4. A une condition
1/2 Carla.
— Tu es là, avait-il soufflé, sa voix aussi légère qu’un souffle contre ma peau.
Trois mots. Simple, cours, efficace, tandis qu’il glissait doucement une mèche de cheveux derrière mon oreille.
La réalité semblait vaciller, me faisant douter qu’il soit vraiment là, malgré l’électricité qui dansait entre nous. J’avais l’impression que ses yeux caramel posaient un baiser à la place de ses lèvres, et sa voix résonnait encore en moi, rendant la mienne soudain muette. Un seul mot s’était finalement échappé.
— Oui.
J’eus peur qu’il entende les tremblements dans ma voix. Il me désarmait, me faisait me sentir vivante.
Je me surprenais à sentir une vague de désir brutale détoner en moi, comme un bâton de dynamite prêt à éclater. Mon corps, n’avait pas oublié le sien. Pas une seconde. Et cette mémoire brûlante m’empêchait de reculer d’avantage. Comme une évidence : lui et moi, on était physiquement faits pour être liés. C'était organique. Inévitable.
— Je suis heureux que tu sois venue.
Je baissai la tête. Je ne voulais pas lui révéler le vide qu'avait créé son l’absence. Je préférais camoufler le feu qui me traversait, jusqu’à serrer instinctivement une partie de mon anatomie, comme pour en contenir le désir.
Plutôt que de l’inviter chez moi — chez nous — je choisis une échappatoire plus sage :
— Allez, viens. Je t’invite. Tu dois avoir faim.
En réalité, j’espérais que ce soit de moi.
Je n'était pas grande voyageuse, mais j’imaginais bien que ce qu'on lui offrait à bord devait être aussi infect que ce que j'avais moi-même pu expérimenter dans l’aviation civile. C'était une excuse valable pour l'emmener manger quelque part.
Et puis, après des heures d’avion et un décalage horaire à encaisser, il devait avoir besoin de reprendre des forces. Je savais, pourtant, qu'il faudrait poser des mots sur nous avant d'aller plus loin. Même si je n’en avais aucune envie. Nos langues s’étaient déjà pardonnés, mais était-ce suffisant ? S'il devait y avoir éclatement de mon cœur, alors autant qu'il se fragmente ici. Là où il s’était construit. Là où il m’avait invitée la première fois avant de m’embrasser.
Un restaurant-bar frenchy. Ce n'était pas un terrain neutre, non. Mais au moins, je pouvais y ramasser les morceaux, et décider de ne plus jamais y remettre les pieds une fois cette histoire clôturée. C’était notre lieu de rendez-vous. Notre point de chute à chacune de ses permissions. Le théâtre de nos souvenirs, de nos retrouvailles...de notre amour.
Je tenais à préserver mon cocon — cette maison qui m’abritait — d’une nouvelle dispute.
Je m’étais attendue à une objection, mais Soren ne remis pas en question cette proposition. Alors, après avoir retrouvé ses affaires, nous sommes partis.
Je pris le volant, silencieuse, échangeant avec lui uniquement sur des choses simples. Peut-être par crainte de rompre cet équilibre fragile, cette bulle de quiétude.
Il n’était pas très loquace. Et moi, j'étais morte de trouille à l'idée de ce qui allait suivre. Pour seul réconfort, quelques regards, et nos mains jointes sur le levier de vitesse.
Nous sommes arrivés. Il descendit le premier et me tint la porte. Puis, nous nous sommes dirigés vers notre table, celle qui nous attendait, inoccupée.
Je soupçonnais la barmaid aux longs cheveux d'or de la garder pour nous. Peut-être faisait-elle fuir les éventuels prétendants sous un prétexte bidon, rien que pour qu'on la retrouve intacte. Intouchée. Comme figée dans le souvenir de nos dernières fois.
— Tu es bien silencieux. Tu comptes me dire quelque chose ou rester comme ça ? Tu me fais peur, alors que tu viens à peine d’arriver.
— Je... Je suis désolé, voilà tout.
— Ça, tu me l’as déjà écrit dans ta lettre. Tu veux un café ? lançai-je, tendue comme un arc.
Il ne me regardait pas. Il fixait ses mains posées sur la table.
Putain, il ne levait même pas la tête.
Mon sang se mit à bouillir. Frustration. Colère. Rage sourde.
Mais je devais me contenir. Ne rien laisser paraître. Lui laisser le temps de s'exprimer.
— Non, merci, dit-il enfin, toujours en fixant son poing fermé, la voix lasse.
— Je te rappelle que tu as accepté ce petit-déjeuner. C’est bien pour boire autre chose que votre jus de chaussette. Prends un café.
— Si tu insistes… Sans sucre.
— OK. Ce sera donc un café noisette avec sucre, un café noir sans sucre, et deux chocolatines. Et non, le débat n’est pas ouvert. Il est déjà rare de trouver des croissants français aux US, tu ne vas pas en plus me lancer un speech sur les pains au chocolat.
Ça lui arracha un petit sourire. Enfin, il leva les yeux vers moi.
J’ai appelé la serveuse et passé notre commande. Heureusement, elle comprit tout de suite ce que je voulais et repartit préparer le tout.
— Je ne sais pas bien par où commencer...
— Eh bien, si tu ne sais pas, moi je sais. Par nulle part. Je ne veux plus entendre parler de cet épisode. Soit tu avances avec moi, et au moindre écart, je te coupe les couilles. Pour de vrai. Peu importe où tu es dans le monde. Tu sais que, sous mes airs de gentille fille, j’en suis capable. Soit tu te casses loin d’ici, et tu ne m’approches plus. Tu ne lèves même plus un œil vers moi.
Je le regarde avec détermination. Ton choix d’aujourd’hui — malgré tes belles paroles manuscrite de ses dernières semaines —, peut encore changer maintenant. Mais c'est un choix définitif que je t’offre. Sans retour en arrière possible. Puis je me tus, attendant qu’il se décide.
Un sourire lui vint apaisant mon cœur en peine. Pour me répondre, il ne dit rien. Il se pencha au dessus de la table, saisit doucement le contour de mon visage, et m’embrassa goulûment, les yeux fermés.

Annotations