6. Noir sur blanc
1/2 Carla.
La musique s'arrêta après trois chansons. Rosa souriait encore, pas essoufflée, mais heureuse. Je m'appuyais contre le dossier de ma chaise, reprenant mon souffle. Les rayons du matin traversaient doucement les rideaux, se reflétant sur le carrelage frais.
— Voilà, dit-elle en attrapant un verre d'eau qu'elle me tendit. On devrait faire ça plus souvent.
Je hochais la tête, encore surprise d'avoir réussi à me laisser embarquer dans son énergie.
Rosa se rassit, les coudes posés sur la table, déterminé a rester ici pour la journée. Je le voyais dans ses yeux.
Son expression changea, se teinta d'une douceur plus grave. Toute sa folie joyeuse de tout à l'heure s'était effacé.
— Carla...tu vas tenir le coup, n'est-ce pas ? Me souffla-t-elle.
— Je...je ne sais pas.
— Il le faut. Je suis catégorique.
Je baissai les yeux sur mes mains. Sa voix n'avait rien de pesant : juste elle refusait de me voir aussi perdue.
— Ne t'éteins pas maintenant.
Je sentais mon équilibre vaciller, je voulais tenir bon. Vraiment. Mais c'était tellement dur. Et j'étais incapable de savoir si je tiendrai encore longtemps.
— Je...
Mais je ne finis pas ma phrase.
Mon téléphone vibra sur la table. Je sursautai presque. Je le pris vite et déroulai les notifications. Rien de rassurant : un message de mon père que je n'avais pas envie de découvrir et quelques rappels de tâches quotidiennes. Mais au fond de moi, j'espérais...n'importe quoi.
Un frisson me parcourut quand un nouveau message apparût.
Je déverrouillai l'écran d'un geste fébrile pour le lire en entier.
Ce n'était pas Soren.
Evidemment.
Juste un numéro inconnu.
Deux mots s'affichaient : "c'est grave".
Qui pouvait m'envoyer ça ?
Qu'est-ce qui était grave ?
Je restai figée, incapable de respirer. Le message n'avait rien d'agressif, mais ma poitrine se resserra a nouveau.
— Qui c'est ? demanda Rosa en penchant légèrement la tête, attentive.
Lèvres entrouvertes, je ne savais pas quoi lui répondre.
Le téléphone vibra à nouveau. Un autre message de l'inconnu.
"C'est à propos de Soren".
Je lâchai le téléphone comme s'il m'avait brûlée.
Rosa se redressa aussitôt, alarmée.
— Carla ?
Je ne pouvais pas parler. Les questions dans ma tête se démultiplier aux fils des secondes qui passaient.
Il fallait que j'en sache plus.
Le portable vibra une nouvelle fois, comme s'il refusait qu'on l'ignore. Carla le prit de mes mains et lu silencieusement, mais ses yeux s'écarquillèrent.
— Il...il...il y a marqué "c'est grave". Carla s'il te plaît, ne panique pas.
Je commençais à hyperventiler.
— Carla, ne te torture pas. On ne sait rien. On ne sait même pas qui t'envoie ca. Si ça se trouve, c'est un canular.
Ma gorge se noua. Je repris le téléphone de ses mains. Rien dans ses mots ne m'aidaient a comprendre ce qui se passait. Et surtout… il fallait avoir une raison— une vraie — de me contacter ainsi. Une raison qui n’admettait ni préambule, ni politesse. Et seuls ceux qui connaissait Soren... et moi pouvaient connaître mon existence. Mon nom. Mon lien avec Soren.
Etais-ce un supérieur ? Quelqu'un du front ? Et pourquoi maintenant ? Pourquoi ainsi ?
J'attendais un ultime message, mais rien.
Le silence du téléphone devint presque plus violent que les vibrations précédentes. L'écran restait obstinément muet, comme si celui qui m'avait écrit venait d'interrompre le fil au moment même où je commençais à perdre pied.
— Carla... souffla Rosa, cherchant mon regard.
Je ne la regardais pas. Je restai concentrée sur le téléphone, les doigts crispés autour de la coque et de mon verre d'eau.
Rosa inspira lentement, comme pour respirer à ma place.
— Peut-être que ce n'est rien ou peut-être que cet personne ne peux pas en dire plus, dit-elle. Peut-être...tenta-t-elle.
— Ou peut-être, ais-je raison de me méfier, coupais-je. Ce message peux tout vouloir dire. C'est un avertissement. De quel genre, je ne sais pas... mais ce n'est pas innocent.
Mes mots tombèrent entre nous. Je n’arrivais plus à faire taire cette sensation glaciale qui remontait le long de ma colonne, ce pressentiment que quelque chose avait dérapé loin de moi, trop loin pour que je puisse le rattraper.
— S'il lui était arrivé quelque chose...murmurai-je.
Rosa se mordit la lèvre, comme pour chercher les bons mots sans en trouver aucun.
— Je ne peux pas rester dans le doute, dis-je. Surtout après ça.
— Attends...que vas-tu t'imaginer ? Tu recevras peut-être autre chose dans la journée. Ou soirée, dit-elle. Soit patiente.
— Et si rien ne vient ? Je fais quoi ? Je reste assise, à regarder mon téléphone ? Je dois comprendre, Rosa. Je ne peux pas rester sans rien faire.
— Et tu veux faire quoi ? Ta zéro indications ! Tu ne peux pas appeler...le numéro est masqué. Et tu ne peux rien envoyer, constat a-t-elle.
Je ne répondis pas. Je savais qu'elle avait raison.
Je fermais les yeux un instant, en me massant l'arrête du nez.
— J’ai besoin de savoir de quoi il en retourne, dis-je d'une petite voix.
Malgré la tension dans ma poitrine, il y avait encore une étincelle au fond de moi. Une force qui refusait de plier face à ses messages obscures.
— Oui, je comprends. On va trouver un sens à ça, dit Rosa. Je sais pas comment, mais je vais t'aider. Pour l'instant, on attends. Ensemble. Je vais rester toute la journée, toute la nuit s'il le faut.
Je secoué la tête, me promettais que si demain, rien n’avait changé, j’irais à la caserne. Je ne voulais pas appeler tout de suite, de peur d’être prise pour une folle. Mais je ne resterais pas dans l’ombre éternellement.
Le temps se mit à couler différemment, plus lourd et plus lent.
Rosa resta silencieuse, mais je sentais son regard glisser vers moi par moments, prudente, prête à réagir au moindre signe de rupture.
J'inspirai doucement, tentant de calmer ce bourdonnement sourd dans mes oreilles. Je voulais m’en convaincre.
J’expirai.
Les heures s'égrainèrent. On parla de lui, encore et toujours, mais aussi du magasin, qu'elle gardait en mon absence. Toujours fidèle au poste.
Semble-t-il que les clientes les plus fidèles s'inquiétaient pour moi. Posaient des questions sur ma grossesse, et que les affaires marchaient bien depuis que j'avais pu produire, certains des modèles absolument sexy qu'elle avait dessiné. Une prouesse — vu le coup et mes finances — dévoilé le jour où je lui ai dit que je partais en congé maternité et qu'elle allait devoir gérer la boutique à ma place.
Je l'écoutais distraitement, et lui répondais car je m'en inquiétai — c'est quand même ce que j'ai construit —, mais c'est comme si la journée refusait d'avancer.
La lumière du jour s'était déjà affadie quand cette fois-ci, on ne rêvait pas, on entendait bien un véhicule approcher. J'étais assez isolé pour que ce ne puisse pas être innocent et croire que c'était un voisin. Trois coups suivie contre ma porte d'entrée.
Rosa et moi nous tournâmes en même temps vers le couloir.
— Tu attends quelqu'un ?

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