2.On s'était promis l'éternité
1/3 Carla.
Il faut dire que l’an dernier, on avait déjà vécu une séparation. Je ne pensais pas en revivre une autre si vite.
Le contexte était différent. On s’était disputés, une de ces disputes de jeune couple.
Sauf que cette fois-là, c’était la pire. La plus violente. Une putain d’épreuve.
Celle qui te retourne les tripes et te fait douter de tout, même de ce que tu croyais inébranlable.
Celui que je voyais comme mon avenir m’avait trahie.
Il m'avait avoué avoir mis une autre fille dans son lit en mission, pendant que je me rongeais d’angoisse à des milliers de kilomètres. Autant dire que je n’avais aucune envie qu’il se glisse dans le mien, peu importe les raisons qui l’y avaient poussé.
J’étais atterrée. Brisée.
Il m’avait balancé comme excuse qu’elle me ressemblait. Que c’était sa façon de garder mes traits en tête, de ne pas sombrer. À ce moment-là, disait-il, son esprit était saturé d’images d’horreur, prêt à exploser.
Il voulait évacuer. Respirer. Oublier, ne serait-ce qu’un instant.
Sa raison était minable.
Il m’avait juré que c’était arrivé une seule fois. Une erreur monumentale, selon lui. Mais chaque mot prononcé ce jour-là m’avait brûlé la gorge, comme un jet d’acide. Je crois que mes oreilles n’avaient jamais autant vrillé. Et mon cœur… Mon cœur avait tellement saigné que je me demande encore aujourd’hui comment je fais pour être toujours en vie. De ma voix forte et puissante, j’avais hurlé ma rage.
Une rage trempée de larmes. Beaucoup, beaucoup de larmes.
C’est ce souvenir que je garde. Triste. Douloureux.
Je ne me souviens plus pourquoi, ni comment, mais il avait fini par claquer la porte. Et moi, je n’avais rien fait pour le retenir.
J’en étais incapable.
Trop effondrée. Je m’étais écroulée sur le sol. C’est le contact du carrelage glacé qui, peu à peu, avait calmé la tempête émotionnelle.
Le vrai problème, c’est que ce mec semblait cousu à ma peau depuis le jour où je l’avais rencontré.
Il démultipliait ma peine. Alors faire comme si je n’avais rien entendu… c’était juste impossible.
Je lui en voulais terriblement.
Comment avait-il pu passer, en un claquement de doigts, du super-héros dont toutes les filles rêvaient, au mec hypocrite et coureur de jupons que je voyais devant moi ?
Ma raison hurlait à mon cœur de se verrouiller. Mais c’était mal le connaître, car lui, s’obstinait à résister.
Encore. Toujours.
J’étais impuissante. Je ne pouvais m’empêcher de l’aimer
Cet homme viril était ma force et ma plus grande faiblesse.
Et ça, je le savais pertinemment.
Faire bloc. Ne plus rien éprouver, hormis de l’amertume… C’était bien plus difficile à dire qu’à faire. Personne ne pouvait me jeter la première pierre pour ce que je ressentais pour lui. Vidée, j’ai fini par m’endormir. Seule, dans mes draps glacés, sans même comprendre comment j’avais réussi à m’y glisser.
Ce n’est qu’à mon réveil que j’ai eu un mauvais pressentiment. Quand j’ai vu qu’il n’était toujours pas rentré, mon instinct s’est emballé. Il m’a hurlé dessus, me sommant d’aller le voir, de lui parler, comme s’il se réveillait après des années de silence.
Jamais un besoin aussi viscéral ne m’avait autant secouée.
Sans réfléchir, je m’étais précipitée là où je savais qu’il s’était sûrement réfugié. Je m’étais rendue un minimum présentable, pensant que peut-être cela m’aiderait. Mais ne trouvant pas mes clés de voiture et n’ayant aucune patience pour les chercher, j’étais partie en courant. Là-bas, j’étais arrivée essoufflée, trempée jusqu’à l’os. La sueur avait ruiné mes efforts, me rendant à nouveau négligée — mais ça n’avait plus aucune importance.
J’avais atteint mon but : la base. Et tant pis pour mon allure. Avant d’aller plus loin, j’avais repris mon souffle, histoire de ne pas mourir sur place par manque d’oxygène.
Puis, en m’aidant de panneaux directionnels, j’étais entrée dans un bâtiment, pensant que c’était le bon. Partout, des silhouettes en treillis camouflés se croisaient d'un pas pressé, renforçant mon sentiment d'être une intruse dans ce monde d'uniformes. Je m’étais annoncée à une secrétaire tirée à quatre épingles, à qui j’avais expliqué que j’avais une raison plus qu’urgente de vouloir voir un certain soldat, grand et fort, nommé Soren. Elle me fit patienter une bonne quinzaine de minutes dans une salle d’attente. Agitée, je ne tenais pas en place. Je marchais de long en large, jetant régulièrement un coup d’œil à mon téléphone, au cas où il se manifesterait. Ensuite, sans plus de précisions, elle me guida dans un bureau impersonnel.
À la simple plaque dorée posée sur le bureau, il devait s’agir de celui d’un supérieur. Une question de procédure, j’imagine. Une chaise de bureau confortable en cuir trônait d’un côté, tandis que de l’autre, se trouvait une assise plus dure, noire.
Sans doute, une manière de leur rappeler leurs places aux recrues.
Je m’étais installée sur celle-ci et j’avais attendu, non sans mal, scrutant la pièce à la recherche du moindre signe de vie autre que militaire.
Soudain, la porte claqua derrière moi. J’eus un sursaut et manquai de glisser de ma chaise. Un homme à l’allure impressionnante, le crâne rasé de près, entra dans la pièce. Sa tenue de combat semblait chargée d'histoire : trois chevrons noirs marquaient son grade sur sa poitrine et une fourragère tressée tombait de son épaule gauche, signe d'une unité maintes fois décorée. Il portait sur le bras l'écusson de son régiment. Il me reluqua, dans un silence pesant, puis finit par se présenter. J’en fis de même, avant d’expliquer la raison de ma venue, sans entrer dans les détails. Il m’annonça qu’il était déjà trop tard. Soren faisait partie d'un échelon d'alerte. La situation avait dégénéré dans la nuit et son unité avait reçu l'ordre de projection immédiat. Soren avait été renvoyé sans délai en opération extérieure. D’après lui, il n’avait émis aucune objection.
— Dans ces moments-là, on ne rentre pas chez soi faire ses valises, Mademoiselle. On monte dans l'avion, avait-il ajouté d'un ton qui ne souffrait aucune réplique.
Cette phrase me laissa sans voix, noyée dans l’incompréhension.
L’homme de ma vie était donc reparti, me laissant pour la première fois avec un couteau planté là où il savait me taillader à vif. Son départ n’avait fait que l’enfoncer plus profondément.
Je m’étais demandé si je rêvais.
J’avais peine à croire qu’il n’était déjà plus là. J’avais la nette impression de n’avoir eu affaire qu’à un fantôme.
Je n’avais vécu que quelques soirées depuis son atterrissage sur le tarmac militaire, et celle-ci elle était loin de celle que j’avais imaginée vivre.
J’aurais au moins aimé qu’il ait la décence de m’appeler, quitte à ne laisser que sa voix sur le répondeur. Peut-être qu’on aurait pu apaiser un peu la situation.
Toute cette soirée n’avait été qu’un échec cuisant.
Elle n’avait servi qu’à se retrouver pour mieux se déchirer, sans que je sache comment on en était arrivés là.
Comment pouvait-il me faire ça ?
Ne comptais-je donc pas pour lui ?

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