2.On s'était promis l'éternité

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Ce chef à l’uniforme impeccable n’avait rien ajouté. Mais en voyant mon visage se décomposer, il avait compris.

Mon visage s’était figé, trahissant l’onde de choc provoquée par ses paroles.

Sans franchir une limite de proximité, il s’était tout de même approché légèrement pour me demander s’il pouvait faire quelque chose. J’avais tressailli. Sa présence me mettait mal à l’aise, et j’avais décliné son offre. Quoi qu’il ait pu faire, cela n’aurait rien changé.

Étant un peu plus glaciale avec lui, son regard s’était durci.

Attendait-il davantage de moi ? Sans doute. Mais je n’étais pas de celles qui trompent. J’étais de celles qu’on trompe.

Apparemment.

Dès lors, s’était contenté de sortir une enveloppe d’un tiroir.

Que contenait-elle ? Une explication à ce désastre ? Un pardon ? Rien ?

Qu’est-ce que j’espérais, au juste ?

Précipitamment, Je l’ai saisie et j’ai fui. J’ai tout de même murmuré un merci.

J’avoue que c’était une réaction à la fois impolie et irréfléchie, surtout devant un personnage aussi haut gradé. Mais qui m’en aurait voulu ?

Personne.

En réalité, je ne voulais pas lire sous son regard.

Je voulais éviter toutes ces questions intrusives auxquelles je n’aurais pas su quoi répondre.

Je préférais mille fois l’air extérieur à ce bureau exigu, pour laisser couler librement le poids de mes nouvelles larmes.

Dans l’encadrement de la porte, juste avant que je ne m’engouffre dans le couloir, il a lancé :

— La mission sera courte et sans trop de danger, madame.

Ces paroles étaient plutôt rassurantes, mais insuffisantes.

Ensuite, seul le claquement de mes pas sur le parquet ciré me guidait, tandis que le bruit infernal de mon pouls martelait ma tête jusqu’à la sortie.

Je ne savais plus quoi faire, ni trop quoi penser. Je serrais l’enveloppe comme si ma vie en dépendait alors qu’elle me brûlait la paume. Dedans se trouvait peut-être l’avenir de notre couple devenu instable en quelques minutes.

Dehors, j’ai repris le chemin inverse, épaules basses. Personne, dans ce monde d’ego surdimensionnés et de tablettes de chocolat, ne se proposa de me raccompagner. Ça m’était égal. Cela ne m’empêchait pas d’avancer.

J’eus donc tout le temps pour réfléchir. Je savais que mon courage n’était pas à la hauteur du sien, que voir son écriture risquait de me rendre hystérique, ou encore plus dépressive que je ne l’étais déjà. Pourtant je devais savoir où on en était. C’était existentiel. Même si ça risquait de me briser encore.

J’ai émis plusieurs doutes, dont celui de croire que tout se terminerait ainsi, par courrier interposé, parce qu’il en avait le pouvoir. J’estimais que ce n’était plus à lui de prendre cette décision. Il avait perdu ce droit en couchant avec elle. S’il voulait jouer le rôle de celui qui plaque au lieu d’être plaqué, il n’avait qu’à avoir assez de couilles pour me le dire en face.

Une fois rentrée, j’ai laissé tomber mes chaussures, posé la lettre sur la table basse du salon et me suis servi un verre du plus fort que j’avais. J’en avais absolument besoin avant de franchir le cap de la lecture.

Je m’étais lovée dans le canapé, emmitouflée dans un plaid comme dans une camisole, tentant vainement de bâillonner mes sentiments. Mes pensées s’entrechoquaient. Je me disais que s’il avait eu assez de cran pour oser me faire ça, c’était qu’il était à la fois un connard bien dissimulé... et un énorme lâche.

Angoissée et à fleur de peau à force de regarder ce rectangle beige devant moi, je m’étais demandé si mon jugement était aussi merdique que ce que les apparences me laissaient croire. Mon bide se tordait, et mes globes oculaires allaient finir par se retrouver sur le tapis du salon si je ne faisais rien pour y remédier.

J’avais tellement idéalisé notre amour, nous croyant solides comme la pierre, que, d’un coup, je m’étais sentie terriblement naïve d’avoir été aussi aveugle. Notre dispute avait été si explosive qu’elle m’avait permis de réaliser que les fondations de notre relation étaient encore qu’en chantier. La Terre, elle, ne s’était pas arrêtée de tourner juste pour nous.

La situation était devenue trop complexe pour une âme sensible comme la mienne. Même si je lui en voulais de toutes mes forces, il ne faisait aucun doute qu’il me manquait. Irrémédiablement.

Si ce n’était pas pour m’écrire noir sur blanc qu’il mettait un terme à ce que nous étions en train de construire, alors je ne voyais pas l’urgence de ce courrier. Il aurait eu le temps de m’écrire plus tard. Que pouvait-il avoir à me dire, là, tout de suite, posé sur une feuille vierge avec ses belles mains fermes ? Celles qui, d’ordinaire, servaient à me caresser ou à protéger les autres.

Je peinais à trouver des réponses. Il m’avait fallu l’ouvrir. La lire. Boire modérément entre chaque paragraphe pour ne pas finir saoule avant d’en atteindre la fin.

Contrairement à ce qu’on aurait pu croire, ce n’était pas l’alcool brûlant mon estomac qui m’avait enivrée une fois lancée. C’était lui. Comme toujours.



Je t'ai trompé.



Les mots étaient posés là. Nets. Irréversibles.

Mon ventre s’est contracté si violemment que j’ai cru vomir.

J’ai relu la phrase. Une fois. Deux fois. Comme si elle pouvait se transformer sous mes yeux.



Il n’y a pas d’excuse.



Mon souffle s’est coincé dans ma gorge.

Il parlait de vide.

De nuits trop longues.

D’images qu’il ne parvenait plus à faire taire.



Je me suis senti creux, Carla. Et j’ai fait la pire chose possible pour combler ce creux.



Mes doigts tremblaient. Je serrais le papier à m’en blanchir les jointures, comme si le froisser pouvait effacer ce qu’il contenait.

Il disait que je lui manquais au point d’en perdre la raison.

Que cette fille me ressemblait.

Que c’était une façon tordue de garder mes traits en tête.

Un prétexte merdique.

Et pourtant, je continuais à lire.



Je t’aime d’une manière imparfaite. Mais sincère.



Mes yeux se sont fermés malgré moi.

Il n’essayait pas de minimiser.

Il ne cherchait pas à fuir sa faute.



Ne réduis pas ce qu’on est à ma pire erreur.



Mon cœur s’est plié dans un étau.

Je n’avais pas oublié.

Je n’oublierais pas.

Mais ses mots trouvaient malgré tout un passage à travers mes défenses. Et ça me mettait en colère contre moi-même.

Ma mère disait que j’étais habitée d’une compassion dangereuse. Peut-être avait-elle raison. Parce que, lentement, la compréhension grignotait ma rage.

Il était aussi dépendant de moi que je l’étais de lui.

S’il avait touché cette femme, c’était par faiblesse. Par égoïsme.

C’était mal. Indiscutablement mal.

Mais au fond de moi, je savais qu’il ne cherchait pas à me remplacer.

Il avait voulu m’atteindre à travers elle.

M’emmener avec lui dans ce chaos que je ne comprenais pas.

D’un point de vue extérieur, ça restait un prétexte merdique.

Du mien…

C’était suffisant pour garder un peu d’espoir.

Et je me détestais presque pour ça.

Il semblait tenir bien plus à moi que je ne le pensais. Il allait juste falloir retravailler notre capacité à nous aimer à distance, sans avoir à se tromper.

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