Chapitre 17: Mayence

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Plusieurs jours plus tard, ils atteignirent Mayence dans une lumière matinale pâle qui glissait sur le Rhin comme une promesse fatiguée. La ville leur parut presque irréelle après le chaos de Brême : les toits de tuiles serrés, les clochers immobiles et cette fourmilière de marchands qui ignoraient tout du trésor de cuir sombre que Zora serrait contre elle.

Le Scivias.

Chez Johann Fust, l’ordre était une religion. La maison respirait la richesse calculée, une opulence qui ne tremblait jamais. Fust les reçut dans son bureau, les mains jointes sur une table de chêne massif. Son regard d’oiseau de proie glissa sur leurs visages marqués par la suie et la fatigue, s’attarda une seconde sur le bâtard, puis se fixa sur le sac.

— Alors ?

Zora le posa sur la table. Le bruit sourd du cuir sur le bois sembla clore un chapitre de leur vie. Fust délia les attaches avec une lenteur cérémonieuse. Ses yeux parcoururent les premières pages, dévorant les enluminures et le texte de Hildegarde. Une inspiration profonde, presque sensuelle, fit gonfler sa poitrine.

— Oui… murmura-t-il. Vous avez réussi.

Il referma le livre. Pas de joie, pas de remerciements. Juste le constat d'un investissement rentable.

— Je savais que j’avais choisi les bons. J’ai d’autres missions pour vous. Bien plus importantes encore.

Puis, avec une décontraction feinte, comme s'il rangeait une pièce sur un échiquier :

— Et une excellente nouvelle pour la stabilité de nos affaires : ma fille est désormais fiancée à Peter Schoeffer.

Le silence qui suivit fut tranchant. Jacques croisa les bras, la mine sombre.

— Pourquoi vous nous racontez ça ? On est censés applaudir ?

Brancaleone laissa échapper un grognement méprisant.

— J’ai passé l’âge des cérémonies, bourgeois. Votre généalogie ne m’intéresse pas tant que ma solde tombe.

Le gamin, lui, fronça les sourcils, sincèrement perdu et un peu inquiet.

— Mais on n’est pas invité, j’espère?

Fust les observa avec une pointe de dédain. Ces hommes ne comprenaient rien aux alliances qui bâtissaient les empires. Mais son regard, vif et coriace, se déporta vers les deux femmes. Il savait parfaitement quel venin il venait d'injecter. En liant Schoeffer à sa famille, il verrouillait son meilleur technicien et signifiait à Isabella et Zora que leurs ‘‘distractions’’ avec le jeune homme étaient terminées. Un pur acte de gestion.

Isabella n’avait pas bougé. Son regard était fixé sur les veines du parquet. Son visage était d’un calme de marbre, mais ses doigts se crispaient imperceptiblement sur sa robe.

— Je leur souhaite le meilleur, dit-elle enfin. Sa voix était blanche, sans une fêlure. Et je souhaite à Peter de ne jamais confondre un choix… avec une cage.

Zora, elle, ne chercha pas à feindre la politesse. Un rictus amer étira ses lèvres.

— Moi, je ne lui souhaite rien. Je pensais qu’il avait du courage.

Elle haussa les épaules, le regard noir d'une déception que Jacques et Brancaleone prirent pour de la simple fatigue.

— C’est un lâche. Et la lâcheté se marie très bien avec l'ambition.

Fust tapa du doigt sur la couverture du livre, mettant fin à la scène.

— Je te rassure, jeune homme, vous n’êtes pas invité, dit Fust au garçon avant de relever la tête vers le groupe entier. Allez-vous reposer ? Je vous veux ici dans trois semaines. Les affaires sont la seule chose qui compte réellement dans ce monde.

Ils sortirent et constatèrent que dehors, le soleil inondait déjà la ville et la rare neige qui restait fondait lentement sur les toits de Mayence, laissant couler un fin filet d’eau dans les rigoles noires le long des gouttières. L’air sentait la suie humide, le bois brûlé et les relents du fleuve.

Mayence continuait de vivre, indifférente au drame silencieux qui venait de se jouer. Les cloches sonnèrent au loin. Jacques ajusta son épée, impatient de trouver une taverne. Brancaleone observa la foule, la main sur son Messer. Le gamin, lui, marchait à l’avant entre les deux femmes, sentant que l'air était devenu trop lourd pour ses poumons d'enfant.

Isabel s'arrêta une seconde, regardant vers la cathédrale. Zora passa près d'elle, effleurant son épaule dans un geste de solidarité muette.

— Que vas-tu faire pendant trois semaines ? demanda Isabel à Zora.

— Je vais trouver une auberge, répondit Zora.

— Tu peux venir chez moi, j’ai assez de place pour deux et vous, messieurs?

— Ma famille a des alliances dans la petite noblesse de Mayence. Je trouverais bien un endroit où vaquer avec l’enfant.

— Laissez-nous votre bâtard Jacques. Nous lui apprendrons à lire, dit Zora.

— Vous êtes toujours là-dessus. Cette proposition n’était pas sérieuse à mes yeux.

— Elle était très sérieuse aux nôtres, répondit Isabel.

— Il est de mauvais ton pour un seigneur de se présenter sans aucun serviteur. C’est une charge que les hôtes n’aiment pas, rétorqua fermement Jacques.

— Alors je serais votre serviteur, Seigneur Lalaing, dit Brancaleone dans le dos du chevalier.

— Que sais-tu faire, mercenaire, lança Jacques en se retournant avec une pointe de mépris.

— Tous, sans exception, si ce n’est lire. Laisser votre enfant s’instruire.

Jacques acquiesça et ils repartirent tous en direction de la taverne la plus proche.

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