas, les bras croisés, observant la scène avec une curiosité ironique. Le vendeur, impatient de clore cette vente funèbre, empocha l’argent sans même jeter un œil à l’intérieur de la reliure.

Elles se détournèrent pour sortir. Alors qu’elles passaient à sa hauteur, l’homme se pencha légèrement vers Isabel. Son murmure, à peine plus fort qu’un souffle, lui glaça le sang :

— Belle prise, Mademoiselle Rotas.

Isabel ne répondit pas, mais son regard s'attarda une seconde de trop dans le sien. Une seconde où elle lut une certitude troublante. « Mademoiselle Rotas? », pensa-t-elle.

Une fois sur le seuil, l’air glacial de Brême les fouetta au visage. Zora laissa échapper un rire nerveux, libérant la tension accumulée.

— On l’a fait, Isabel. On l'a eu.

— Il savait, répondit simplement la jeune femme en serrant le manuscrit contre elle, comme un bouclier.

Zora fronça les sourcils, ne comprenant pas la terreur sourde qui habitait la jeune femme. Sans un mot de plus, elles s’enfoncèrent dans le labyrinthe des ruelles sombres, fuyant la maison tandis que les ombres de la ville semblaient se refermer sur leur secret.

Ils se retrouvèrent tous dans une ruelle borgne, à l’abri des regards indiscrets, là où les murs de brique suintaient une humidité froide qui semblait étouffer jusqu’au son de leurs propres pas. La brume de la Weser ne s’était pas encore levée ; elle enrobait tout dans une lumière grise et incertaine, transformant les silhouettes en spectres.

Les hommes étaient déjà là à attendre quand Zora arriva, sa démarche assurée fendant le brouillard, talonnée par Isabel. Zora couvait un sac de cuir bouilli, serré comme un secret trop précieux pour être confié au monde.

— C’est fait, lâcha simplement Zora.

Jacques, adosser au mur, releva la tête, la main machinalement posée sur le pommeau de son épée. Brancaleone, lui, ne bougea pas d'un cil, adossé, aussi, au mur opposé, mais son regard d’ours glissa immédiatement vers le sac.

— Vous l’avez ? demanda le chevalier, la voix basse.

Isabel hocha la tête. Une lueur de fierté luttait contre l’inquiétude dans ses yeux clairs.

— Il était là, dissimulé entre des traités de droit poussiéreux et des registres de marchands de sel. Personne n’a soupçonné sa valeur, dit Isabel.

Zora tapota le cuir avec une sorte de révérence.

— Le Scivias de Hildegarde. Une part de lumière que nous sommes venus arracher à l'oubli pour que Maître Fust puisse la vendre.

Un silence pesant s’installa, troué seulement par le cri lointain d'une mouette. Zora balaya le groupe du regard, un défi muet au bord des lèvres.

— Vous voulez voir ?

Jacques haussa les épaules avec indifférence.

— Un livre reste un livre. S’il vaut le poids d’or promis, cela me suffit.

Brancaleone laissa échapper un souffle rauque, à mi-chemin entre le rire gras et le mépris.

— Je ne déchiffre pas les pattes de mouche, et je n’ai jamais eu besoin de l'alphabet pour rester en vie. La seule "lettre" que je connaisse, c'est celle que mon Messer écrit dans la chair.

Pourtant, le gamin s’était approché lentement. Attiré par l’objet comme par un brasier dans la nuit.

— Moi… je veux bien voir, murmura-t-il, les yeux brillants.

Zora le fixa, son regard scrutant l'âme de l'enfant.

— Tu sais lire, petit ?

Le garçon hésita. Ses doigts se crispèrent sur sa tunique de page qui dissimulait mal sa nature de serf, usée et sale. Il finit par secouer la tête, une ombre sur le visage.

— Non.

Le silence se fit plus lourd, presque tranchant. C’était une vérité nue qui venait d’être jetée au sol.

— J’suis comme eux, ajouta-t-il d'une voix plus ferme en désignant Jacques et le mercenaire. Je suis du côté de ceux qui agissent, pas de ceux qui grattent le parchemin.

Jacques esquissa un sourire, une pointe de fierté paternelle dans les yeux.

— Et on ne s’en porte pas plus mal, n’est-ce pas ? Dit le chevalier.

— Peut-être, intervint Isabel d’une voix douce, comme un baume, en s’accroupissant à la hauteur du petit. Mais tu pourrais être plus que l'ombre de ton père, gamin.

L’enfant leva des yeux surpris vers elle. Zora s’accroupit à son tour pour être à la hauteur de l’enfant, son visage s'adoucissant pour la première fois.

— Lire, petit, c’est voir sans les yeux. C’est entendre la voix des morts et comprendre ce que les puissants tentent de te cacher, dit Isabel.

— C’est surtout ne plus dépendre de ce qu’on te raconte, ajouta Zora. C'est le seul rempart contre les mensonges des puissants.

Le gamin resta immobile, le regard plongé dans celui de Zora et d’Isabel. Le poids de son héritage de bâtard et de serf semblait soudain moins lourd face à cette promesse.

— Vous pourriez m’apprendre ? demanda-t-il dans un souffle.

Zora échangea un long regard avec Isabel..

— Oui, dit-elle.

— Si tu as le courage de la patience, compléta Isabel avec un sourire encourageant.

Le garçon hocha la tête, habité par une gravité inattendue, une dignité nouvelle qui redressait ses frêles épaules.

— Je le veux.

Derrière eux, Jacques laissa échapper un soupir théâtral.

— Manquait plus que ça… Voilà qu’on s’encombre d’un érudit. On va finir par débattre en grec autour du feu.

Brancaleone, toujours immobile contre son mur, observa la scène. Il ne dit rien, mais sous la visière de ses paupières lourdes, passa quelque chose de fugace. Ce n'était pas de la moquerie. C’était peut-être, pour la première fois, une forme de respect pour ce gosse qui, d'un mot, venait de décider de ne plus être le simple objet du hasard, mais bien le maitre de sa destinée.

Ils quittèrent la ruelle pour regagner l’Ancre de plomb et d’Or, avalés peu à peu par le tumulte croissant de la ville. À l’intérieur, la salle commune vibrait d’une vie dense : une rumeur de voix basses, le choc des écuelles, le crépitement du feu et, par-dessus tout, cette odeur tenace de suif, de bière aigre et de ragoût de poisson qui semblait s’incruster jusque dans les vêtements.

L’aubergiste, encore fébrile, les installa sans un mot dans un angle reculé, sous une poutre basse noircie par les années de fumée. Là, à demi cachés dans la pénombre, ils pouvaient enfin respirer.

Les plats arrivèrent vite : pain noir, lard fumé, soupe épaisse. La table grinça sous le poids des écuelles. Jacques déboucla son ceinturon avec un soupir de soulagement et posa son épée contre le banc. À ses côtés, Brancaleone garda son Messer à portée de main, posée à plat comme une extension naturelle de son bras. Étonnamment, il n’y eut pas de plat spécial pour le bon chevalier, l’aubergiste était probablement trop occupé, et Jacques n’en réclama pas.

— Mangez, dit Jacques. On repart à l’aube.

Personne ne discuta.

Le repas commença dans un silence presque religieux. On entendait le raclement des cuillères, le souffle court de la fatigue, et, au centre de la table, la présence muette du sac de cuir.

Le Scivias était là, toujours dans le sac de Zora, qu’elle ne lâchait pas. Il était comme posé entre eux, telle une braise sous la cendre. Le gamin ne le quittait pas des yeux. Par moments, il cessait même de manger, comme si regarder suffisait à le nourrir.

Brancaleone finit par rompre le silence. Il planta son couteau dans la miche de pain avec un geste sec.

— Alors c’est ça… grogna-t-il. Ce machin pour lequel on manque de se faire égorger.

Zora leva lentement les yeux vers lui.

— Ce n’est pas « ce machin ». C’est ce que des hommes sont prêts à tuer pour posséder.

— Ou à mourir pour le protéger, ajouta Isabel calmement.

Le mercenaire renifla.

— J’ai vu des hommes mourir pour moins que ça.

— Justement, répondit Zora. C’est pour ça que ça vaut quelque chose.

Un bref silence suivi, puis Isabella, plus douce :

— Ce livre… ce n’est pas seulement ce qu’il contient. C’est ce qu’il a représenté, ce qu’il représente et ce qu’il pourrait devenir.

Elle regarda le sac.

— Si on peut le reproduire… vraiment le reproduire… alors plus aucun savoir ne sera prisonnier d’un seul lieu, dit Isabel.

Jacques fronça les sourcils.

— Tu veux dire… faire des copies ?

— Pas comme les moines, répondit-elle. Plus vite. Beaucoup plus vite.

Brancaleone eut un ricanement sourd.

— Et tu crois que ça rendra le monde meilleur ?

— Non, répondit Isabel sans hésiter. Mais ça le rendra différent.

Le gamin tendit la main. Lentement. Comme s’il craignait de brûler. Ses doigts effleurèrent le cuir du sac. Personne ne l’arrêta. Même Jacques resta silencieux, observant la scène avec une attention inhabituelle.

— Je pourrai le lire… un jour ? demanda le garçon à mi-voix.

Zora échangea un regard avec Isabel.

— Si tu apprends, oui.

— Et tu apprendras, ajouta Isabel.

Le gamin hocha la tête, sérieux comme un serment. Brancaleone les observa, puis désigna l’enfant du bout de son couteau.

— Alors, écoute bien, petit. Lire, ce n’est pas juste comprendre des mots. C’est voir les pièges qu’ils cachent.

Il pencha légèrement la tête.

— Une phrase peut te sauver… ou te faire pendre.

Le garçon ne détourna pas le regard.

— Alors j’apprendrai pour être le mieux armé.

Un silence.

Puis Jacques éclata d’un rire bref.

— Je ne connais qu’une arme et c’est ma lame.

Zora esquissa un sourire.

— Les idiots peuvent se couper avec leurs épées.

— Ou frapper les cardinaux par ce qu'ils ne se souviennent plus du plan, dit Brancaleone joyeusement.

— Quoi? Demanda Isabel.

— C’est que le plan était un peu…, Bafouilla Jacques.

— Ce n’est pas sérieux, j’espère, dit Zora

— Non, dit le mercenaire, on plaisante.

Brancaleone souffla du nez, amusé malgré lui. La tension se relâcha. Le vin circula. Le pain se partagea sans compter. Les regards, encore méfiants quelques heures plus tôt, devinrent moins tranchants, moins lourds de calcul. Ils parlaient peu, mais ils se comprenaient davantage.

Autour de cette table bancale, dans la chaleur imparfaite d’une auberge de Brême, quelque chose s’était déplacé. Ils n’étaient plus seulement liés par un contrat, ni même par le danger. Ils commençaient, sans le dire, à se reconnaître. Comme une meute, imparfaite et instable, certes, mais réelle. Zora sortit une flute traversière et commença à jouer une douce mélodie, c’était presque un murmure. La soirée aurait pu se poursuivre encore un temps infini, car aucun d’eux ne voulait qu’elle se termine.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire vincent.J.eugene@outlook.com ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0