LIGNE DROITE
Deux secondes. Pour une asphyxie, c’est particulièrement long. Pour un temps restant à vivre, ça a l’air sacrément court. Ce chiffre résonne dans ma tête comme un coup de marteau. Un bref retour à la réalité. Le ciel s’assombrit alors que la lumière fuse. Les lignes deviennent floues. Mon ange a déployé ses ailes. Ses bras sont écartés dans une grâce divine. Son menton est droit, dirigé vers l’horizon. Je ne vois plus grand chose entre la buée et les larmes.
Est-elle vraiment en train de bouger ?
La laser est en train de finir son travail. La lumière surplombe son front et se dirige vers la haut de sa tête. Le reflet lui dessine une aréole. J’aurai payé tout ce que j’ai, tout ce que je vais y gagner pour voir clairement. Ma caméra était foutue depuis un sacré moment. J’ai dû économiser l’énergie, puis économiser l’air. J’ai plus rien à économiser mais j’ai quand même envie de payer pour voir la suite.
Les fuites dans ma combinaison forment une symphonie. Ça y est ? Le Duc… Moi aussi je l’entends, la chanson de la croissance. C’est magnifique. Tu avais raison, collègue. Tu as toujours su, n’est-ce pas ? Viola… Est-ce que c’est toi qui m'appelle ? Je suis là, je te vois, je te rejoins… Viola…
- Reste avec moi !
- C’est à toi de suivre le rythme Isa.
- Ne m’appelle pas Isa.
- Isabelle, voilà, t’es contente.
- C’est mieux que Viola
- Pardon ?
- Tu viens de m’appeler Viola, il y a 2 secondes
- Tu délires, vérifie ton oxygène.
- Mouais…
- Où est Cooper ?
- On l’a perdu en même temps que …
- Ouais, c’est bon, c’était rhétorique.
Cette randonnée dans les débris était pénible. Seul avec Isabelle, dans le noir. Je devais la tenir dans la main du mécha, les lumières à pleine balle. On ne voyait pas loin. Je devais me fier à ses capacités de lecture et le pendentif pour me guider. Et j’avais les paupières lourdes. Les gestes répétitifs, les secousses. On n'était pas habitué à ça chez les dockers. On traversait le désert. Le vide nous entourait, les ombres nous menaçaient. Les cadavres d’armoïdes affamés jonchaient le sol. Ils avaient gardé leur forme agressive. Ils étaient conservés dans la cendres. Leurs cellules s’étaient nourris d'elles même. Une cannibalisation interne.
C’était possible. Dans un moment pareil, j’avais dû parler à voix haute en pensant à Viola. Ça m'arrivait quand je me sentais seul. Isabelle était là, mais ce n'était pas pareil. Il y avait encore l’odeur de ma femme dans ma machine. Je ne voulais pas la souiller avec celle d’Isabelle. De toute façon, il n’y a qu'une place à bord :
- Isabelle ? Quelle distance ?
- Je… Ça vibre toujours.
- Ce qui veut dire ?
- On approche
J’ai entendu la même chose il y a plusieurs minutes. Je commençais à m’impatienter. On avait perdu le Duc, Cooper ne répondait pas et combien de temps Isabelle allait tenir dehors ? C’était vraiment la pire mission que j’avais eu à faire :
- On fait quoi une fois là bas ? On scanne, mais on a plus de réponses de Cooper. Si elle attend à la zone d’extraction ?
- T’inquiètes, j’ai ajouté une balise de détresse dans le mech ?
- Quand ?
- Après le décollage
- Ca va me tuer les batteries.
- Ca pourrait nous sauver la vie
Elle avait raison. On avait pas besoin d’un mécha en fonctionnement. Rien ne pouvait m’énerver plus que de voir qu’Isabelle avait planifié plus que ce qu’elle n’avait osé nous dire. Le Duc était remplaçable, Cooper était remplaçable. Et moi ? Et bien moi aussi. Elle n’avait besoin que du mécha et elle avait déjà placé sa balise de secours. On s’était tous fait baiser. La seule chose sur laquelle je pouvais compter, c’était sur le fait que je lui soit plus utile vivant que mort. La puce de synchro que m’avait offert Viola allait probablement disparaître sur cette planète.
- T’avais tout prévu n’est ce pas ?
- J’ai toujours un plan B
La froideur de sa réponse allait de paire avec l'environnement. Il n’en fallait pas plus pour que je prenne la décision qui allait assurer ma part du gâteau. Je ne voulais pas me faire avoir par Isabelle. Il ne lui restait plus qu'à pointer le bout d’un canon sur mon front pour partir avec le pactol. J’ai baissé le bras du mecha en le faisant trembler :
- Avarie sur les rouages
- Et merde. Pose moi ici.
- Ok
- Tu vas poursuivre Sud Sud-Est, allume la balise à ton arrivée. Compte deux clics de distance
- Deux clics ? Mais tu as dit qu’on approchait.
- C’est pour te motiver.
J’ai bien fait de la larguer. Avec un comportement pareil, c’est une balle dans la nuque qui m’attendait une fois arrivé. Remarque, ça aurait peut être préférable à une mort lente en isolement dans le désert.

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